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Par Marie Beauchesne

Pour un nouvel alphabet du viol

Pour un nouvel alphabet du viol

Les mots que nous utilisons pour désigner un concept témoignent de notre intérêt pour un sujet. Vous connaissez probablement l’anecdote des inuits qui ont 50 mots pour dire “neige”. C’est parce que la neige est très importante pour eux. Dans un registre beaucoup moins poétique, nous n’avons en français qu’un mot, “viol”, pour désigner un acte sexuel non consenti, et son corollaire “agression sexuelle” qui est encore plus large. Ces mots parlent des faits, et non de la suite d’événements qui débouchent sur ces faits. Pourtant, j’ai le sentiment que c’est la manière dont se déroule un viol qui conduit la victime à porter plainte ou pas, à se sentir coupable ou non, à considérer qu’elle a vécu un viol ou non. Nous sommes heureusement à une époque où la violence faite aux femmes n’est plus acceptée mais pour résoudre un problème, encore faut-il pouvoir le nommer, dans toute sa complexité.

 

1. Reconnaître la diversité des viols

Quand je pense au viol, des images violentes me viennent à l’esprit: celles des films, du violeur psychopathe meurtrier, du patron manipulateur, ou encore les peurs qu’on m’a inculquées comme à d’autres petites filles, “ne rentre pas seule le soir”, “n’accepte pas de verres d’un inconnu”, etc. Dans mon entourage, nous sommes très peu à être concernées par des viols de ce type, et tant mieux. Par contre, si j’inclus toutes les situations où le mot viol est contesté par les autres, celles où les filles mettent du temps, parfois des années, à se dire qu’il s’agissait d’un viol, tout de suite j’ai beaucoup plus de filles concernées autour de moi. Les situations sont très nombreuses, mais les plus fréquents sont celles-ci.

C’est pas un viol, c’est un malentendu: tu l’as invité à prendre un dernier verre / te ramener / vous vous êtes embrassés, il a mal interprété tes signes et ça a dérapé. Comme tu étais un peu partante au début, c’est forcément que tu l’es toujours un peu sur la fin. Non, pas forcément.

C’est pas un viol, je l’aime: la réciproque n’est pas forcément vraie, mais tu ferais n’importe quoi parce que c’est lui. Oui mais il y a des limites à respecter. Variante: ce n’est pas un viol, c’est du devoir conjugal.

C’est pas un viol, c’est une soirée qui a mal fini: avec, au choix, de l’alcool ou de la drogue aidant, la plupart du temps. L’alcool est un coupable idéal mais n’excuse pas tout.

C’est pas un viol, je m’en souviens plus. Deux options possibles: tu n’étais pas en situation d’être consentante, ou ton cerveau a exercé son “black out” de sécurité pour évacuer une partie du traumatisme, c’est un instinct de survie mais il s’agit quand même bien d’un viol. 

Et si le mot “viol” n’était pas suffisant pour désigner toutes ces situations? Elles méritent pourtant d’être qualifiées pour que celles qui les ont vécues puissent avancer, être reconnues dans leur traumatisme, avec des degrés variables mais bien réels. C’est important de pouvoir mettre des mots sur son expérience. Aujourd’hui, on refuse souvent une quelconque légitimité à celles qui ont vécu l’une de ces situations. Se sentir rejetée dans sa douleur, décrédibilisée, peut être plus douloureux que l’expérience elle-même. Il faut pouvoir en parler. Pour autant, affirmer son “viol” revient souvent à se positionner comme victime, ce qui est une posture difficile à assumer et dans laquelle on n’a pas forcément envie de se positionner.

C’est pourquoi je crois qu’on a besoin de nouveaux mots pour parler de ces expériences, évacuer l’angoisse sans se positionner comme victime, mais tourner la page en étant entendue. 

