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Alice Zeniter et Kaouther Adimi, championnes de la rentrée littéraire… ou presque

Couronnées respectivement du Goncourt des lycéens et du Renaudot des lycéens, Alice Zeniter et Kaouther Adimi ont marqué la rentrée littéraire. Qui sont-elles? Qu’écrivent-elles? Et surtout pourquoi ont-elles gagné?
Kaouther Adimi © Hermance Triay
Kaouther Adimi © Hermance Triay

Kaouther Adimi © Hermance Triay


Elles ont le même âge -31 ans-, partagent, en partie, les mêmes origines et revisitent, dans leurs derniers romans, l’histoire tourmentée de l’Algérie. Respectivement lauréates du Prix Goncourt des lycéens et du Renaudot des lycéens pour L’Art de perdre et Nos richesses, Alice Zeniter et Kaouther Adimi ont marqué cette rentrée littéraire, visages d’une nouvelle génération d’auteures qui fait bouger les lignes d’une littérature française encore trop souvent compassée ou autocentrée. Leur parcours -cinq romans pour Zeniter, trois pour Adimi- et les thèmes qu’elles ont choisi d’aborder depuis leurs débuts apportent aussi la preuve que, loin de se limiter à une littérature de l’intime, les femmes savent aussi s’emparer du monde. Surtout, elles incarnent une jeunesse porteuse d’une double culture dont elles ont su sublimer par la langue les silences, les difficultés et les contradictions, explorant, dans leurs livres, les liens complexes et douloureux qui unissent les deux rives de la Méditerranée depuis l’époque coloniale.

Les deux livres questionnent ainsi sans cesse les notions d’identité et d’altérité et ce sentiment d’“étrange étrangeté” décrit par Prévert.

Il ne faudrait pas pour autant oublier ce qui les distingue, contribuant à la singularité de leur regard et de leur voix. Romancière, metteuse en scène et auteure pour le théâtre, Alice Zeniter est née en France d’un père algérien et d’une mère française. De son côté, Kaouther Adimi a vu le jour en Algérie et y a vécu jusqu’en 2009, année où elle rejoint Paris pour terminer ses études avant de ne plus la quitter. Déracinements et enracinements successifs sous tendent d’ailleurs la dramaturgie de leurs récits tout autant que le destin de leurs personnages. L’Art de perdre s’articule ainsi autour d’un exil tragique, celui des harkis, bannis de leur pays pour avoir collaboré avec la France au moment de la guerre d’indépendance et mal accueillis sur le sol français. Le point de départ de Nos richesses se situe, lui, au cœur d’Alger sur les pas d’Edmond Charlot qui ouvrit en 1936, à l’âge de 21 ans, Les Vraies Richesses, une librairie devenue l’épicentre du bouillonnement culturel local. Libraire, Edmond Charlot fut aussi éditeur, notamment d’Albert Camus dont il publia les premiers textes, comme L’Envers et l’endroit (1937) ou Noces (1939) mais aussi de Jules Roy, Emmanuel Roblès ou Max-Pol Fouchet, une bande de copains tous amoureux de l’Algérie. Insoumis, rebelle, Edmond Charlot devint également l’un des rares éditeurs de la France libre, publiant, en pleine occupation allemande, Le Silence de la mer de Vercors à la suite des éditions de Minuit. Grisé par son succès après-guerre, l’éditeur s’installa ensuite à Paris où, bien que Français, il connut l’échec des étrangers que l’on n’attend nulle part, regagna son pays de cœur avant de connaître lui aussi l’exil en 1962.

 

Alice Zeniter photo Astrid di Crollalanza © Flammarion

Alice Zeniter ©Astrid di Crollalanza pour Flammarion

Les deux livres questionnent ainsi sans cesse les notions d’identité et d’altérité et ce sentiment d’“étrange étrangeté” décrit par Prévert, à travers des personnages tiraillés entre deux territoires, hier comme aujourd’hui. Alice Zeniter raconte l’histoire des harkis du point de vue de Naïma, une jeune galeriste qui n’a jamais su pourquoi son grand-père avait quitté l’Algérie et n’a longtemps pas cherché à le savoir, jusqu’à ce que sa part algérienne revienne la hanter comme un retour du refoulé. Il lui faudra faire renaître la parole oubliée de sa famille pour renouer avec son héritage. Kaouther Adimi jette, elle, une passerelle vers le présent en suivant Ryad, un jeune Algérien qui a fait des études d’ingénieur en France et qui revient dans sa ville natale pour y effectuer un stage manuel: Il est chargé par les nouveaux propriétaires des Vraies Richesses, devenues après l’indépendance une annexe de la bibliothèque d’Alger, de vider, nettoyer et repeindre l’ancienne librairie de Charlot. Ceux-ci veulent en effet transformer l’endroit en commerce de beignets. Ryad s’attèle à se débarrasser de tous les livres, archives et documents sous le regard désabusé d’Abdallah, dernier gardien des lieux, qui va tout faire pour sauvegarder ce qui peut l’être. L’occasion pour le jeune homme, dont l’avenir balance entre l’Algérie et la France, de questionner, par le biais de cette mémoire de papier, son histoire tout autant que celle de son pays.

Rappelons qu’en 114 ans d’existence, le Goncourt n’a couronné que 12 femmes et petite poignée d’auteurs nés à l’étranger.

Deux formidables romans d’initiation et de réconciliation qui, dès la rentrée, ont retenu l’attention des jurys des Grand Prix d’automne. Les deux auteures ont ainsi cumulé pas moins de cinq nominations chacune, au Goncourt, Renaudot, Médicis, Interallié, Femina ou au Grand Prix de l’Académie Française. Elles ont finalement du se contenter des versions lycéennes du Goncourt et du Renaudot, ainsi que d’autres distinctions, certes bienvenues mais moins symboliques (Prix Landerneau des lecteurs et Prix littéraire du Monde pour Zeniter, Prix du Style pour Adimi). Sans doute l’étiquette “femme, jeune, d’origine étrangère” a t-elle joué dans le choix final des Grands Prix, étiquette dont la France -encore pétrie de paternalisme et de culpabilité post-coloniale- ne parvient pas à faire abstraction, hésitant entre indifférence, complaisance et volonté souvent maladroite de reconnaissance. Rappelons qu’en 114 ans d’existence, le Goncourt n’a couronné que 12 femmes et une petite poignée d’auteurs nés à l’étranger. À ce titre, le sacre de Leïla Slimani -franco-marocaine de 35 ans- avait constitué, en 2016, un événement. Un Goncourt tellement audacieux qu’il a comme épuisé la capacité d’ouverture des jurys qui n’ont, semble t-il, pas eu envie de récompenser cette année un voire deux profils plus ou moins similaires. De quoi renforcer le sentiment déplaisant que ces choix “atypiques” restent très politiques et n’ont d’autre fonction que de faire amende honorable face aux minorités, ou de répondre aux chaos de l’actualité. Survenu un an après les attentats qui ont touché la France en novembre 2015, le Goncourt de Slimani pour Chanson douce (Gallimard) est arrivé à un moment où la France avait un grand besoin d’unité nationale. Cette victoire avait néanmoins ouvert une porte. Le palmarès des prix 2017 -qui n’a récompensé que des hommes- vient de brusquement la refermer.

Virginia Bart


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