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Cinéma

Aïssa Maïga: “Et si le prochain James Bond était une femme noire?”

L’actrice Aïssa Maïga est à l’affiche de Bienvenue à Marly-Gomont, une comédie inspirée de la chanson de Kamini, qui retrace le parcours d’une famille d’exilés zaïrois débarqués au fin fond de la Picardie dans les années 70. Interview.
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Vous avez aimé le rap des campagnes de Kamini il y a dix ans? Vous devriez adorer le film qui raconte son enfance à Marly-Gomont, en Picardie, où il a débarqué dans les années 70 pour suivre son père, Seyolo Zantoko, un médecin zaïrois ayant choisi de faire carrière en France (Ndlr: Le Zaïre s’appelle aujourd’hui la République démocratique du Congo). Le scénario a été écrit par Kamini himself, qui avait depuis longtemps ce projet en tête et l’a accéléré au moment du décès accidentel de son père en 2009. Au sein de cette famille de notables africains expatriés dans le froid, la pluie et les bars PMU, Aïssa Maïga campe la mère de Kamini enfant. Un rôle à la fois drôle et grave, car, comme son mari, interprété par le Belge Marc Zinga, Anne Zantoko se heurte au racisme et au rejet de tout le village, dont les habitants n’ont jamais vu un noir de leur vie.

“Dans le film, pour une fois, ce sont les noirs qui sont les plus éduqués et les plus bourgeois.”

Avec ses cheveux afro, ses tailleurs seventies et son léger accent africain, Aïssa Maïga nous montre un visage qu’on lui connaît peu, mais qu’elle n’a pas eu à aller chercher très loin. “Ce personnage me rappelle ma mère et toutes les femmes qui ont bercé mon enfance, sourit-elle. Que des femmes fortes! Incarner Anne Zantoko à l’écran m’a permis de convoquer plein de souvenirs personnels.” Et de faire partie d’un casting où tous les rôles principaux sont tenus par des acteurs noirs, dans un registre pas du tout caricatural. Une rareté dans le milieu du cinéma français, où le manque de diversité est régulièrement dénoncé. “Ce qui est très intéressant dans ce film, c’est qu’il y a un inversement du rapport de classes, souligne Aïssa Maïga. Pour une fois, ce sont les noirs qui sont les plus éduqués et les plus bourgeois. Anne Zantoko est fille de sénateur, elle a été élevée comme une princesse au Zaïre. Autant dire que pour elle, vivre en France, c’était les Champs-Élysées et l’avenue Montaigne, pas la salle des fêtes de Marly-Gomont!

Il y a dix ans, un film comme celui-ci n’aurait jamais été financé.”

Plus que la peur primaire des noirs que décrit le film, c’est précisément ce choc des cultures, bien plus profond, qu’il aborde, en démontant les a priori qui existent entre tous les voisins du monde, habitant les uns près des autres sans vraiment se connaître. D’ailleurs, quarante ans plus tard, dans une France tentée par le Front national, on a parfois le sentiment que certaines scènes pourraient toujours se jouer, intactes. Ce n’est pas l’avis d’Aïssa Maïga: “Aujourd’hui, plus personne ne tombe de sa chaise en voyant un noir, même dans les coins les plus reculés. Il y a quand même eu une réelle banalisation de cette présence en France, que ce soit par la télé ou les réseaux sociaux. À l’époque, les Zantoko étaient des pionniers africains qui découvraient la France profonde et ses spécimens”, s’amuse-t-elle, en revenant sur cette idée d’inversement des rôles qui fait la force du film.

Un film au genre désormais bien identifié par les producteurs: la comédie communautaire. “Voilà le signe que les choses changent dans le cinéma, poursuit la comédienne. Il y a dix ans, un film comme celui-ci n’aurait jamais été financé, aujourd’hui, on sait que les comédies communautaires marchent, même si elles restent un phénomène de niche.” Avant de savoir si le box-office confirmera ou non cette tendance, on a demandé à Aïssa Maïga de nous parler des chocs des cultures qu’elle a elle-même pu connaître dans sa vie ou dans sa carrière. Interview.

Jouer un rôle de mère de famille africaine, c’était un choc des cultures pour toi qui as grandi en France?