 

2. Comprendre les violeurs

La formule est peut-être choquante mais si un quart de mon entourage a vécu ces situations que l’on peut mettre dans la case “viol”, et que 90% des agresseurs sont dans leur entourage, utiliser le mot “viol” revient à qualifier de “violeur” tous ceux qui ont perpétré ces actes et avec qui je bois des coups en terrasse. Dans King Kong Théorie, Virginie Despentes dénonce l’hypocrisie masculine: pour les hommes, les violeurs c’est jamais eux, eux c’est autre chose. Clairement, les hommes devraient se remettre en question et se poser la question: est-ce que j’ai déjà violé, ou commis l’un de ces actes? Il y a fort à parier qu’ils ne s’y reconnaissent pas. Et quitte à me faire l’avocat du diable, je comprends qu’ils ne se sentent pas violeurs au sens où l’imaginaire collectif l’entend. Pourtant on doit trouver les mots pour dire qu’on a fauté, abusé de la confiance de quelqu’un, franchi les limites et fait du mal à l’autre. Reconnaître ça est difficile, et pour les auteurs de ces crimes, il est encore souvent impossible de se considérer comme violeur, même si c’est le cas.

Sortir de cette caricature du violeur monstre et de la violée victime permettrait par ailleurs de sortir des stéréotypes de genre. Les femmes aussi peuvent avoir du mal à lire les signaux et être “violeuses”. Les “viol dérapage” (exemple 3) ou “viols domination émotionnelle” (exemple 2) dont je parle peuvent aussi être initiés par des femmes. Je sais que je ne suis pas un monstre mais je ne pourrais pas affirmer avec certitude ne pas avoir un jour forcé les choses, avec des filles curieuses moins bi que moi, ou face à des hommes qui ne prenaient pas toujours les choses aussi à la légère que moi. J’ai pu être victime et bourreau. Si on sort du manichéen et de la dichotomie violeur/violée, on laisse la possibilité à tout le monde de parler d’une potentielle expérience difficile.

 

3. Changer la culture du viol par les mots

J’ai la chance de ne pas avoir été violée au sens courant du terme, mais quand je vois de nombreux articles aujourd’hui, j’ai vécu bon nombre de ces situations. Et je n’ai aucune envie de m’y identifier. 

J’ai autour de moi beaucoup de trop de témoignages de copines qui ont des histoires “honteuses” à raconter quand j’entends des histoires de courage, des histoires de résilience alors même que le mot “viol” leur a été refusé, et parfois qu’elle l’ont elles-mêmes refusé. Pour toutes mes copines, pour toutes les filles plus jeunes et moins jeunes que moi , pour toutes celles qui ne se reconnaissent pas dans le “viol” mais ont besoin de parler, je voudrais de nouveaux mots. Pour éduquer les garçons et les filles, pour que les policiers arrêtent de parler de “miol” et pour qu’on se respecte tous, tout simplement. Les mots ne sont pas anecdotiques du tout, ils nous donnent les clefs pour en parler. 

En ce moment, je vois passer de plus en plus de témoignages personnels et campagnes de sensibilisation pour que, justement, le viol ne soit plus un mot réservé aux situations dites criminelles. C’est un énorme progrès considérant la situation de silence d’il y a quelques années. Pour autant, entre inclure 1001 situations de viol dans le même mot et inventer de nouveaux mots, je préfère la seconde option.

Je ne pense pas avoir trouvé le mot parfait (pourquoi pas “forcing”?) mais c’est une discussion ouverte que j’ai commencé avec quelques amies, que je voudrais poursuivre avec celles qui se sentent concernées, sur le plan émotionnel, social et pourquoi pas juridique. Parce que, bien sûr, les mots ont aussi des implications légales, mais justement, quand on reconnaît la diversité des situations de viol, on devrait reconnaître une diversité d’implications juridiques plus larges aussi. Je vois bien que c’est un sujet complexe. Mais ne pas changer de mot pour ne pas compliquer une situation juridique serait encore plus absurde. On change, on échange, le droit devrait suivre si la volonté est là. 

Oui, c’est important de nommer les choses, mais encore faut-il avoir les mots, et reconnaître quand un seul mot ne suffit plus.


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