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Cinéma

Avec 3000 Nuits, la réalisatrice Mai Masri donne une voix aux femmes palestiniennes

Adoubé par Ken Loach, le premier long-métrage de Mai Masri raconte l’histoire d’une Palestinienne enfermée dans une prison israélienne. Rencontre. 
© JHR Films
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Avec 3000 Nuits, Mai Masri signe un premier long-métrage de fiction puissant et humaniste. Née en Jordanie d’une mère américaine et d’un père palestinien, elle réalise depuis le début de sa carrière des documentaires au Moyen-Orient, en particulier en Palestine et au Liban. 

Pour raconter l’histoire de 3000 Nuits, elle a choisi pour la première fois l’outil de la fiction, dans l’espoir de donner une voix aux femmes palestiniennes incarcérées dans les prisons israéliennes. Son récit, qui se déroule dans les années 80 à la veille des événements de Sabra et Chatila, met en scène Layal, jeune femme condamnée pour un attentat qu’elle n’a pas commis. Emprisonnée avec des Israéliennes, l’institutrice découvre qu’elle est enceinte et décide de garder l’enfant. Adoubé par Ken Loach, qui le considère comme un film “fort” et “important”, 3000 Nuits est sorti en salles en France mercredi 4 janvier, après avoir fait parler de lui en mai dernier, lorsque le maire d’Argenteuil, dans le Val d’Oise, avait voulu empêcher sa projection. Entretien avec Mai Masri. 

Comment est née l’idée de 3000 Nuits?

J’ai été inspirée par l’histoire vraie d’une Palestinienne que j’ai rencontrée il y a quelque temps, lors d’un tournage à Naplouse, ma ville d’origine en Palestine, pendant la première intifada. Elle avait été emprisonnée pendant plusieurs années dans une prison israélienne où elle a donné naissance à un fils. J’ai été choquée d’entendre la façon dont elle a accouché, enchaînée, et comment elle a réussi à élever son enfant derrière les barreaux. Son histoire m’a bouleversée, d’autant que je venais de devenir maman moi-même. J’ai commencé à interviewer d’autres femmes palestiniennes, en particulier des mères qui avaient accouché en prison. J’ai eu le sentiment que cette histoire devait être racontée. 

“Je voulais transmettre à travers 3000 Nuits un message universel puissant qui résonnerait auprès d’un public mondial.”

Tu as réalisé uniquement des documentaires par le passé: pourquoi avoir choisi la fiction pour raconter cette histoire?

J’ai déjà exploré le thème de l’incarcération dans plusieurs de mes documentaires, mais effectivement j’ai eu envie d’utiliser la fiction pour cette histoire-là. Je me suis dit qu’elle m’offrirait plus de possibilités pour explorer le monde intérieur de mes personnages, leur imagination. D’autant que l’action se déroule dans les années 80 et qu’il serait difficile de retrouver les prisonnières de cette époque, dont certaines sont décédées. Sans parler du fait qu’il serait presque impossible de filmer dans une vraie prison israélienne et d’en interviewer les dirigeants et les gardiens. Je me suis servie de mon background de documentariste pour ancrer l’histoire dans la réalité -j’ai filmé dans le style cinéma vérité et j’ai ajouté de vrais documents à la fin du film-, mais j’ai utilisé la fiction pour capturer la magie du moment et développer une esthétique poétique. Enfin, la fiction m’offrait l’opportunité de toucher un plus large public. Je voulais transmettre à travers 3000 Nuits un message universel puissant qui résonnerait auprès d’un public mondial. 

Le film a été tourné dans une vraie prison: pourquoi?

J’ai tourné dans une vieille prison désaffectée de Zarqa en Jordanie. Nous avons obtenu l’autorisation grâce à la Jordanian Royal Film Commission (RFC). Tourner dans une vraie prison a apporté une forte dimension visuelle au film ainsi qu’un fort cadre psychologique aux actrices et acteurs.  

“La prison est une métaphore de l’occupation et de la condition du peuple palestinien.”

Comment as-tu choisi tes actrices, en particulier Maisa Abd Elhadi, qui porte le film de bout en bout?

Maisa Abd Elhadi est une actrice très talentueuse de Nazareth. Je l’ai choisie après un casting rigoureux. Elle possède la passion, le charisme et l’authenticité qu’il faut pour porter le film et incarner le parcours de Layal de manière à la fois puissante et subtile. J’ai travaillé avec un casting majoritairement constitué de femmes palestiniennes. Grâce à mes directeurs de casting, j’ai pu choisir des actrices très proches du sujet du film. Certaines d’entre elles ont été emprisonnées ou ont de la famille dans les prisons israéliennes. Elles ont apporté cette expérience dans leur jeu. Nous avons travaillé de concert pour développer les personnages et avons rencontré d’anciennes prisonnières pour apprendre de leurs expériences. Près d’un million de palestiniens ont été emprisonnées à un moment ou un autre -près de 20% de la population. La prison est une métaphore de l’occupation et de la condition du peuple palestinien. 

3000 Nuits est réalisé par une femme, produit par trois femmes et distribué par une femme: avoir toutes ces femmes à bord relève-t-il de la coïncidence?

3000 Nuits est un film de femmes dans tout ce que cela a de plus positif et créatif. Le casting est majoritairement féminin et l’équipe l’est aussi. Les hommes de notre équipe ont aussi beaucoup soutenu le film, ils étaient fiers de travailler sur un film avec une esthétique féminine puissante. Ça fait du bien de mettre les femmes sur le devant de la scène, pour une fois. Nous avons rarement l’occasion de faire entendre notre voix. Les femmes palestiniennes jouent un rôle important dans le combat pour la libération. Il est temps de raconter leur histoire! 

“il est urgent d’utiliser l’art et la créativité pour exprimer au monde nos rêves et nos histoires d’espoir, de justice et d’humanité.”

Ton film a été victime de censure en France: t’attendais-tu à une telle réaction en provenance d’un pays comme le nôtre?

3000 Nuits a été très bien reçu en France, à l’exception d’une censure surprenante de la part du maire d’Argenteuil. Il a aussi censuré un autre film, La Sociologue et l’ourson, qui traitait du mariage pour tous. Sa décision a déclenché une vague de solidarité de la part de la presse, des associations pour la liberté d’expression et de la communauté du cinéma, avec de franches prises de position de la part de Ken Loach, Costa Gavras et Jack Lang, parmi beaucoup d’autres. Il y a eu plusieurs lettres, pétitions et manifestations. Au final, nous avons projeté 3000 Nuits à Argenteuil devant une salle comble, qui a reçu le film avec une standing ovation. 

3000 Nuits © JHR Films

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Lors de son discours prononcé en ouverture du festival Ciné-Palestine en mai, Ken Loach a déploré que les voix des palestiniens ne soient pas assez entendues. On imagine que tu es d’accord avec lui? Comment y remédier?

Ken Loach a prononcé un discours fort lors du du festival Ciné-Palestine, qui s’ouvrait avec 3000 Nuits à l’Institut du monde arabe. A cette occasion, il a dit que les Palestiniens devaient raconter leur propre histoire et que nous devions “tout faire pour les soutenir”. Je salue Ken Loach pour son soutien et suis totalement d’accord pour dire que nous, Palestiniens, devons prendre la parole. A travers nos films, nous avons réussi à inscrire la Palestine sur la carte culturelle. A un moment où le processus politique est bloqué, il est plus urgent que jamais pour nous d’utiliser l’art et la créativité pour exprimer au monde nos rêves et nos histoires d’espoir, de justice et d’humanité. 

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski (remerciements à Stanislas Baudry)


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