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Par Ariane Lavrilleux

On ne naît pas porc, on le devient

Harvey Weinstein © Thomas Hawk, Flickr Creative Commons
Harvey Weinstein © Thomas Hawk, Flickr Creative Commons

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Ces derniers jours, beaucoup de personnes ont sursauté à la vue du hashtag #balancetonporc et se sont largement épanchés sur leurs doutes et leurs critiques. Peut-être parce qu’en France, nous adorons discuter de la forme, du registre de langage, des mots avant de discuter du fond des problèmes. En attirant, certes maladroitement, l’attention sur la manière dont se libère la parole, ces esprits râleurs n’ont cependant pas complètement tort.

En l’affublant du qualificatif de “porc”, l’homme dénoncé change en effet brutalement et irrémédiablement de statut. Il n’est plus un homme banal, un mari banal, un ami banal: il devient un “porc” tout entier, irrattrapable, à exclure de la société comme le prédateur en une du Time.

Pourtant cet homme qui s’est mué en porc, c’est aussi notre bon copain un peu lourd en soirée, celui qui a tenté d’embrasser plusieurs fois une fille qui n’était pas intéressée, notre collègue dont on loue les qualités intellectuelles et qui n’a pas résisté à envoyer des textos salaces à une autre collègue. On le sait, on lui a peut-être dit, et pourtant on prend toujours un café avec lui. Tous ces copains, maris, amants, parents, patrons qui ont plein de qualités, des diplômes, des médailles sont aussi capables de ça. Va-t-on cesser de leur parler pour en faire du jambon? Va-t-on tous les excommunier et les envoyer en cure de désintoxication sexuelle comme Weinstein?

 

La pathologie “porcitude” ne se guérit pas

D’abord vu le nombre de témoignages -y a -t-il une femme qui n’a pas écrit #metoo?-, on risquerait de n’être plus que trois au bureau et dans le métro. Mais surtout personne n’est drogué au sexisme. La pathologie de la “porcitude” (pour ne pas offenser l’adjectif porcin) ne se guérit pas avec des traitements médicaux et un communiqué de repentance. Il n’y a qu’un seul remède: l’introspection. S’appliquer à soi, le même regard critique qu’on impose aux autres. Au risque, oui, de perdre la face quelques instants face à son miroir.

L’affaire Baupin l’a montré, et les réactions outrées de nombreux commentateurs ces derniers jours aussi. À tous ces hommes qui ont agrippé une fesse ou plaisanté tout fort sur la tenue sexy de leur collègue, demandez-leur ce qu’ils pensent des violences faites aux femmes. À coup sûr, ils s’indigneront de ces actes, et mettront même peut-être du rouge à lèvres pour participer à une campagne “de sensibilisation”.

Ces hommes ne sont pas malades. Ils ne sont simplement pas “aware” comme dirait Jean-Claude Van Damme. Ils n’ont pas compris le lien qui existe entre toutes ces petites pierres qui forment la montagne du sexisme ordinaire et qui emprisonne doucement mais sûrement les filles puis les femmes. Cette muraille invisible qui nous anesthésie et nous empêche de réagir. Parfois ces pierres sont plus grosses, un peu plus visibles et utilisées pour tuer ou abîmer. Mais le sexisme du quotidien, ou bienveillant, a formaté nos mentalités, pour nous préparer, victimes et agresseurs, à ne jamais considérer l’agression comme suffisamment choquante. Cette pollution sexiste nous a rendus aveugles face à la récurrence de ces crimes et leur impunité.

 

Ce sont les autres, pas moi

Quand une femme est violée ou tuée, le “porc du quotidien” se montrera volontiers outré, mais va-t-il pour autant lire Virginie Despentes, Léonora Miano ou Camille Paglia? Va-t-il analyser comment s’est construit sa vision du corps féminin qui passe devant son regard tous les jours et même interagit avec lui? N’a-t-il jamais eu le fantasme d’un rapport sexuel contraint? Va-t-il s’interroger sur ses privilèges, qu’il n’a pas choisi mais avec lesquels il doit composer pour créer sa propre identité? Va-t-il en parler avec ses copains?

Les porcs, ce sont les autres, pas moi. C’est bien pour ça que les violences faites aux femmes se retrouvent dans la rubrique fait divers: ces articles rassurent autant qu’ils scandalisent. Alors que les statistiques montrent que ces meurtres se ressemblent tous, cette catégorisation dans la case fait divers (tout comme la mise au pilori du cas Weinstein) nous autorise à penser que ces faits terribles sont exceptionnels et donc imprévisibles. Avec les témoignages qui commencent à sortir dans les médias, la mode et ailleurs, cet écran de fumée est en train de vaciller.

 

Il n’est pas trop tard pour les porcinets

Parce que Weinstein n’est pas brusquement devenu ce gros porc libidineux. Au début de sa carrière, il a probablement été un petit porcinet commettant une remarque déplacée, puis un geste irrespectueux. Si, dès lors, quelqu’un était intervenu et l’avait recadré/réprimandé/sanctionné, aurait-il continué jusqu’à devenir cet ogre tout-puissant?

La mauvaise nouvelle c’est que, pour Weinstein, la bactérie de la porcitude a pris tellement de place que, pour lui, la prise de conscience, l’introspection et la rémission risquent d’être longues et difficiles. Et au fond, c’est un aveu d’échec collectif d’avoir laissé un être humain se déshumaniser à ce point.

La bonne nouvelle, pour tous les petits porcs qui ont croisé notre route, c’est qu’il n’est pas trop tard. Il y a moins douloureux que de se couper la langue ou une main. Lisez, écoutez, interrogez et regardez-vous. Pour ça, il faut commencer par sortir de votre posture “ça me gêne cette banalisation et ce flot incontrôlé de parole”. La sourde oppression empêche parfois la révolte d’être polie. Essayez de comprendre.

Et pour celles qui ont toujours ces porcinets dans leur répertoire, envoyons-leur King Kong Théorie, ou tout autre ouvrage favorisant une prise de conscience. Sans oublier la dédicace personnalisée.


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