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Par Fiona Schmidt

Mais lâchez-nous l’empowerment!

© Fiona Schmidt
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Ça couvait depuis quelques jours et ça s’est déclaré brutalement tout à l’heure, en pleine après-midi, en pleine rue. Je bourgeonnais comme je pouvais sur le pavé parisien, je frottais mon esprit tout gris contre les pâles rayons du soleil pour me réchauffer l’intérieur quand soudain, un poids désagréable s’est installé sans prévenir entre mes côtes, au niveau du plexus solaire, comme si j’avais avalé une boule de pétanque rouillée.

“Girl power”, “Women only”, “Warrior”, “Fight back”, “Fearless”, “Fierce”, “Badass”, “Feminist” avec ou sans e… Je ne peux plus entrer chez Zara (oui, je fréquente toujours le groupe Inditex dont les conditions de production ne sont pourtant pas 100% casher), je ne peux plus acheter une boîte de tampons (non, je ne suis pas passée à la cup), je ne peux plus aller à la pharmacie (oui, je fais davantage confiance aux laboratoires pharmaceutiques à la solde du grand capital qu’aux huiles essentielles bio et locavores pour soigner mes maux de tête), je ne peux plus cultiver mon taux de cholestérol au McDo (dont le logo du M a opportunément fait le poirier le 8 mars pour devenir un W comme… Wapiti, Wagon ou plus sûrement, Woman), je ne peux plus procrastiner sur Instagram (ah, on vous entend plus beaucoup, là, hein?!) sans qu’un tsunami de mantras inspirants sur fond couleur de sirop pour la toux, le fameux millenial pink, déferle dans mon cortex avec bienveillance, sororité et une forêt d’emojis poings levés de toutes les couleurs. Dans les vitrines, les restos, les espaces de co-working, sur les t-shirts, les bouteilles de vin, les boîtes de chocolats, les capotes, les filtres de vidange (j’imagine), tout n’est n’est qu’empowerment, réinvention et “volupthé matcha”. “Girl Power” est devenu le nouveau “Just do it”.

 

Pourquoi faire une Tatie Danielle alors que, manifestement, la cause féministe progresse?

Ce n’est pas tant la récupération commerciale d’un combat qui se mène ailleurs qu’en tête de gondole des supermarchés qui m’agace –un peu, quand même. Ce n’est même pas l’opportunisme de certaines influenceuses qui ont découvert le féminisme chez Monoprix et ont troqué leurs bougies parfumées pour un sweat-shirt joliment brodé “Badass”: j’estime que la banalisation, voire la globalisation d’un féminisme de masse, photogénique, aux bords émoussés et à la consistance de Danette tiède participe même maladroitement à la dédiabolisation du féminisme, que trop de femmes et d’hommes considèrent encore comme une maladie contagieuse que l’on attrape en ouvrant son esprit ne serait-ce que d’un millimètre (après ça fait courant d’air et bim, c’est foutu, on commence à vouloir l’égalité des salaires, le congé paternité, la GPA, voire carrément l’adoption pour les couples du même sexe, n’importe quoi, vraiment!) Et je suis évidemment et sincèrement ravie que de plus en plus de femmes se sentent féroces, intrépides, guerrières, dures à cuire, qu’elles se renouvellent et se réalisent et s’autonomisent et se trouvent belles sans maquillage et avec leur cellulite, leurs vergetures, leurs rides, leurs cheveux blancs et ces caractéristiques physiques qui étaient des défauts jusqu’à ce que Harvey Weinstein et ses pairs -enfin, ses porcs- les transforment en armoiries -et en armes tout court.

Ces mantras feel good, soyez fortes, soyez fières, etc. ressemblent très fort à de nouvelles injonctions.

Cet empowerment, cette réinvention permanente de soi, cette détermination tranquille qui consiste à tuner ses défauts pour les transformer en qualités force évidemment le respect et l’admiration… en même temps qu’ils alimentent malgré leurs auteures la machine à culpabilité que l’on n’a pas toutes réussi à déprogrammer -en tout cas, pas moi. Car sous des allures de mantras feel good, soyez fortes, soyez fières, battez-vous, montez des start-up, réalisez-vous, libérez-vous, devenez enfin vous-même, engagez-vous, inspirez les autres femmes fortes etc. ressemblent très fort à de nouvelles injonctions, et ajoutent innocemment quelques lignes à cette to-do liste mentale qui ne cesse chaque jour de s’allonger… et d’alourdir cette saleté de mauvaise conscience.

Mais lâchez-nous l’empowerment!

