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Par Mariame Tighanimine

J’ai retiré mon voile, et le sexisme m’a immédiatement rattrapée


Après avoir longtemps été considérée comme un voile sur pattes, une “fille d’immigrés” et une “jeune des quartiers”, on a enfin fini par comprendre que j’étais une femme le jour où j’ai retiré mon hijab, il y a quelques mois. Malheureusement, le premier à l’avoir formulé était un homme sexiste; au risque de vous choquer, c’est la reconnaissance tardive de ma féminité et non son sexisme qui m’a marquée ce jour-là.

J’ai toujours été une femme, je suis même née comme ça. Mais d’autres caractéristiques de ma personne ont très souvent pris le dessus sur ma féminité lorsque face à moi, un individu tentait de me définir ou de m’appréhender. Quelle que soit la configuration (à l’école, dans la rue, dans les transports en commun), quelle que soit la personne (un prof, un médecin, un voisin de train), il fallait toujours, lors d’un échange normal ou conflictuel, qu’on me renvoie à ma condition de femme voilée, d’origine immigrée et issue d’un milieu populaire. C’était comme ça depuis l’adolescence et ça a continué de l’être bien au-delà. Avoir pris de l’âge, ne plus vivre dans une cité, avoir fait des études supérieures, être devenue entrepreneure, tout ça n’y changeait rien: je restais avant tout une voilée, à savoir une personne issue d’un ailleurs pas très évolué.

Du racisme au sexisme

Puis, pour des raisons qui sont les miennes, indépendantes des discriminations et des agressions physiques et verbales qu’il a pu engendrer, j’ai cessé de porter le voile. Parce que je suis un être qui change dans un monde qui change. Ce que j’ignorais alors, c’est qu’à partir de ce jour, mes “tares” allaient être hiérarchisées de manière complètement différente, laissant place à une discrimination plus insidieuse, moins frontale et surtout, à plus de sexisme. La première fois que ça m’est arrivé, c’était une semaine après être sortie la tête totalement nue, après avoir été capable de rester comme ça toute une journée, puis plusieurs jours d’affilée suite à de nombreuses tentatives ratées. Je m’étais enfin sentie à l’aise sans rien sur la tête et surtout, je commençais à apprécier la sensation que procurait le fait de ne plus être observée sans raison parce que je me fondais parfaitement dans le paysage.

J’avais un rendez-vous professionnel et j’y suis allée comme les autres fois: en ayant préparé tous les éléments dont j’avais besoin pour présenter et défendre mon projet; avec des vêtements formels issus de la même garde-robe que j’avais lorsque j’étais voilée; avec la même énergie que je m’efforce à déployer dans tout ce que j’entreprends. J’avais face à moi un homme blanc, bien né, la quarantaine passée, le profil type de l’investisseur, top manager, entrepreneur-à-succès-de-l’écosystème-des-startups-parisiennes. Me retrouver face à ce genre d’homme n’était pas une première pour moi. Ceux du même type que j’ai eu l’occasion de croiser auparavant n’avaient de cesse de tout commenter, sauf mon projet qui était quand même la raison pour laquelle nous nous rencontrions: “Vous venez d’où? Vous avez grandi où? Comment vous avez fait pour intégrer cette école? J’aime bien les entrepreneurs des quartiers: vous connaissez untel, lui aussi a fait des études? Vous êtes du Maroc? Non parce que je reviens tout juste de Marrakech, le couscous était divin! J’ai été une seule fois dans une banlieue. Ça s’est bien passé mais j’avoue que j’ai eu peur pour ma voiture! Vous connaissez pas cette fille, une belle black, une vraie panthère! Elle est dans le 93, elle a lancé une marque de vêtements!”. Ils ne savaient rien de moi et pourtant, les réflexions les plus stupides et dégueulasses leurs venaient à la bouche comme si nous étions liés par une longue et intime amitié. J’hallucinais à chaque fois sur la capacité d’un couvre-chef à faire s’épancher d’illustres et éduqués inconnus.

Quelque chose “d’autre”

Cette fois-ci, je n’avais plus rien sur la tête, rien qui ne pouvait détourner l’attention de mon interlocuteur. J’ai commencé à faire ma présentation puis j’ai été interrompue par un grossier personnage au regard lascif et aux propos sexistes, qui n’avaient rien à voir avec le sujet qui nous concernait. Après avoir un temps pensé à lui mettre mon poing dans la figure, j’ai fini par prendre mes affaires et quitter la salle. D’autres connaissances, masculines, n’avaient pas reçu le même traitement que moi de la part de cet homme. Une autre connaissance, féminine cette fois, avait en revanche été traitée de la même façon, je l’ai découvert plus tard.

Ce qui est troublant dans cette histoire, c’est que pour la première fois de ma vie, j’ai vécu le sexisme ordinaire. J’ai sûrement dû en être victime auparavant mais il a toujours été noyé dans le racisme ou le mépris de classe. Pour la première fois aussi, on m’a enfin considérée comme une femme. Certes, j’aurais pu me passer de cette manière de faire pour reconnaître la caractéristique qu’on peut le moins me contester, mais j’avoue avoir été frappée par ce contraste avec ma vie d’avant.

Après cet incident, j’ai compris que je resterais toujours quelque chose d’“autre” pour certaines personnes: une (ex)voilée, une banlieusarde, une étrangère, une femme… Une autre qui a depuis appris à ne plus perdre de temps avec des individus qui, quoi qu’elle fasse, ne cesseront de lui rappeler qu’elle n’est pas comme eux.

Par Mariame Tighanimine


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