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Par Cécile Guéry-Riquier

Congélation des ovocytes: pourquoi l'interdire est déconnecté de la réalité

© Hey Paul Studios, Flickr Creative Commons
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Chers membres du Comité Consultatif National d’Éthique,

Bonne nouvelle, vous venez de vous déclarer favorables au droit à la Procréation Médicalement Assistée pour toutes les femmes, hétérosexuelles, lesbiennes et même célibataires. Enfin presque, puisque, malheureusement, dans votre rapport, vous vous opposez à la vitrification des ovocytes. Selon vous, “l’autoconservation ovocytaire ‘de précaution’ est difficile à défendre”.

Une enclume m’est tombée sur la tête. À aucun moment je n’avais imaginé que vous auriez pu être favorables à l’un et défavorables à l’autre. Tout simplement parce que cela n’a aucun sens. Pourquoi? Pourquoi refusez-vous aux femmes le droit de mettre “de côté” quelques ovocytes pour le jour où elles seront prêtes à avoir un enfant?

“Selon vous, les femmes ont donc intérêt à être prêtes pile au bon moment.”

Je suis une femme célibataire de 36 ans, et je m’apprête justement à aller en Espagne pour une vitrification d’ovocytes. Je sais bien que le temps que la loi soit votée, de toute façon, il sera trop tard pour que je puisse le faire en France, puisque les spécialistes conseillent de le faire avant 35 ans -je ne vous apprends rien, vous soulignez à plusieurs reprises dans votre rapport l’importance de l’âge de la femme lors du prélèvement de ces ovocytes. Mais je me réjouissais pour les autres, celles qui n’auraient pas comme moi à traverser les frontières. Selon votre rapport, si je comprends bien, en tant que femme célibataire, je pourrai avoir accès à une insémination de sperme congelé issu d’un donneur, peut-être même avoir recours à une Fécondation In Vitro grâce au don d’ovocyte d’une autre femme, mais par contre je ne pourrai pas le faire avec les miens, puisque vous ne m’aurez pas autorisée à les vitrifier à l’âge optimal.

Votre décision est donc totalement déconnectée de la réalité. Si dans les années 80, les femmes se mariaient pour la première fois vers 25 ans, elles sautent désormais le pas à 31 ans en moyenne. Dès leur trentième anniversaire, leur gynécologue leur répète qu’elles ne pourront pas s’étonner si elles ont du mal à tomber enceintes après 35 ans. Selon vous, les femmes ont donc intérêt à être prêtes pile au bon moment.  Et tant pis pour elles si elles n’ont pas été assez rapides pour trouver un conjoint voulant une famille, ou si elles ont eu l’outrecuidance de se consacrer à leur travail.

“Qu’est-ce que qui est le plus contraignant, entre avoir le droit d’accéder à une procédure médicale légale dans son propre pays et réaliser cette même procédure à l’étranger dans la clandestinité?”

Vos explications sont, elles aussi, assez déconnectées de la réalité.

Vous parlez delourdeur” et de “contraintes” d’une telle intervention pour justifier son interdiction. J’espère que vous plaisantez. À votre avis, qu’est-ce que qui est le plus contraignant, entre avoir le droit d’accéder à une procédure médicale légale dans son propre pays, suivie par son médecin habituel, et réaliser cette même procédure à l’étranger dans la clandestinité, ce qui implique souvent un changement de gynécologue, des aller-retours en avion, des tours de passe-passe avec son employeur pour justifier ses absences, des dépenses d’hôtel et de transports, et l’impossibilité d’être accompagnée par son entourage?

Dans votre rapport, il est aussi question des “risques médicauxde cette technique. Comme il n’existe pas d’intervention médicale sans risque, celle-ci ne fait évidemment pas exception. Apporter l’information nécessaire aux femmes pour un choix éclairé me semble une évidence, mais je ne comprends pas en quoi l’interdiction serait la solution pour protéger les femmes de ces risques. Dans ce cas, vous devriez aussi interdire l’implantation des prothèses mammaires, et toute autre opération de chirurgie esthétique, qui n’ont pas de justification pathologique et qui comportent aussi des risques médicaux.

Ce qui me surprend le plus, c’est que votre inquiétude sur la balance bénéfices/risques ne vous empêche pas depuis 2011 d’autoriser les femmes qui font don de leurs ovocytes à en conserver une petite partie pour leur “usage personnel”, sachant pertinemment que dans les faits, il n’en reste quasiment jamais assez après le don pour que la donneuse puisse bénéficier elle-même d’une PMA.

