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Par Héloïse Duché

Quand M6 fout en l’air le travail des assos contre le harcèlement de rue


Il y a encore quelques mois, l’expression était inconnue du grand public. Aujourd’hui, le harcèlement de rue est devenu un sujet de société. Suite à la publication d’un avis par le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes révélant que toutes les femmes subissent du harcèlement sexiste dans les transports en commun, les médias -petits et grands- ont traité du problème. Une victoire qu’on peut mettre au crédit de l’activisme des associations féministes dont Stop Harcèlement de Rue et Colère: Nom féminin. Depuis un an, cette dernière vend des t-shirts avec des visuels et des slogans contre le sexisme, à l’image de “Ta main sur mon cul, ma main sur ta gueule”.

Les bénéfices reviennent à des initiatives contre le harcèlement de rue, et Colère: Nom féminin organise des stages d’autodéfense féministe. À force d’être traité dans de nombreux médias, ce fléau deviendrait-il un sujet mainstream? C’est ce qu’on peut supposer en voyant, sur la très populaire chaîne M6, un épisode de la série En familleintitulé Girl’s power, parler du harcèlement de rue. J’ai toujours pensé que le jour où le harcèlement de rue serait dénoncé dans Plus belle la vie, nous ne serions plus très loin de le voir disparaître de notre quotidien. Alors En famille, c’est déjà un grand pas.

Le message envoyé par la chaîne se résume ainsi: les femmes trouvent le harcèlement de rue ennuyeux, mais en réalité elles sont bien contentes quand l’homme est à leur goût.

Las! Dans l’épisode concerné, les attouchements non consentis sont dénoncés comme des violences… Mais, dans un gloussement, l’un des personnages conclut que les femmes ne diraient pas non s’il s’agissait des mains de Ryan Gosling! Non contente de nous expliquer sans honte que les agressions sexuelles sont excitantes quand elles sont commises par des personnes célèbres et sexys, la société de production de la série a volé le travail de Colère: Nom féminin plutôt que de le valoriser.
En effet, un des personnages de l’épisode est ravi de son nouveau t-shirt “trouvé sur Internet” avec le slogan “Ta main sur mon cul, ma main sur ta gueule”. Soit la punchline de Colère: Nom féminin.

Sans doute pour contourner le vol de propriété intellectuelle, le visuel du vêtement a été transformé. Apparemment, M6 ne peut pas acheter trois t-shirts à 30 euros à une association de bénévoles qui reversent les bénéfices à la lutte contre le harcèlement de rue! Dans un communiqué commun, Colère: Nom féminin et Stop Harcèlement de rue précisent que la société de production n’est jamais entrée en contact avec l’un ou l’autre des 10 bénévoles. Elles dénoncent “un plagiat inacceptable, irrespectueux de leur engagement”.

Si irrespectueux, que leur slogan est utilisé en réalité pour insidieusement prétendre que le harcèlement de rue n’est pas si grave que ça. Car comment interpréter autrement que la férocité d’un attouchement -agression passible d’une peine d’emprisonnement- soit “balayée dans un gloussement de midinette”, excusée par un “fantasme hollywoodien”? Le message envoyé par la chaîne se résume ainsi: les femmes trouvent le harcèlement de rue ennuyeux, mais en réalité elles sont bien contentes quand l’homme est à leur goût et, si ce dernier est riche et célèbre, il a le droit d’agresser sexuellement des personnes dans la rue. Ou comment mettre à mal une année de travail d’une association qui rappelle la réalité et la loi: il n’y a pas de cas où les insultes, les attouchements non désirés et le harcèlement à caractère sexiste sont tolérables, et cela n’est jamais plaisant. Une main aux fesses sans consentement, Ryan Gosling ou pas, est une agression sexuelle.

Nous devons continuer le travail d’éducation populaire, qui vise à construire pierre après pierre une société débarrassée du sexisme ordinaire.

Ce message insidieux et le plagiat du travail artistique de Colère: Nom féminin ont choqué de nombreuses personnes. Elles ont fait part de leur mécontentement sur la page Facebook de M6. La chaîne a systématiquement supprimé les messages. Selon Colère: Nom féminin, des excuses ont fini par apparaître “sous forme de commentaires partiels et hors sujet, la communication a fait le choix d’ignorer nos récriminations concernant le plagiat et d’en effacer toute trace sans relâche”. Depuis, un échange téléphonique a eu lieu, empreint de la langue de bois habituelle aux médias. La chaîne affirme que l’épisode ne peut être irrespectueux, puisqu’il a été écrit par des femmes. Un argument de poids!

Cet épisode malheureux vient montrer que le chemin est encore long pour faire changer les mentalités. Nous devons continuer le travail d’éducation populaire, qui vise à construire pierre après pierre une société débarrassée du sexisme ordinaire, un espace public partagé à égalité entre les hommes et les femmes, beaux, moches, riches, pauvres, célèbres ou ordinaires.