Pas du tout! Déjà, je suis maman, donc ce n’est pas un rôle de composition. Surtout, j’ai pu retrouver des ambiances qui m’étaient très familières, même si ma famille est originaire du Sénégal et du Mali, pas du Congo. D’ailleurs, le plus difficile pour moi a été de travailler l’accent lingala, typique de Kinshasa, qui n’a rien à voir avec les accents que j’ai pu entendre autour de moi. Le rôle m’a plu instantanément quand j’ai reçu le scénario, car il recouvre de multiples facettes: Anne Zantoko est à la fois amoureuse, maman, instruite, rebelle, en souffrance… Quand je l’ai rencontrée en vrai, lors des avant-premières, ça a été un moment hyper fort pour nous deux, elle m’a dit avoir revécu un pan de sa vie.

Serais-tu capable de vivre un tel choc des cultures et d’aller t’installer à la campagne?

Non, ce serait impossible pour moi! (Rires.) J’adore la campagne et la mer mais je suis une indécrottable parisienne, je ne pourrais pas vivre ailleurs. Paris est loin d’être parfaite, c’est même parfois une ville irritante, mais elle est tellement diverse et vivante! Ce que je ne pourrais pas supporter, c’est l’isolement et la solitude qu’a connus Anne Zantoko, qui n’avait personne à qui parler à Marly-Gomont.

Aissa Maiga est à l'affiche du film de Kamini Bienvenue à Marly Gomont

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Le tournage qui t’a le plus plongée dans une autre culture?

Je sors d’un tournage à Marseille, Corniche Kennedy, où je joue le rôle d’une capitaine, ce qui m’a permis de découvrir le monde des “stups”. Pour me préparer, j’ai eu la chance de pouvoir suivre une vraie équipe de police, ailleurs en France, et ça a été une expérience marquante. À certains moments, j’ai assisté à des scènes impressionnantes, on peut dire que j’ai vraiment plongé dans un autre univers!

Être une femme dans le milieu du cinéma, c’est un choc des cultures quotidien?

Il est certain que les rôles féminins doivent être améliorés. Désormais, j’incite toujours les réalisateurs et scénaristes à inclure au moins une femme dans l’écriture quand il y a un personnage féminin fort, pour qu’elle ne devienne pas un simple faire-valoir du héros. C’est aussi aux comédiennes de ne pas se laisser enfermer dans ce qu’on attend d’elles, quitte à lire des rôles masculins et demander à ce qu’ils soient féminisés. On a évoqué la possibilité que le prochain James Bond soit une femme, moi je dis: et pourquoi pas une femme noire? Le fait que la question se pose, déjà, c’est bien.

Y a-t-il des scènes de Bienvenue à Marly-Gomont qui ont fait écho à ton histoire personnelle?

Oui, moi aussi, on m’appelait “La Noiraude” dans la cour d’école. Ou bien on me disait: “T’es noire, t’es moche.” Petite, j’étais persuadée qu’aucun garçon ne pourrait tomber amoureux de moi, car à l’époque, la seule référence esthétique qu’on avait, c’était les cheveux lisses et les yeux clairs. Je ne pouvais pas vraiment me projeter dans les héroïnes de Dallas. (Rires.) Ça aussi, ça a beaucoup changé, et tant mieux. De toute façon, dans ma famille, on est fiers, je crois que c’est propre aux Songhaïs, et ça m’a aidée à toujours avoir confiance en moi. D’autant plus, que, comme Kamini, je n’ai pas eu à m’extirper d’une condition sociale précaire, car j’ai grandi dans la classe moyenne supérieure. Je me suis tout à fait reconnue dans cet aspect du film.

Quels chocs des cultures ne souhaites-tu pas à tes enfants?

Mes enfants sont nés ici, ils sont français et appartiennent à la troisième génération, et pourtant j’aimerais ne pas surprendre certains regards qui se posent encore sur eux, pleins de préjugés. Pour toute mère, c’est insupportable. Le plus important pour moi, c’est qu’ils continuent à s’armer intellectuellement, qu’ils aient la possibilité de voyager et de voir le monde, et surtout qu’ils cultivent leur liberté.

Le choc des cultures qui t’a le plus aidée dans la vie?

Ma voisine, qui a été ma grand-mère adoptive quand j’étais petite. C’était une Française d’Indochine, elle s’est énormément occupée de moi quand je suis arrivée en France à 4 ans. Grâce à elle, je sais manger avec des baguettes depuis toujours, et je rêve d’aller au Vietnam un jour pour retrouver cette partie de mon enfance. Je suis très heureuse d’avoir reçu un héritage multiple, cela a toujours fait partie de mon quotidien.

Propos recueillis par Myriam Levain

 

En salles le 8 juin 2016.


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