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Je suis profondément quoiqu’imparfaitement féministe

Car j’ai beau être féministe, je ne me sens pas forte tous les jours. Loin de là. Je croyais avoir trouvé un sens à ma vie mais je m’étais trompée: c’était celui de quelqu’un d’autre. Alors je continue de chercher en tâchant d’ignorer mon horloge d’accomplissement personnel, qui est encore plus bruyante que la fameuse horloge biologique dont j’ai fait mon affaire depuis longtemps #pride. Je déteste constater que j’ai de plus en plus d’abdos à l’intérieur de la tête et de moins en moins sous le pull. Je me trompe beaucoup, j’hésite tout le temps, je demande de l’aide à mon mec pour remplir ma déclaration d’impôts, mon ego est tantôt flasque, tantôt dur comme un mollet de footballeur, j’aime le rose, j’achète des produits fabriqués en Bulgarie et même au Pakistan, en toute inconscience, parce que je ne regarde pas toujours les étiquettes des choses que j’achète sans toujours en avoir besoin. Je déteste avoir des poils ailleurs que sur la tête, je ne sors jamais sans anti-cernes, Simone de Beauvoir me tombe des mains, je suis obsédée par mes cheveux, j’ai déjà fait du charme au garagiste pour obtenir une ristourne sur la réparation de mon scooter, j’adore Kendrick Lamar, et je suis profondément quoiqu’imparfaitement féministe.

Oui à l’acceptation du vide, la bienveillance face à la faiblesse comme à la réussite.

Et je revendique le droit de loser, de me sentir plus belle avec que sans maquillage, de passer une heure dans la salle de bains et d’avouer que je ne sais pas, sans en avoir honte et sans même chercher à savoir. Je milite depuis mon canapé pour l’égalité dans l’imperfection, dans le doute, dans la lose. Oui à l’acceptation du vide, la bienveillance face à la faiblesse comme à la réussite. L’empowerment ET la décroissance de l’ambition personnelle: la coexistence de plusieurs cas particuliers, et pas le remplacement d’un modèle par un autre. C’est ça, mon féminisme.

Et c’est un peu ce que dit Roxane Gay dans mon livre de chevet, Bad Feminist, qui sort enfin en France aujourd’hui et dans lequel elle rappelle utilement que la défense de l’égalité des sexes ne dispense pas d’assumer ses contradictions.

Lisez ce livre, il est intelligent, drôle, merveilleusement écrit, et très inspirant.

Ou ne le lisez pas, et larvez devant Netflix : ça me va aussi.


1. Vos préférences sexuelles sentent-elles bon le racisme?

“Je suis désolé·e mais je ne sors pas avec des noir·es”, “Moi j’adore parce que vous avez des trop belles formes (sous-entendu des grosses fesses / des gros seins)”, “J’ai jamais essayé avec une noire”, “tu es tellement exotique”, “panthère”, “lionne”, “tigresse”, sont autant de…
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2. Les femmes doivent apprendre à draguer, et les hommes à se laisser draguer

J’ai toujours dragué les hommes avec lesquels j’ai eu des histoires d’amour et/ou de cul, depuis l’époque où l’amour consistait à se rouler des pelles aussi métalliques qu’interminables sous le préau du lycée jusqu’à aujourd’hui. Cette particularité jugée peu féminine est moins due à un féminisme…
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3. “Merci ma France”: En réponse à la polémique Hapsatou Sy, elle écrit un message d'empowerment

Longtemps je me suis couchée bercée d’espoir. Ma France m’a vanté les mérites de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, elle m’a conté les vertus de la République, et elle m’a chanté les louanges lointaines du Siècle des Lumières. Alors j’ai chanté…
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4. Endométriose: lettre ouverte à Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé

A l’attention de Madame Agnès Buzyn, Ministre des Solidarités et de la Santé Madame la Ministre, Nous venons par la présente vous interroger à propos d’une situation, qui étonnamment, est absente des débats publics sur la santé, et plus particulièrement celle des femmes. Depuis quelques…
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5. L’Asia Argento gate ou la revanche minable des machos

J’aurais pu intituler ce billet “#MeToo vaut mieux que ça” ou “#MeToo: gros coup de capharnaüm”, tant le sujet présente d’angles aussi tranchants que tranchés. Résumé des faits à l’attention des deux qui auraient suivi leur détox digitale estivale sans tricher: l’actrice italienne Asia Argento, l’une…
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6. Il est temps que les politiciens argentins laissent aux femmes le droit d’avorter dans un cadre légal

En juin 2018, sous la pression de la société civile, la Chambre des Députés approuvait enfin une proposition de loi en faveur d’un avortement légal et gratuit. L’Argentine faisait alors son premier pas hésitant en dehors d’un carcan religieux qui avait jusque-là fortement marqué la…
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7. Je souffre du trouble dysphorique menstruel et j'aurais aimé y être préparée

On m’a dit d’écrire, alors je me lance. Écrire, pourquoi? Parce que, je suis malade. Ma maladie s’appelle le trouble dysphorique prémenstruel. C'est quoi exactement? D’après mes recherches, voilà comment on pourrait le définir: si le syndrome prémenstruel -qui se caractérise par des symptômes physiques et psychiques liés…
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