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Par Mathilde Ramadier

Mon livre, critique sur les start-ups, a réveillé le sexisme ordinaire


Depuis que mon document critique sur les start-ups, Bienvenue dans le nouveau monde, est paru en février dernier, je reçois un grand nombre de messages d’inconnus. Ce courrier des lecteurs consiste surtout en des messages de remerciement, de soutien ou d’amitié. J’ai pu constater en effet qu’un grand nombre de Français.es se reconnaissent dans ce que je décris dans le livre. Ces gens ont travaillé dans des start-ups en France et ont vécu des situations similaires à la mienne: de leurs expériences dans la startupsphère, soit-disant humble, humaniste et révolutionnaire, ils gardent un goût amer.

Il y a quelque chose auquel je ne m’attendais pas: le second type de messages que je reçois, des piques bassement paternalistes ou sexistes.

Souvent, après des années de travail abrutissant faiblement rémunéré, de servitude dont ils ne retirent rien, ils ressortent agacés, épuisés ou désillusionnés sur ce monde si séduisant, vu de l’extérieur ou du point de vue de ses dirigeants. Certains d’entre eux sont même d’anciens PDG ou des investisseurs. Le message ne fédère donc pas que les petites mains et il est très enrichissant de poursuivre la conversation avec eux. Je les remercie sincèrement pour leur démarche. “Content de ne pas me savoir seul”, “je travaille actuellement dans une start-up et m’identifie entièrement à toutes vos interviews”, “j’ai expérimenté l’envers du décor des start-ups et ça m’a fait du bien d’entendre tes mots”, “salutaire travail de mise au point”, en deux mois, j’ai reçu près d’une centaine de messages de ce genre. Touchée, je tâche de répondre le plus possible. Et pour être honnête, je m’y attendais un peu. Parce que même si ce livre paraît cette année, j’ai eu l’occasion d’aborder le sujet par le passé et de me rendre compte que les désillusionnés sont nombreux.

 

Sexisme et paternalisme

Par contre, il y a quelque chose auquel je ne m’attendais pas: le second type de messages que je reçois. Bien moins nombreux, leur quantité n’est tout de même pas négligeable. Il ne s’agit pas de critiques construites et justifiées d’acteurs du milieu des start-ups ayant lu le livre, cherchant à remettre en question la véracité de mon expérience ou la pertinence de mon analyse. Non. Il s’agit de piques bassement paternalistes et sexistes. Elles proviennent toutes d’hommes, PDG ou managers dans le secteur des start-ups ou du numérique. Difficile de dire qu’elles s’en prennent à mon livre, car aucun d’eux ne l’a lu: ils l’avouent sans peine quand je leur demande ou se trahissent directement dans leurs messages en me prêtant par exemple des propos que je n’ai jamais tenus. Ils se basent uniquement sur quelques entretiens que j’ai pu donner à la presse pour attaquer mon genre à travers mon propos qui, dès lors, n’a guère plus de poids.

Pour les hommes irrités qui m’écrivent, je suis une chieuse ignorante.

Je suis une femme, je suis donc faible et inadaptée à la compétition féroce de ce milieu, “le plus dur du monde” m’assure-t-on, dont ne ressortent que les plus résistants, les plus travailleurs. Je suis une jeune femme, je suis donc inexpérimentée et émotive, j’ai produit un document acerbe parce qu’incapable de reconnaître mon “échec” dans ce milieu et de faire la part des choses. Tu apprendras, petite, que le monde n’est pas tout rose. “J’espère que vous n’attendrez pas d’avoir 50 ans avant de vous en rendre compte”, m’a prévenu un homme qui a pris la peine de trouver mon adresse mail pour affirmer que je m’entête à n’écrire que sur des “conneries”, comme tous “les jeunes” de mon âge d’ailleurs.

Je suis une jeune auteure présente dans les médias pour un livre engagé, qui fait l’effet selon France Culture “d’un petit pavé dans la mare de la Silicon Valley”. Pour les hommes irrités qui m’écrivent, je suis une chieuse ignorante: “Encore une meuf qui veut faire son intéressante”, “complètement con comme démarche”, “je me demande comment vous réussissez à passer dans tous les médias en ayant si peu d’expérience dans des start-ups et si peu de choses à dire”, souligne un autre, qui ne cache pas son nom et me présente même fièrement sa boîte, que je ne citerai pas ici. Si j’avais été un homme, je parie que j’aurais été vue comme quelqu’un de combatif, qui n’a pas froid aux yeux. En d’autres termes, qui a une paire de couilles. Enfin, mon interlocuteur atténue délicatement son propos en fin de message, lorsqu’il analyse ma façon de m’exprimer dans les médias: “Ceci dit, je trouve que vous le dites très bien et que vous êtes très jolie. ça compense un peu.” L’une de ses employées a volé à son secours sur Twitter lorsque j’ai publié une capture écran du fameux message. Il faut dire que c’était le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, et que c’était la goutte d’eau. Elle témoigne à grand renfort de smileys que le monsieur n’est pas facile en interne non plus et que “les filles de [son entreprise]” s’efforcent de lui donner des cours de drague tous les jours. Voilà qui me rassure.

