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Par Léa Clermont-Dion

Ces hommes qui détestaient les femmes


Le 6 décembre 1989, Marc Lépine est entré dans une salle de classe de l’École Polytechnique de Montréal. Il a abattu 14 femmes, des futures ingénieures. Il a laissé une lettre où l’on pouvait lire ses motifs antiféministes. Les femmes l’auraient fait rager au point de les tuer. Lépine les détestait toutes, il était misogyne.

Le 29 janvier 2017, Alexandre Bissonnette est entré dans la grande mosquée de Québec. Il a tué six personnes. Le jeune homme avait  consulté 201 fois des sites Internet consacrés au suprémaciste blanc Dylann Roof, qui a abattu neuf Noirs dans une église de Charleston et des vidéos de Marc Lépine. Bissonnette épiait également les activités des groupes féministes de l’université Laval. Il était alimenté par une haine des femmes et des musulmans.

Le 23 avril 2018, Alek Minassian a foncé dans une foule de piétons au volant d’une fourgonnette. La majorité des victimes étaient des femmes. “La Rébellion ‘Incel’ a déjà commencé! Nous allons renverser tous les Chads et les Stacys! Vive le Gentleman Suprême Elliot Rodger”, a-t-il écrit sur Facebook.

Qu’ont en commun ces trois individus? Bien sûr, ces personnes ont des profils psychologiques fragiles, mais ils sont également unis par une haine de l’autre, une haine des femmes.

Je suis candidate au doctorat en science politique dans une université canadienne. Ma thèse porte sur les propos antiféministes en ligne. Depuis quelques mois, j’ai analysé plus de 3000 commentaires antiféministes sur le Web au Québec. Des propos comme celui de Minassian, j’en vois des tonnes. Lorsqu’on avise les autorités, on banalise. Ce n’est qu’un fou. Il ne fera pas de mal à personne. Pourtant, dire, c’est parfois faire.

Sur certains forums que j’observe, on voit des femmes fusillées, décapitées. On fait des blagues sur des viols collectifs. On vénère Marc Lépine. Lorsqu’on avise les autorités, on banalise.

Parfois, comme féministe, je reçois des menaces explicitement violentes et antiféministes à mon égard. Lorsqu’on avise les autorités, on banalise.

Les forums comme Incel, Reddit ou 4Chan sont des repères où la haine des femmes est exprimée en toute impunité.

La banalisation du mal est fréquente. Les médias s’ameutent lorsque le spectacle est au rendez-vous. Mais, les mots, eux, ne sont pas pris au sérieux. Pourtant, les informations sont là, visibles et publiques. Des indices existent parfois pour prévenir le carnage. Lorsqu’advient ce genre de drames, les médias s’emballent rapidement. Ils ont d’ailleurs remarqué que derrière les attaques de Bissonnette et Minassian, il y avait un socle commun idéologique, celui de la communauté des “incels” (“célibataires involontaires”), connu pour sa haine des femmes et des hommes actifs sexuellement et ses propos misogynes faisant l’apologie du viol.

Les forums comme Incel, Reddit ou 4Chan sont des repaires où la haine des femmes est exprimée en toute impunité. Les regroupements comme 4Chan et Incel relèvent de l’antiféminisme, contre-courant qui cherche à freiner l’émancipation, l’avancement des femmes en plaidant pour une protection des droits des hommes piétinés par ceux des femmes. Ces forums contribuent au renforcement de cette haine viscérale, la construisent, la façonnent, l’organisent et la font exister. Mais, il ne faut pas chercher bien loin pour avoir droit à des propos tout aussi violents. Allez sur la page publique d’une personnalité féministe. Bien sûr, il y a une différence entre commettre un acte de violence aussi sanglant et dire des atrocités sur Facebook. N’empêche, ces paroles misogynes sont bel et bien présentes. Et le Web revèle en quelque sorte un imaginaire, une impression, un affect, une haine cachée.

Le fiel misogyne qui se propage sur le Web est un signal d’alarme, un reflet d’une idéologie répandue.

Que sait-on sur ces discours? D’abord, ils relèvent d’une logique réactionnaire qui n’est pas nouvelle. La thèse la plus empruntée est la mise en péril des hommes, celle qui prétend que la société serait devenue une gynocratie où les femmes dominent toutes les sphères de la société et mettent en péril la virilité des hommes, leur suprématie masculine, l’équilibre du monde dans lequel nous vivons. Souvent, racisme et sexisme se côtoient dans la rhétorique utilisée. Ces adeptes sont issus de tout courant politique de la gauche et de la droite. Ils diffusent leur haine, leur dégoût et leur mépris à l’égard des femmes en toute impunité, cachés derrière leur écran. Ils fabriquent la haine, la diffusent allègrement et reviennent toujours aux mêmes arguments. Ils utilisent des insultes abjectes, des tactiques d’intimidation. Ils s’en prennent aux femmes et surtout, aux féministes, qui menacent tellement leurs privilèges.

Ces rhétoriques réactionnaires ne sont pas nouvelles. Et reviennent encore et toujours dans le langage commun depuis des siècles. Leurs discours incarnent les violences faites aux femmes. Le fiel misogyne qui se propage sur le Web est un signal d’alarme, le reflet d’une idéologie répandue. Le problème, c’est lorsqu’on avise les autorités quand il y a menace, on banalise. Pourtant, dire, c’est parfois faire.


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