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7 autrices anglo-saxonnes qui font bouger les lignes

Roxane Gay, Rebbecca Solnit, Brit Bennett ou Rose McGowan: notre sélection d’autrices engagées et indispensables récemment traduites en français. 
Brit Bennett, DR
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Quelques mois après le début de l’affaire Weinstein et en plein mouvement #metoo, les autrices anglo-saxonnes font entendre leur voix. Du témoignage stupéfiant de Rose McGowan sur les violences sexuelles et sexistes à Hollywood, à la collection d’essais intersectionnelle de Brit Bennett, en passant le brûlot post-Trump Les Argonautes, de Maggie Nelson, qui met le genre à l’honneur, coup de projecteur sur six lectures féministes particulièrement d’actualité et qui ont le pouvoir de faire bouger les lignes.

 

Rose McGowan, avec Debout (éditions Harper Collins)

Debout rose mc gowan livre

Le pitch: L’actrice révélée par The Doom Generation de Gregg Araki, qui a été l’une des premières à dénoncer les agissements d’Harvey Weinstein, revient sur une vie marquée par le sexisme et les injonctions du patriarcat. Elle montre comment les schémas d’abus et de violence se sont répétés dans toutes les grandes périodes de sa vie, de son enfance au sein de la secte des Children of God à ses premiers rôles à Hollywood, en passant par son adolescence dans la rue, ses épisodes anorexiques, sa relation avec Marilyn Manson, son expérience sur le tournage de Charmed… Elle raconte notamment dans un chapitre insoutenable l’agression sexuelle dont elle a été victime lors du festival de Sundance en 1997. Suite à cette rencontre terrible avec Harvey Weinstein dans sa chambre d’hôtel, elle sera blacklistée par les grands studios d’Hollywood et devra sans cesse trouver de nouveaux moyens de rebondir.

En quoi Debout fait bouger les lignes: Il s’agit du premier livre “post-affaire Weinstein” et d’un témoignage précieux, rempli de rage et d’une volonté courageuse de faire tomber l’entre-soi et le silence hollywoodiens. Personne n’est épargné dans Debout et McGowan montre que, si “le monstre” du studio Miramax (elle n’utilise jamais le nom de Weinstein) est celui qui l’a fait le plus souffrir, les hommes toxiques ont jalonné son parcours à Hollywood. Elle dénonce ainsi le silence de Ben Affleck qui aurait simplement répondu “Je lui avais dit d’arrêter de faire ça” quand elle s’est confiée sur Weinstein; la perversité de Quentin Tarantino, qui lui aurait avoué se masturber en regardant une scène impliquant ses pieds en gros plan; l’insensibilité de Gregg Araki, qui aurait pris une agression sur le plateau de The Doom Generation à la légère; la cruauté du blogueur Perez Hilton qui a relayé des horreurs à son sujet… Elle parle aussi longuement du réalisateur Robert Rodriguez (RR dans le livre) qu’elle accuse de s’être servi de son histoire personnelle pour imaginer le personnage de McGowan dans Planète terreur avant de vendre le film à Weinstein. Sur le tournage de Charmed, elle raconte aussi la manière dont toute l’équipe a été cruelle la seule fois où une réalisatrice a été embauchée. Dans Debout, McGowan dénonce un système où les hommes se soutiennent les uns les autres.

 

Roxane Gay, avec Bad Feminist (Denoël)

7 autrices anglo-saxonnes qui font bouger les lignes

Le pitch: Dans une série d’essais personnels et érudits, Roxane Gay décortique quelques monuments de la pop culture: Hunger Games, Fifty Shades of Grey, La Couleur des sentiments, Girls, Django Unchained… Elle raconte aussi le mansplaining dont elle a été victime lors de tournois de Scrabble et quelques épisodes douloureux de son enfance.

En quoi Bad Feminist fait bouger les lignes: Avec son livre, paru en 2014 aux États-Unis, Roxane Gay nous rappelle quelque chose qu’il est bon d’entendre: nous n’avons pas besoin d’être infaillible. L’autrice américaine prône même le droit d’être une “mauvaise féministe”. Oui, nous dit-elle, on peut être féministe et avoir envie de danser en écoutant Blurred Lines de Robin Thicke, même si on sait que le propos de la chanson est plus ou moins “avec les femmes, un non veut parfois dire oui”. “Les hommes veulent ce qu’ils veulent, écrit-elle. Parfois ils l’expriment clairement, au travers d’une musique que je ne peux m’empêcher de reprendre en chœur. Des lignes floues, effectivement.” On peut être féministe et avoir grandi en lisant Les Jumelles de Sweet Valley. On peut aussi trouver son compte en lisant Cinquante nuances de Grey. Pour elle, la pop culture est le point de départ idéal pour questionner le patriarcat, la société capitaliste, le racisme systémique, la culture du viol. On passe du sujet le plus grave au plus léger avec une plume souvent hilarante. Une pensée profonde et décomplexante: c’est peut-être ce dont nous avons le plus besoin en ce moment.

