culture

Le monde pop (2/3) / Israël

A-Wa: Trois Israéliennes remixent leurs racines yéménites

Parce que la pop ne se résume pas à l’Europe et à l’Amérique du Nord, on part à la rencontre de ces musiciennes qui abolissent les frontières de la musique moderne. Cette semaine, les Israéliennes de A-Wa, qui rendent hommage à leurs racines yéménites. 
De g. à d.: Tagel, Tair et Liron Haim, alias A-Wa © Luke Brossette
De g. à d.: Tagel, Tair et Liron Haim, alias A-Wa © Luke Brossette

De g. à d.: Tagel, Tair et Liron Haim, alias A-Wa © Luke Brossette


Sur certaines de leurs photos de presse, les trois sœurs de A-Wa portent des vêtements folkloriques. Un accoutrement “carte postale” qui tranche avec leurs looks de ce matin-là: dans la brasserie parisienne où on les rencontre, Tagel, Tair et Liron rappellent davantage des égarées de la Fashion week que les passeuses d’une tradition ancestrale. Perfecto, rouge à lèvres, rayures noir et blanc, frange coupée ras, un style chacune mais un constat commun: ces filles-là nous ressemblent, et rien ne les distingue vraiment des autres clientes de l’établissement.

Pourtant, les sœurs Haim (oui, exactement comme le groupe américain du même nom), sont en train de s’écrire un destin hors du commun, de “partager un rêve”. Début 2015, elles ont sorti Habib Galbi, leur premier single accompagné d’un clip remarqué, qui a dépassé le million de vues sur YouTube. Leur recette? Adapter au goût du jour de vieilles chansons yéménites, pour en faire des tubes à suer trois litres sur le dancefloor. 

 

 

Ce détail mis à part, rien -allez, quelques kilomètres tout au plus-, ne nous sépare de A-Wa. Comme nous, elles écoutent des trucs récents genre Stromae (On aime sa façon d’envisager la musique, de s’habiller, de danser, on adore ses clips”), ou des trucs vieux genre Paul McCartney. À respectivement 26, 32 et 30 ans, elles ont fait des études de musique, d’architecture d’intérieur ou de communication visuelle, checkent leur smartphone entre deux interviews, boivent beaucoup de café. De parfaites Y, qui auraient pu grandir dans n’importe quelle grande ville du monde occidental.

Leur maison était un “mini-ranch” avec chiens, chèvres, canards et poulets. 

Mais tout cela serait terriblement ennuyeux et évidemment, Tagel, Tair et Liron n’ont absolument pas grandi dans une grande ville occidentale. Plutôt dans le fin fond d’Israël, sur une montagne, dans le désert, près des frontières jordanienne et égyptienne. Leurs parents ont quitté la ville pour s’installer au milieu de nulle part avec une trentaine d’autres familles. Leur maison était un “mini-ranch” avec chiens, chèvres, canards et poulets. Les filles passaient leur temps dehors, pieds nus. “Il y avait une vibe ‘pionniers’, se souviennent-elles. Tu vois La Petite maison dans la prairie?

On a beaucoup regardé M6, alors on voit bien. À la maison, il y avait tout le temps de la musique: de la musique arabe, du jazz, de la Motown, du prog rock, Bob Marley. Et des tas d’instruments: darbouka, guitares, claviers. Papa chantait et jouait. Il n’y avait pas de télé au début, alors parfois, toute la famille s’y mettait et lui, filmait. Il existe apparemment un paquet de cassettes d’époque qui peuvent en témoigner.

A-Wa Haim Tagel Liron Tair habits traditionnels porte Israël Yemen Habib Galbi © Tomer Yosef

© Tomer Yosef 

C’est sans doute ce climat familial si heureux et paisible, cette enfance dont les trois sœurs se souviennent avec des yeux étincelants, qui les a poussées à s’intéresser à leurs racines, là ou d’autres passent des vies entières à tenter de s’en extirper. Côté paternel, leurs grands-parents, des juifs yéménites, ont immigré en Israël en 1949. C’est leur culture qu’elles prolongent avec A-Wa. Petites, leur grand-mère leur racontait des histoires en arabe. Elles l’entendaient aussi chanter et parler avec des amies dans cette langue qui n’était pas la leur, mais qu’elles ont tout de suite eu envie d’apprivoiser. “On avait l’impression d’appartenir à une tribu ancestrale et on voulait en savoir plus sur cette culture”, expliquent-elles.

Ces chansons, transmises de génération en génération et uniquement à l’oral, sont au départ l’œuvre des femmes de la communauté juive du Yémen. 

Si l’idée de se réapproprier la culture de leurs aïeux a évolué naturellemnt, le choc viendra d’une découverte extérieure. Celle des enregistrements de Shlomo Moga’a, musicien qui a couché sur bande, dans les années 50 et 60, les folk songs yéménites que leur chantait mémé. Ces chansons, transmises de génération en génération et uniquement à l’oral, sont au départ l’œuvre des femmes de la communauté juive du Yémen (un pays qui est aujourd’hui embourbé dans une guerre apocalyptique, on vous encourage à lire à ce propos le très éloquent billet de Titiou Lecoq sur Slate). Ces dernières, qui ne savaient ni lire ni écrire et étaient exclues de la synagogue, restaient entre elles à la maison et ont créé leur propre folkore. “Elles mettaient tous leurs sentiments dans ces chansons, qu’elles chantaient lors de fêtes entre femmes. C’est comme ça qu’elles extériorisaient”, racontent les trois sœurs.

Ces vieilles chansons sont encore pertinentes à notre époque, car elles parlent d’émotions vraies et de problèmes de la vie courante.

En s’inspirant du procédé utilisé par Shlomo Moga’a avant elles, Tagel, Tair et Liron ont décidé, elles aussi, de transformer ces folk songs en pop songs. Pour les inscrire dans une certaine contemporanéité, elles ont dû retravailler les structures, en ajoutant des passages ou en créant des refrains qui n’existaient pas dans les versions originelles. Mais la base était déjà là: “Ces vieilles chansons sont encore pertinentes à notre époque, car elles parlent d’émotions vraies et de problèmes de la vie courante. C’est universel et humain”, affirment-elles. Ainsi le tube Habib Galbi, qui signifie “amour de ma vie”, évoque-t-il une rupture sentimentale. On peut en effet difficilement faire plus universel, et intemporel.

 A-Wa Haim Tagel Liron Tair Israël Yemen Habib Galbi clip rose fluo voile

Extrait du clip de Habib Galbi

La question de la pertinence de ces chansons inventées il y a des siècles est évidemment importante pour les trois sœurs, qui sont des jeunes femmes de leur temps et n’ont aucune intention de s’inscrire dans une démarche passéiste. Pas plus qu’elles n’ont envie, d’ailleurs, que leur projet soit uniquement ancré dans la culture orientale. “On a nos racines familiales, mais on est aussi influencées par le hip hop et le reggae car on a grandi dans les années 90 avec MTV”, expliquent-elles.    “L’idée est de mélanger l’ancien et le nouveau, l’occidental et l’oriental. Israël étant un pays d’immigrants, c’est une démarche assez commune chez nous. Notre génération possède cette curiosité, cette envie de revenir à ses racines et de les combiner à quelque chose de pertinent.” Quelques jours après notre rencontre, nous avons vu A-Wa sur scène. Comme sur certaines de leurs photos de presse, elles portaient des habits folkoriques. Et à leurs pieds, des Converse compensées. CQFD.

Faustine Kopiejwski 


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