Tant que les risques encourus permettent une procréation immédiate, cela ne vous pose aucun problème. Par contre, si cette technique permet d’obtenir la liberté de remettre ce projet à plus tard, là, il vous faut nous protéger de nous-mêmes. Vous justifiez d’ailleurs votre avis défavorable par “les risques de pressions sociales et professionnelles émanant de l’entourage et des employeurs” des femmes. Le membre de votre comité qui a rédigé cette phrase n’a probablement jamais parlé avec une femme d’une trentaine d’années: les pressions extérieures, nous les gérons déjà tous les jours, en entendant constamment des phrases comme “Ce n’est vraiment pas le bon moment pour que tu tombes enceinte”, “Toujours pas mariée? toujours pas de bébé?”, “Mais il a quel âge ton fils? Il ne serait pas temps de lui faire une petite sœur? ”, “Je ne te propose pas de candidater pour le poste de chef, hein, vu que tu es enceinte”.

“Je ne peux pas m’empêcher de penser à toutes ces femmes qui se sont battues il y a 40 ans pour que je puisse avoir un enfant ‘si je veux et quand je veux’.”

Et ne m’opposez pas la question financière. Il aurait été tout à fait possible de distinguer la préservation pour raison médicale (déjà proposée en France, par exemple en cas de cancer) et la préservation dite sociale, comme c’est aujourd’hui le cas en chirurgie esthétique. En l’interdisant, vous favorisez celles qui ont les moyens de partir à l’étranger et créez une vraie ségrégation par l’argent.

Le mois prochain, j’irai donc à Barcelone. Je ne peux pas m’empêcher de penser à toutes ces femmes qui se sont battues il y a 40 ans pour que je puisse avoir un enfant “si je veux et quand je veux” grâce à la légalisation de l’IVG. Si elles avaient su qu’un certain nombre de leurs filles et petites-filles seraient obligées de traverser à nouveau la frontière et de demander à leur médecin français de les aider dans la clandestinité…

Vous me répondrez peut-être que vous n’êtes qu’un comité consultatif et que les membres du gouvernement peuvent tout à fait proposer une loi différente de vos conclusions. J’espère qu’ils se rappelleront que le Collège national des gynécologues et obstétriciens français s’est prononcé fin 2012 en faveur de l’autorisation de la vitrification pour raisons personnelles; qu’en 2016, 130 médecins français concernés au quotidien par les problèmes d’infertilité ont publié un manifeste dans Le Monde dans ce sens (Ndlr: Actualisé hier ici) et que l’Académie de médecine a aussi donné un avis favorable sur le sujet la semaine dernière.

La prochaine révision des lois de bioéthique est prévue pour 2018. J’invite le gouvernement et les nouveaux députés à prendre ce sujet de société au sérieux, et à ne pas se cacher comme vous le faites derrière de fausses excuses pour que les femmes puissent réellement avoir le droit de faire un enfant si elles le veulent et quand elles le veulent.

 

Lexique

Vitrification des ovocytes: Technique rapide de conservation qui consiste à plonger brutalement les ovocytes dans de l’azote liquide à -196 °C. Cela permet d’éviter la formation de cristaux de glace dans l’ovocyte qui pourraient le déformer et réduire sa capacité à former un embryon. Le taux de réussite d’une FIV avec des ovocytes vitrifiés est identique à celui obtenu avec des ovocytes frais. Condition essentielle: les ovocytes doivent être prélevés de préférence avant que la femme n’atteigne 35 ans, l’âge moyen au-delà duquel ils diminuent en quantité et perdent en qualité.

PMA ou AMP: Procréation médicalement assistée ou Assistance médicale à la procréation. Cette appellation regroupe toutes les techniques d’aide à la procréation, insémination, FIV, avec la possibilité d’un don de gamète (spermatozoïde ou/et ovocyte).

IAD: Insémination artificielle avec le sperme d’un donneur.

FIV: fécondation in vitro. Un embryon est créé in vitro grâce à un ovocyte et un spermatozoïde, puis implanté dans l’utérus. Cette technique est possible avec les gamètes du couple infertile, et/ou avec un don de sperme, et/ou avec un don d’ovocyte. On appelle alors cette technique une FIV avec double don.


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