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Par Mariame Tighanimine

Ni Mennel Ibtissem ni aucune autre Française musulmane n’a à se (dé)solidariser de quoi que ce soit

instagram/mennel_official
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Il n’y a qu’en France qu’on trouve du temps et du plaisir à s’acharner sur une jeune femme qui participe à un télé-crochet parce qu’elle porte un turban qui fait office de voile. Heureusement qu’elle est belle et talentueuse, sinon elle aurait eu droit à un acharnement encore plus dégueulasse que celui qui lui a été réservé. Je ne m’attarderai pas sur les propos de Mennel Ibtissem parce que tout le monde sait que c’est son voile qui lui a valu ce déchaînement de haine. On n’a pas demandé à faire la distinction entre l’artiste et la personne, comme on a pu le faire (et que certains continueront de faire) pour des célébrités complotistes ou pire encore, des pédophiles et violeurs avérés. Pour Mennel Ibtissem, c’est no pasaran. Ses yeux bleus ne font pas oublier qu’elle est une Arabe, qui chante une partie de sa chanson en arabe, et qui se présente à la France cheveux couverts.

Je tiens quand même à dire que ses propos sont éminemment stupides et dangereux. Pas parce qu’elle est voilée, non. Pas parce qu’elle est jeune non plus. Parce qu’ils relèvent du complotisme qui est un fléau qui touche toutes les couches sociales de toutes les sociétés du monde, même les plus privilégiées. Malheureusement, il faudra s’habituer à lire ce genre de discours. Internet et les réseaux sociaux en regorgent, sur tous les sujets possibles. Pourquoi ? Parce que le cerveau humain est con. Notre cerveau conscient confond sans arrêt causalité et corrélation. Un peu comme quand les deux fois où vous avez saigné du nez, c’était lorsque vous portiez des chaussures blanches… Pourtant, vous n’associez pas le port de chaussures blanches à votre saignement de nez! Beaucoup de politiques, d’enseignants et de journalistes le font, alors qu’ils ont d’énormes responsabilités et beaucoup d’impact au sein de nos sociétés. Alors venant d’un adolescent ou d’un adulte lambda, permettez-moi de plaider le droit à la connerie! Car cons, on l’a tous été au moins une fois dans notre parcours. Certains ont le droit à l’erreur, d’autres, visiblement non. Puis, peut-on aller à l’encontre de l’évolution? Nos ancêtres n’ont eu de cesse de tirer des conclusions sur leur environnement en s’appuyant sur des preuves très limitées. C’était trop risqué et trop coûteux pour eux d’avoir des preuves causales. Pour survivre, ils se sont donc contentés d’extrapoler une causalité à partir d’une corrélation!

Même si je ne fais plus partie de la ‘team des voilées’, je continuerai à soutenir toutes celles qui souhaitent le porter et le garder, tout comme je soutiens celles qui n’en veulent pas ou qui veulent s’en départir.

Fermons la parenthèse “C’est pas sorcier” et revenons-en au vrai problème: celui du voile et de sa visibilité dans l’espace public français. Je me considère légitime pour en parler du fait de mes dix-huit années de port du voile, un voile que j’ai porté de mes 11 à 29 ans, un voile que j’ai assumé, que j’ai défendu lorsqu’on a voulu me le faire retirer, qui a forgé ma personnalité, qui m’a fait vivre un tas de discriminations et d’agressions physiques et verbales. Un voile que j’ai finalement choisi de ne plus porter parce qu’il ne me correspondait plus. Et même si je ne fais plus partie de la “team des voilées”, je continuerai à soutenir toutes celles qui souhaitent le porter et le garder, tout comme je soutiens celles qui n’en veulent pas ou qui veulent s’en départir. En France, parce que de vous à moi, ce qui passe ailleurs dans le monde, je n’ai pas le temps de m’en préoccuper. Et c’est là où je veux en venir.