 

Rebecca Solnit, avec Ces Hommes qui m’expliquent la vie (Editions de L’Olivier)

Ces Hommes qui m'expliquent la vie rebecca solnit

Le pitch: Ces hommes qui m’expliquent la vie paraît dans la nouvelle collection des éditions de l’Olivier, les Feux, consacrée aux questions de société. Rebecca Solnit y parle, entre autre, de mansplaining, de Virginia Woolf, de violences sexuelles et de culture du viol.

En quoi Ces Hommes qui m’expliquent la vie fait bouger les lignes: Rebecca Solnit ouvre cette collection d’essais par une anecdote. La scène qu’elle raconte se déroule à Aspen. Solnit, brillante universitaire, est à une soirée. Elle se retrouve à parler avec un homme à qui elle explique qu’elle vient de publier un livre sur Edward Muybridge. Sûr de lui, l’homme se lance dans un monologue pour lui expliquer qu’un ouvrage est sorti sur le photographe. Il ne l’a pas lu, il a simplement parcouru un article sur le sujet dans le New York Times mais il se sent bien plus spécialiste qu’elle malgré tout. Il se trouve qu’elle est l’autrice du livre en question. À partir de cette anecdote, Rebecca Solnit théorise le concept du mansplaining (elle n’utilise cependant pas ce terme, qui sera inventé peu de temps après la publication de l’essai). Elle explique ce que cette habitude a de toxique voire de dangereux. Le mansplaining a empêché certaines femmes d’être écoutées en temps de guerre. Le mansplaining a empêché des prédateurs sexuels d’être arrêtés. D’une anecdote plutôt drôle sur un homme qui se ridiculise, Rebecca Solnit montre à quel point elle peut représenter un danger à l’échelle de la société. “Je continue de lutter pour moi, bien sûr, écrit Solnit, mais aussi pour toutes ces femmes plus jeunes qui ont quelque chose à dire, et dans l’espoir qu’elles pourront nous en faire part.” Rebecca Solnit nous encourage à nommer les violations, à écouter la parole des femmes, à utiliser le langage comme une arme (“le langage c’est le pouvoir”), à questionner sans cesse la culture du viol et surtout à se sensibiliser sur toutes ces problématiques.

 

Naomi Alderman avec Le Pouvoir (Calmann Levy)

Le pouvoir Naomi Alderman

Le pitch: Le Pouvoir est une dystopie qui imagine un monde dans lequel les jeunes femmes se découvrent un étrange pouvoir: elles peuvent envoyer des décharges électriques, plus ou moins puissantes, du bout des doigts. En touchant leurs aînées, elles peuvent aussi transmettre ce nouveau talent. Cela va engendrer un retournement total des rapports de pouvoir. Le roman suit une poignée de personnages dans ce bouleversement: un journaliste, une jeune adolescente qui va devenir prophète d’une nouvelle religion, une Britannique plutôt brutale et la maire d’une ville américaine.

En quoi Le Pouvoir fait bouger les lignes: Le roman de science fiction écrit par la britannique Naomi Alderman arrive en France accompagné de parrainages particulièrement prestigieux. Margaret Atwood, autrice de La Servante écarlate (qui a inspiré la série The Handmaid’s Tale) a qualifié le roman d’“électrisant”. Barack Obama a déclaré que c’était son roman préféré en 2017. On peut imaginer que son successeur Donald Trump n’aurait pas fait le même choix. En inversant les rôles, Naomi Alderman montre l’étendue des problèmes que rencontrent les femmes dans la société dans toutes les sphères (politiques, religieuses, privées…). Bien sûr, on aurait aimé une utopie où les femmes font régner la paix. Mais qu’aurait alors dit ce roman sur la manière dont nous vivons actuellement? Au contraire, Le Pouvoir nous tend un miroir particulièrement cruel et violent sur notre réalité. Quelques semaines après le décès de l’une des pionnières de la SF, Ursula K. Le Guin, Naomi Alderman est une preuve vivante que le genre est toujours un véhicule puissant pour la pensée féministe. Tout comme sa contemporaine Nnedi Okorafor (son roman Qui a peur de la mort? est paru en 2017 aux Editions ActuSF), Alderman a de nombreux messages à faire passer. On est prêt·e·s à les entendre.

 

Maggie Nelson, avec Les Argonautes (Editions du sous-sol) 

Maggie Nelson Les Argonautes

Le pitch: Dans cet essai à la première personne, Maggie Nelson raconte sa grossesse et son histoire d’amour avec Harry, un artiste transgenre. Elle convoque Judith Butler, Roland Barthes ou Monique Wittig pour théoriser un nouveau rapport au genre et questionner la maternité.

