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Par Louison

On ne naît pas dessinatrice, on le devient

Notre collaboratrice Louison, dessinatrice de presse, avait eu la chance de rencontrer l’équipe de Charlie Hebdo, décimée hier dans un attentat d’une rare violence. Elle rend hommage aux journalistes assassinés.

On ne naît pas dessinatrice, on le devient. On le devient en ayant la chance de rencontrer des gens comme Tignous, Wolinski, Cabu ou Charb. On le devient en fréquentant des endroits légendaires et qui foutent la frousse comme les locaux de Charlie Hebdo, à l’époque de la rue Turbigo. La bonne frousse bien sûr, celle qui donne l’envie de se dépasser à chaque pression du marqueur. Celle qui fait qu’on ose pas aller faire pipi pendant des semaines et des semaines parce que quand même faire pipi chez Charlie ça craint. C’est comme péter chez Mickey.

Cette frousse-là, elle était belle, elle m’a permis d’avoir l’un des plus chouettes cadeaux d’anniversaire de mon existence: réussir à publier un premier dessin dans ce Graal de papier, une couverture à laquelle on a échappé, la veille de mes 25 ans. Il portait sur Rachida Dati qui avait été privée de chauffeur par l’UMP. J’avais dessiné une citrouille, faisant de l’ancienne Garde des sceaux une Cendrillon à 0h01.

Cabu, c’était un morceau de l’enfance et une promesse d’une vie d’adulte sans concession.

Je me rappelle encore le regard bienveillant de Cabu (qui avait pourtant pas mal de printemps supplémentaires) quand je lui avais avoué cette heureuse configuration du calendrier. Cabu, c’était un morceau de l’enfance et la promesse d’une vie d’adulte sans concession.

Je me souviens de Charb, patron malgré lui mais pas patron imaginaire. Il y avait cette jeunesse dans chacun de ses mots et de ses gestes qui me donnait l’impression de pouvoir être sa mère. Ce regard de chenapan qu’il gardait malgré toutes les épreuves. Ce regard manquera à l’humanité toute entière. Et je ne parle même pas du journal qu’il dirigeait.

Croiser Wolinski, c’était monter à bord d’une DeLorean de luxe. Ce n’était plus un homme, c’était une époque. Et quel que soit l’âge qu’on pouvait avoir, si l’on avait la chance de le rencontrer et de discuter un peu avec lui, on se retrouvait à la table du professeur Choron et on griffonnait sur le même coin de bureau que le génial Reiser.

Rien ne sera plus jamais comme avant. Rien n’en aura la saveur. Il faudra pourtant faire redémarrer nos zygomatiques. Coûte que coûte.

Cabu et Wolinski étaient peut-être des dinosaures de ce métier, mais qui ne serait pas émerveillé de pouvoir passer une heure sur le dos d’un diplodocus? C’est si rare. Je ne peux pas croire que j’ai eu cette chance.

Enfin il y avait Tignous. On devrait toujours se méfier de ceux qui ont les dents du bonheur. Ils vous annoncent la couleur. Tignous était le bon génie de la lampe, mais avec des vœux et surtout des conseils illimités. Tignous était aussi drôle que ses dessins. À moins que ce ne soit l’inverse. Un monde sans Tignous, c’est un peu comme un séjour à la montagne sans manger une raclette: on skie quand même, mais il me manque un petit truc pour que ce soit parfait.

Et puis il me faut aussi parler de cette douceur magistrale qu’était Honoré. Et de tous les autres.

Rien ne sera plus jamais comme avant. Rien n’en aura la saveur. Il faudra pourtant faire redémarrer nos zygomatiques. Coûte que coûte. Et ça, on aurait préféré y échapper. Il faudra reprendre les crayons, vite, et oser les blagues les plus fines comme les plus vaseuses… Bref, continuer ce drôle de métier qui, depuis le 7 janvier 2015, a perdu sa légèreté mais pas son caractère indispensable.


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