 

 

L’un des arguments qui n’a de cesse d’être relayé dans ce que certains appellent “l’affaire Mennel” est le suivant. Alors que des femmes se battent pour retirer le voile dans certains pays, ici, en France, des femmes revendiquent leur liberté de le porter. Les âmes honnêtes se demandent comment réagir à cela, quand les fachos de tous bords s’indignent et font semblant d’être féministes, d’avoir de l’empathie pour des femmes qu’ils n’auraient aucune difficulté à discriminer à l’embauche ou au logement si elles s’étaient présentées à eux cheveux au vent… Oui parce que voilées ou pas, une bougnoule reste une bougnoule, et un facho reste un facho.

Beaucoup oublient de préciser que celles qui ne veulent pas porter le voile dans d’autres pays vivent dans des théocraties et régimes pas très démocratiques. Le seul point commun entre l’Arabie Saoudite, l’Iran et la France, c’est justement que ces trois pays ont fait l’objet de communiqués de la part de Human Rights Watch et Amnesty International dans lesquels ces organismes dénonçaient les restrictions vestimentaires que ces états imposent aux femmes de leur société. Heureusement, la France, elle, possède une institution comme le Conseil d’Etat qui ramène la raison et rappelle la loi lorsque le débat dégénère…

Pourquoi comparer ce qui se passe dans des régimes non démocratiques avec ce qui se passe en France, qui reste malgré tout un État de droits?

Pourquoi alors comparer ce qui se passe dans des régimes non démocratiques avec ce qui se passe en France, un pays certes imparfait, mais qui reste malgré tout un État de droits? En tant qu’humain, on peut s’émouvoir de ce qui se passe dans ces dictatures. Mais lorsque j’étais voilée -et aujourd’hui encore…-, je ne comprenais pas qu’on me renvoie sans arrêt au sort des femmes afghanes, saoudiennes, iraniennes… Bizarrement, on ne m’a jamais renvoyée au sort des enfants et des adultes enclavés au Pérou, au Maroc ou en Inde lorsque je galérais quotidiennement, étudiante à Paris, prolo et banlieusarde, à rentrer dans ma ville du fin fond des Yvelines. Je perdais jusqu’à 4 heures par jour dans les transports, et je ne mesure toujours pas l’impact réel que cela a eu sur ma vie, ma scolarité et mes neurones. J’attends d’ailleurs qu’un réalisateur suédois vienne faire un documentaire à la manière d’un Sur le chemin de l’école, film français racontant les histoires d’enfants des quatre coins du monde pour qui aller à l’école est un véritable périple (sachez-le, nous sommes tous le sous-développé de quelqu’un!).

Je souhaite à la France d’engager une grande thérapie collective parce qu’elle est malade, rance et ancrée dans le passé.

En résumé, même quand elles veulent pleinement s’intégrer au sein de la société, travailler, accompagner leurs enfants lors de sorties scolaires ou encore chanter, les femmes voilées sont constamment stigmatisées et exclues. Mennel Ibtissem en est le parfait exemple. Cette jeune femme est en plus taxée d’islamiste. Mais vous en connaissez, vous, des islamistes femmes qui chantent, se maquillent, claquent la bise aux hommes (cf. les bises faites aux coachs de The Voice) et ont le cou découvert? Ce qui est à la fois drôle et profondément triste, c’est que ceux auxquels on associe Mennel Ibtissem, à savoir les vrais islamistes, sont les premiers à lui reprocher d’être une impie, une “vendue”, qui a voulu se faire aimer des “mécréants” qui n’ont pas hésité à la démolir en quelques jours.

Je souhaite une bonne continuation à Mennel Ibtissem. Et je souhaite à la France d’engager une grande thérapie collective parce qu’elle est malade, rance, ancrée dans le passé avec ses attachements à des concepts et valeurs qui n’ont plus lieu d’être dans un monde qui change et qui fait face à des enjeux cruciaux comme la robotisation, qui va mettre sur le carreau des milliards de personnes. Mais non, ici, on préfère s’attarder sur l’identité, les frontières, l’immigration, la souveraineté, l’État nation, l’“incompatibilité de l’Islam avec les valeurs de la République”…