En quoi Les Argonautes fait bouger les lignes: Maggie Nelson nous donne un matériau très dense pour réfléchir à la PMA, à la grossesse, à l’accouchement, à autant de sujets dont il est important que le féminisme se saisisse. Elle raconte aussi bien la manière dont son compagnon et elle ont conçu leur fils Iggy, grâce à un donneur, que son accouchement dans les moindres détails. Elle parle aussi du mariage gay, du recul des droits des personnes transgenres aux États-Unis. Les Argonautes est avant tout un formidable objet littéraire qui use d’une grande liberté de forme et mêle critique d’art, journal, citations, déclaration d’amour, états d’âme et même interventions extérieures (de son partenaire Harry) pour faire passer son idée sur la fluidité des sexualités et des genres. Malgré elle, l’essai de Maggie Nelson est devenu le brûlot post-Trump et ce livre pas très bankable mais extrêmement poétique est un improbable best-seller outre-Atlantique. Comme une lueur d’espoir au cœur des mois sombres.

 

Brit Bennett, avec Je ne sais pas quoi faire des gentils blancs (Autrement)

Brit Bennett je ne sais pas quoi faire des gentils blancs

Le pitch: Après avoir publié son excellent premier roman Le Cœur battant de nos mères, les éditions Autrement proposent une collection d’essais de Brit Bennett, parus dans divers supports américains. Elle y traite du racisme aux États-Unis, des poupées noires ou de l’Amérique de Trump.

En quoi Je ne sais pas quoi faire des gentils blancs fait bouger les ligne: Brit Bennett est sans conteste l’une des voix sur lesquelles il faut désormais compter outre-Atlantique. C’est une parole essentielle sur les sujets qui ont secoué le pays ces dernières années: les meurtres de Michael Brown, de Sandra Bland et de Trayvon Martin, l’élection de Donald Trump, les manifestations racistes à Charlottesville… De son propre aveu, elle fait partie d’une nouvelle génération, celle qui a suivi l’acquittement de Darren Wilson (le policier qui a tué Michael Brown) sur Twitter et qui a vécu en direct l’émergence du mouvement Black Lives Matter. Elle veut faire entendre la spécificité de son expérience de femme noire aux États-Unis. “Je suis une femme noire, écrit-elle à propos du ‘Make America Great Again’ de Trump. Alors, à quoi ressemblerait pour moi une Amérique ayant retrouvé sa grandeur? Il n’existe pas dans l’histoire américaine de période où mon sort serait plus enviable qu’aujourd’hui.” Son regard sur l’œuvre très masculine de Ta-Nehisi Coates, sur la représentation de l’esclavage dans la fiction, sur les poupées noires ou sur Janelle Monae est particulièrement précieux.

 

Amy Reed, avec Nous les filles de nulle part (Albin Michel) 

Amy Reed nous les filles de nulle part

Le pitch: Grace emménage dans la petite ville de Prescott dans l’Oregon. Elle apprend que l’année précédente, sa chambre appartenait à Lucy, une jeune fille qui a dû déménager après avoir été violée par plusieurs de ses camarades du lycée. Aidée d’Erin et de Rosina, deux outsiders, Grace va monter une rébellion contre la culture du viol, très présente dans son lycée. Toutes les filles vont bientôt les rejoindre dans une sororité secrète et les langues vont se délier.

En quoi Nous les filles de nulle part fait bouger les lignes: En 2016, le procès de Brock Turner, un étudiant de Stanford accusé de viol et condamné à 6 mois de prison, met de nombreuses féministes en colère. Alors qu’il risquait 14 années d’emprisonnement, il ne passera finalement que 3 mois derrière les barreaux. Suite à cette affaire, Amy Reed, autrice de littérature young adult et féministe, commence à écrire Nous les filles de nulle part. Pour sa fille, explique-t-elle, “et pour toutes les filles.” Le roman imagine un réseau de solidarité qui partirait de trois personnes et qui atteindrait tout un lycée. Il se lit presque comme un manuel de survie à l’attention des adolescent·e·s. Amy Reed explique avec beaucoup de détails comment chacun·e peut écouter les appels à l’aide, mettre en place des systèmes d’entraide, éduquer et aider son prochain. C’est aussi un récit bienveillant et inclusif sur la sexualité, où l’on entend la voix d’adolescentes qui ont une vie sexuelle, qui n’en ont pas, qui n’en ont pas envie, d’homosexuelles, d’hétérosexuelles, de personnes transgenres… Et qui répond à de nombreuses questions. À mettre dans les mains de tout·e·s les adolescent·e·s, et de leurs parents.

Pauline Le Gall


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Brit Bennett, DR - Cheek Magazine
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4. Samantha Bailly, la romancière en lutte pour défendre les auteur·rice·s

Autrice, scénariste et youtubeuse, Samantha Bailly est récemment devenue présidente de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse et vice-présidente du Conseil Permanent des Écrivains. Du haut de ses 29 ans, elle bouscule le très masculin monde de l’édition à coup de hashtags et d’agitprop.
Brit Bennett, DR - Cheek Magazine
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