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Mon année sabbatique: un voyage à la rencontre de moi-même

Manon a la trentaine et rentre tout juste d’une année sabbatique, qui l’a fait voyager à travers les continents, mais surtout à la rencontre de ses envies profondes. 
Mange, prie, aime © Sony Pictures Releasing France
Mange, prie, aime © Sony Pictures Releasing France

Mange, prie, aime © Sony Pictures Releasing France


Au départ, l’idée a suscité l’hilarité. De quoi pouvais-je donc vraiment me plaindre? Je faisais un métier passionnant, j’avais un salaire correct, de nombreux et fidèles amis. Mais depuis quelques semaines, je la sentais, la boule qui montait. L’envie de tout envoyer valdinguer. La difficulté de plus en plus irrépressible à esquisser mon habituel sourire poli aux blagues misogynes de mon chef. La sensation que peu à peu, si je ne bougeais pas d’ici, maintenant, je pouvais rester à prendre la poussière devant le même écran d’ordinateur, à ressasser les mêmes histoires aux mêmes personnes devant la même machine à café toute ma vie. J’étais seule, sans enfant. Il fallait bien y goûter, à cette foutue liberté.

“Toute cette liberté qui me tombait dessus en même temps était à la fois grisante et complètement flippante.”

À l’âge où certaines prennent un congé maternité, j’ai donc un jour décidé de prendre une année sabbatique. Autour de moi, l’idée a parfois déclenché quelques ricanements. “Un…quoi?”, a sursauté mon frère. Encore l’une de mes lubies d’éternelle adolescente qui rêve de vivre 10 000 vies à la fois, faire le tour du monde en canoë kayak, parler dix langues et apprendre en même temps le hula-hoop. Certains amis m’ont regardée avec des yeux ronds. “Tu es bien sûre?” Dans les couloirs de mon entreprise, j’ai ressenti de l’envie, même parfois une pointe de jalousie. “Si je pouvais…”, me susurraient certains. “Mais comment tu vas faire?”, interrogeaient d’autres, dubitatifs. J’ai même entendu parler de mes cotisations ou de ma retraite, désormais mise en péril. Une année sans être payée, avec pour seuls projets de faire ce dont j’avais envie, quelle drôle d’idée! À en croire la Bible, ce sont les Hébreux qui ont eu cette riche idée. D’après l’Ancien testament, tous les sept ans, les terres devaient se reposer. Prendre une année sabbatique. Le fruit de cette jachère était laissé aux pauvres. Certes… Mais je voulais simplement me reposer pour m’occuper un peu de moi.

 

Apprendre à sauter

Les effets physiques ont été immédiats. Ce qui a totalement disparu, c’est le stress, mon fidèle compagnon. En une semaine, j’ai retrouvé un sommeil de plomb. Pour le reste, il faut apprendre à sauter. Je le cachais mais l’hyperactive que je suis a d’abord été morte de trouille. Comment allais-je réagir à ce non-emploi? Comment me repérer dans la liste de mes envies? Ne pas dépenser tout mon argent? Toute cette liberté qui me tombait dessus en même temps était à la fois grisante et complètement flippante. Il s’agit alors de se dompter soi-même. Apprendre à faire des choix. Les premières semaines m’ont surtout servi à lâcher prise. J’ai fait la grasse matinée, je me suis remise à cuisiner, j’ai passé du temps à ne pas faire grand-chose, testé des sports que j’avais toujours voulu faire, fixé des rendez-vous à n’importe quelle heure de la journée. Au départ, je m’émerveillais d’un rien. J’ai sauté et c’est parti dans tous les sens. Je me suis remise à l’escalade, au Pilates, au vélo, à l’écriture. J’ai repris contact avec des amis perdus de vue. J’ai passé du temps avec ma famille.

 

Bourlinguer

Dans Mange, Prie, Aime, Julia Roberts incarne Liz Gilbert, une Américaine qui décide de quitter son mari pour prendre une année sabbatique et changer de vie. Elle entame alors un périple initiatique autour du monde, en commençant par Rome et en finissant par l’Asie. Loin de moi l’idée de me comparer à Julia Roberts mais la suite des évènements ont ressemblé étrangement à son voyage. J’ai poursuivi l’année en mettant à exécution deux vieux fantasmes que je n’avais jamais réalisés. Moi la sociable qui m’ennuie très vite, je voulais tester le voyage en solo… et apprendre l’italien. Quelques jours après Noël, j’ai donc bouclé mon sac à dos rouge et j’ai sauté dans un avion. Direction: le Vietnam que je voulais parcourir du Sud au Nord par la route. Ho-Chi-MinhVille – Hanoï. Un périple de six semaines loin de ressembler à ce que j’avais pu imaginer.

“Si j’avais voulu, j’aurais pu tout réécrire à partir d’une page blanche, là-bas.”

Voyager seule à l’autre bout du monde, c’est être entourée en permanence. Au fil de mes étapes, j’ai rencontré de nombreux voyageurs de tous les pays. Dans les auberges, j’ai croisé des Chinois, des Slovaques, des Américains. J’ai parlé anglais, espagnol, j’ai pris des bus de nuit. Ce serait mentir que de dire que toutes ces rencontres ont été inoubliables. Parfois, aussi, je me suis sentie seule, je me suis perdue dans les dédales des rues asiatiques, je me suis sentie épuisée. Mais en rentrant dans mes pénates, je n’avais plus qu’une seule envie. Repartir. J’ai fini par répondre à l’invitation d’une amie d’enfance expatriée et j’ai passé quatre mois à Rome pour travailler et prendre des cours d’italien. Là-bas, je me suis reconstruit une petite vie, avec de nouveaux amis, de nouvelles habitudes, de nouveaux collègues. Je me suis ouverte à une autre culture, très familière et à la fois si différente, je me suis projetée vers des horizons lointains, j’ai appris d’autres codes. En repartant, j’ai hésité. Je me suis dit que si j’avais voulu, j’aurais pu tout réécrire à partir d’une page blanche, là-bas. Et que ça aurait été bien. Une autre vie.

 

Rentrer

Voilà comment j’ai appris à sauter. Et comment, je suis revenue, onze mois plus tard, plus riche et un peu différente, m’asseoir à nouveau devant mon écran d’ordinateur. Pour l’instant, j’ai l’impression qu’il a un peu changé, lui aussi. Il me semble moins hostile. Ce qui est étrange, en revanche, c’est qu’autour de moi, tout est resté figé. Le jour de mon retour, je répondais, dans l’open space: “Bien sûr, je te raconterai.” Mais je n’ai pas encore vraiment commencé. Ce dont je suis sûre, c’est que cette année m’aura permis de mieux me connaître. Prendre un peu le temps de vivre. Et aller au bout de certaines envies inassouvies.


3. Réhabilitons la connasse!

Il est grand temps d’investir un terme qui n’aurait jamais dû être une insulte mais un compliment…  
Mange, prie, aime © Sony Pictures Releasing France - Cheek Magazine
Mange, prie, aime © Sony Pictures Releasing France