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Par Léa Gabrié

Le VIH, si proche et si lointain

Nahuel Perez Biscayart dans “120 battements par minute” © Céline Nieszawer
Nahuel Perez Biscayart dans “120 battements par minute” © Céline Nieszawer

Nahuel Perez Biscayart dans “120 battements par minute” © Céline Nieszawer


Je ne vais pas pouvoir venir avec toi en voyage”, m’a-t-il dit. Je vivais à l’époque au Vietnam et nous avions prévu de nous retrouver au Cambodge quelques semaines plus tard, un pays qu’il connaissait bien, et moi aussi. C’est par ces mots, si pudiques et qui le caractérisent tant, que mon meilleur ami m’a appris qu’il était atteint d’une maladie que je n’avais jusque-là rencontrée que dans les livres ou par de lointains récits. “Ne t’en fais pas, c’est une maladie très bien soignée aujourd’hui.” Blanc au bout du fil. Dû au choc de l’annonce et des mille questions qui surgissaient, mais aussi à ce réflexe si puissant et si beau qui consiste à, quand on est dans une situation des plus critiques, vouloir rassurer ceux que l’on aime. Comme pour alimenter la discussion qui décidément ne s’enchaînait pas, il avait ajouté presque aussitôt: “Il n’y a rien d’alarmant, aujourd’hui on la soigne bien et l’on n’en meurt plus.” Hypothèse qui vient à la fois naturellement à l’esprit et qu’on repousse immédiatement.

Tout semblait confus et mettait en lumière la question fondamentale: comment réagit-on à quelque chose que l’on croit connaître mais qui nous reste inconnu? Lui aussi devait se dire exactement la même chose, à l’aube de la bataille qu’il s’apprêtait à livrer. Mais tandis que lui devait faire face à pléthore de questions, de choix, de décisions, j’étais sincèrement désolée de ne pouvoir lui apporter du réconfort par des mots qui ne pouvaient que sonner faux à cet instant.

Je me suis rapidement aperçue que, parlant du sida, notre génération semblait victime d’une illusion d’optique.

Au fil du temps, et plus encore quand Camille m’a confié un récit qu’il avait entrepris*, j’ai compris ce nouveau quotidien qui était le sien et qui a bouleversé sa vie, surtout les premiers temps. À seulement 25 ans, il commençait une nouvelle histoire d’amour. Quel allait être le sort de son compagnon? Avait-il trouvé un bon médecin pour le suivre? Lui qui démultiplie les projets à l’infini, allait-il pouvoir continuer toutes ses activités? Allait-il physiquement être changé, diminué?

Je me suis rapidement aperçue que, parlant du sida, notre génération (Camille a aujourd’hui 32 ans) semblait victime d’une illusion d’optique. Sensibles aux témoignages de nos parents ou de leurs proches, qui ont souvent perdu des amis chers, imprégnés d’un univers cinématographique et littéraire très fort sur le sujet, nous savons que le pire est derrière nous et pensons “connaître” le sujet. Le magnifique film de Robin Campillo 120 battements par minute ne le montre que trop bien. Mais ce qu’il souligne aussi en creux, c’est qu’entre ces années et maintenant, une sorte de silence suspendu est devenu la norme: d’une situation dramatique, nous sommes passés à une situation discrète, banalisée, où tout semble être apaisé.  

Et tranquillement, un tabou a fait place à un autre. On serait d’ailleurs bien en peine de trouver actuellement une personnalité publique qui prenne la parole sur le sujet et dise qu’il est atteint du VIH. Pourquoi un tel silence? La médecine semble avoir progressé bien plus vite que la société à cet égard.

Je me souvenais du baiser de Clémentine Célarié à la télévision, preuve que les symboles sont toujours forts.

Car la méconnaissance aiguë, elle, est bien là. La preuve en est, je ne connaissais pas la distinction entre sida et VIH. En France, et dans la majorité des pays développés, le sida en tant que tel a disparu et c’est le VIH, maîtrisé dans sa mutation et son développement, qui est traité par la trithérapie. Moi qui allais très souvent chez Camille à la campagne, pouvais-je utiliser sa brosse en dents, comme souvent quand j’étais en rade? Pouvais-je boire dans son verre? Pouvait-on tirer sur le même joint? Je me souvenais du baiser de Clémentine Célarié à la télévision, preuve que les symboles sont toujours forts. J’en cherchais des déductions scientifiques. Là encore, l’occasion de m’entendre redire que le VIH se transmet par le sang et par les muqueuses (i.e rapports sexuels non protégés). Va pour la brosse à dents donc.

D’ailleurs, il faudrait parler ici des rapports sexuels non protégés. Il y a autour de moi, il me semble, une relâche totale. La situation nous paraît entendue. Mais ce n’est pas parce que l’on vit bien avec le VIH que l’on doit s’en dédouaner, malheureusement. J’ai récemment fait un quiz auprès de jeunes adolescents de mon entourage -je ne prétends pas pouvoir en tirer des statistiques tangibles: et bien, ils me semblaient carrément à l’ouest sur le sujet.  

Je n’avais pas envie de totalement les alerter, ni de leur faire peur.

Pourtant, je voulais leur dire qu’il serait dommage qu’un jour, eux aussi doivent renoncer à un voyage au Cambodge, ou ailleurs.


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Nahuel Perez Biscayart dans “120 battements par minute” © Céline Nieszawer - Cheek Magazine
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