 

Harcelée par un inconnu

C’est fou comme le nombre de demandes d’invitations que je reçois sur LinkedIn a explosé depuis que des articles circulent sur le livre. 95 % d’entre elles émanent d’hommes. Je m’efforce d’accepter uniquement celles qui sont accompagnées d’un petit mot -ce réseau étant avant tout fait pour rester en contact avec des gens qu’on connaît déjà. Certains n’hésitent pas à me donner directement leur numéro, m’invitant à prendre un verre sans raison ou me promettant un bon poste à la clef. L’ironie, c’est qu’aucun de ceux-là n’a pris la peine de consulter mon profil LinkedIn, pourtant à portée de clic. S’ils étaient allés plus loin que l’étiquette avec mon nom et ma photo, ils auraient compris, outre le fait que j’habite Berlin, que mon métier, depuis des années maintenant, c’est d’écrire, et que je n’ai nullement l’intention de devenir manager dans une start-up grâce à leur coup de baguette magique. Je ne mentionne d’ailleurs même pas la totalité de mes expériences en start-up dans mon CV, car elles n’ont aucune importance à mes yeux.

Il m’a rétorqué de façon très impolie qu’il n’avait pas le temps de lire mon livre et m’a pressée de lui filer mon numéro.

Plus bassement encore, j’ai été harcelée par un inconnu qui m’a réclamé mon numéro de téléphone par email à maintes reprises. Lorsqu’au tout début, dans ma seule et unique réponse, je lui ai demandé pourquoi il me contactait, si c’était au sujet du livre ou des start-ups en général, il m’a rétorqué de façon très impolie qu’il n’avait pas le temps de le lire et m’a pressée de lui filer mon numéro, me fournissant une raison fumeuse pour se justifier. Malgré mon silence sans équivoque, il a insisté pendant plusieurs semaines, sur un ton de plus en plus péremptoire et agressif. Un autre inconnu m’a adressé un “crève connasse” sur LinkedIn, après m’avoir pressée à maintes reprises de lui envoyer le PDF complet de mon livre. À sa troisième relance, j’avais fini par lui rappeler poliment que les auteur.e.s vivent essentiellement des ventes de leurs ouvrages. J’aurais peut-être dû l’envoyer à la bibliothèque. 

 

L’ancien monde est toujours là

Ces réactions médiocres et navrantes ne font que confirmer l’une des conclusions de mon livre: l’ancien monde corporate des boîtes à papa -que les start-ups ont prétendument révolutionné- est toujours là, à bien des égards. Il faut croire qu’on se débarrasse du paternalisme et de la bonne vieille hiérarchie pyramidale uniquement quand ça nous arrange, c’est-à-dire pour l’image. J’ai abordé le sujet du sexisme dans le livre, mais trop peu. Je raconte notamment qu’un jour, un jeune et brillant CEO, issu d’une bonne famille, m’a savamment conseillé d’aller travailler “en tant qu’hôtesse sur des salons” si je ne me sentais pas capable de fournir à cet univers sélectif ce qu’il était en droit d’exiger de moi, c’est-à-dire, selon ses mots, de “tout donner”, pour 500 euros mensuels en contrat d’indépendante. Je doute que ses conseils de carrière auraient été les mêmes si j’avais été un homme.

Parmi la douzaine de start-ups que j’ai connues en six ans à Berlin, aucune n’avait de femme à sa tête.

Un acteur du digital m’a récemment affirmé avec fierté que le monde des start-ups est “darwiniste”, et que c’est très bien ainsi. Il élimine naturellement les plus faibles. Ah, c’est donc pour cela qu’il n’y a que 15-20% de femmes parmi les créateurs ou cofondateurs dans les start-ups en France? Dans la Silicon Valley, berceau de la révolution, paradis utopique, ce chiffre tombe à 9%. Parmi la douzaine de start-ups que j’ai connues en six ans à Berlin -on peut monter à trente si je compte celles que j’ai aperçues lors d’un entretien d’embauche et dont je suis partie en courant-, aucune n’avait de femme à sa tête. Les postes les plus élevés occupés par des femmes étaient souvent les mêmes: people manager ou talent recruiter (DRH), office manager (secrétaire ou responsable administratif), communication officer… Tout cela sans compter les stagiaires.

Les raisons qui m’ont poussée à écrire ce livre n’ont rien à voir avec mes chromosomes sexuels, en aucune façon. Cela me paraît fou d’avoir à le préciser, mais apparemment, c’est encore nécessaire. Ailleurs, des initiatives existent pour séparer le genre de la création littéraire. Parmi elles, le Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme, créé en 2015 suite au projet du Centre belge de la BD de monter une exposition collective intitulée La BD des filles. Depuis, malgré les réticences de quelques uns à reconnaître qu’il y a bel et bien du machisme dans le milieu de la BD, il y a eu le scandale de l’année dernière au festival international d’Angoulême et les nombreux témoignages du site montrent l’étendue du problème. Sauf que voilà, le monde de la bande dessinée, bien qu’en perpétuelle évolution, ne s’est jamais targué d’avoir disrupté ou révolutionné quoi que soit. Contrairement aux start-ups, il ne prétend pas “changer le monde” pour le rendre “meilleur”… Pourtant, il lui fait sans doute beaucoup plus de bien.


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