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Anna Calvi affirme son identité queer dans un nouvel album qui explore le genre

De retour après plusieurs années d’absence, l’Anglaise Anna Calvi vient de faire son coming out queer dans un manifeste qui accompagne la sortie de Hunter, un troisième album où elle explore les notions de genre et de plaisir. Rencontre. 
© Maisie Cousins
© Maisie Cousins

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Si son coming out ne surprendra pas ses fans de la première heure, qui ont souvent spéculé sur ses orientations sexuelles en observant à la loupe les textes de ses morceaux, Anna Calvi était restée, jusqu’ici, plutôt discrète sur sa vie privée. Avec Hunter, un troisième album qui sortira en août et où l’on retrouve instantanément son empreinte musicale si particulière -voix qui monte dans les tours et jeu de guitare tranchant-, la musicienne britannique a décidé de prendre la parole de manière plus directe et de mettre en scène son intimité. 

Pour accompagner la sortie de ce nouvel Lp, où elle explore les notions de plaisir et de genre, Anna Calvi a rédigé un manifeste (reproduit au bas de cet article), dans lequel elle affirme son identité queer et interroge sa part de masculin et de féminin. De passage à Paris quelques mois avant la sortie de ce disque événement, on s’est installées avec elle dans un canapé de sa maison de disques.   

 

Quand as-tu commencé à écrire Hunter? Quel était le point de départ de l’histoire que tu racontes à travers cet album?

J’ai commencé à écrire en 2014. Je sortais d’une relation et j’en entamais une nouvelle, avec une Française. Je venais de déménager à Strasbourg, puisque c’est là qu’elle vivait. C’était une période intéressante car je ne connaissais personne à part elle. Elle m’encourageait beaucoup à explorer ce que le plaisir signifiait pour moi, mais aussi mon sens de l’identité et du genre. Ce sont des thèmes sur lesquels j’ai l’impression de m’être toujours interrogée, mais j’avais pris l’habitude de m’inscrire dans une féminité assez classique. Lorsque j’ai eu l’espace et l’opportunité de réfléchir à tout ça en profondeur, et que j’ai pu questionner mon identité dans un endroit où je ne connaissais personne, cela a fait surgir beaucoup de questions en moi. Et j’ai essayé d’y répondre dans les chansons que je me suis mise à écrire. 

Lors de notre dernière interview, tu affirmais que tu aimais bien entretenir le mystère et que tu n’étais pas du genre à faire de grandes confessions. Qu’est-ce qui t’a décidée à faire ton coming out et à écrire un manifeste pour la sortie de cet album?

Mon identité queer a toujours parcouru ma musique. J’ai toujours écrit sur les femmes. Pour les gens qui en avaient besoin, c’était juste là, à portée de main dans mes textes, même si on pouvait tout à fait passer à côté si on ne se sentait pas concerné par le sujet. En tout cas, ce n’est pas quelque chose que j’ai essayé de cacher. La raison pour laquelle j’ai décidé d’être plus claire et directe cette fois-ci, c’est parce que ce sujet est devenu de plus en plus important pour moi. Tout comme le féminisme et les droits de la communauté LGBTQI sont des thèmes qui me passionnent de plus en plus. On en parle tout le temps avec mes amis, cela s’est donc logiquement retrouvé dans ma musique. Et puis, cet album est très intime. J’y plonge dans ma féminité et dans ma masculinité, je voulais donc que les gens sachent d’où je parle, plutôt que de les laisser libres dans leur interprétation. 

 

Anna Calvi © Maisie Cousins

© Maisie Cousins

 

Ce disque avait donc besoin d’un mode d’emploi?

Je ne le vois pas vraiment comme ça, non. Disons que ce manifeste est plutôt une version augmentée de l’album. Ce disque n’est en aucun cas cérébral, il est émotionnel, viscéral, sauvage. Simplement, si vous avez envie de savoir ce que je pense vraiment, j’espère que les paroles sont assez directes pour que vous le compreniez. 

Est-ce que tu as eu de l’appréhension au moment de rédiger ce manifeste?

Oui, un peu, car je voulais trouver le ton juste. Et puis, je voulais qu’il retranscrive aussi fidèlement que possible la façon dont je me sentais. J’ai donc fait pas mal de brouillons. 

Pourquoi as-tu choisi d’utiliser le mot “queer” plutôt qu’un autre? Contrairement à “lesbienne” ou “bisexuelle” par exemple, c’est un mot qui n’a pas de traduction française…

À mon sens, le mot “queer” ne désigne pas simplement la sexualité. C’est un mot plus large qui signifie ne pas vouloir être étiquetée. La société nous demande en permanence de nous insérer dans des catégories en ce qui concerne notre genre ou notre sexualité. Mais beaucoup de gens ne se sentent pas à l’aise dans ces petites boîtes, le mot “queer” leur permet donc de ne pas se limiter à une définition, mais d’appartenir à un spectre plus large et de le célébrer. 

 

 

En 2017, tu as repris le morceau It de Christine and the Queens. A-t-elle été une inspiration pour toi dans sa façon de questionner son genre en tant qu’artiste?

Oui. Nos styles de musique sont diamétralement opposés, mais je trouve formidable qu’elle mette tout ça sur le tapis. J’ai l’impression qu’on partage beaucoup de valeurs identiques autour de ces sujets. Il y a pas mal d’artistes fantastiques qui parlent de ça désormais, je pense notamment à Mykki Blanco, Fever Ray ou Perfume Genius. C’est une époque formidable pour les artistes queer. 

Pourquoi, d’après toi? Le monde est-il plus ouvert ou au contraire plus conformiste que jamais, et donc en besoin d’artistes qui le bousculent?

C’est une combinaison des deux. On a la chance qu’une tendance plus libérale autour de la sexualité se dessine, même si la route est encore longue. Disons qu’on est davantage sur une pente positive qu’il y a dix ans. Et puis, d’un autre côté, quand on traverse des périodes sombres comme c’est le cas en ce moment, c’est aussi là que l’art est le plus florissant. Ce sont des moments où les artistes arrivent à créer des choses très personnelles, sans toutefois ignorer la politique. En ce moment, on peut vraiment être un artiste conscient du monde extérieur tout en étant intéressée par son moi profond. 

Les modèles de la féminité classique sont clairement limitants.

On parlait de Christine and The Queens qui se fait désormais appeler Chris. Et tu parles dans ton disque d’explorer ta masculinité. As-tu l’impression que les femmes ont envie d’échapper plus que jamais au genre qui leur a été imposé?

En tout cas, les modèles de la féminité classique sont clairement limitants. C’est très limitant de devoir toujours être souriante, douce et bien épilée, sexy mais pas trop… Tout comme il est très limitant pour les hommes de ne jamais pouvoir être faibles et vulnérables. Les expériences que nous traversons en tant qu’être humains sont beaucoup plus riches et vastes que ces deux caricatures du masculin et du féminin qui nous sont proposées. 

En tant qu’artiste, comment ces questions traversent-elles ta façon d’écrire, d’être sur scène, ton travail sur l’image?

Ma musique a toujours contenu quelque chose de masculin. Elle a toujours eu cette énergie-là, et je pense qu’elle l’a aujourd’hui plus que jamais. Je crois que j’ai toujours été intéressée par les extrêmes, l’extrême vulnérabilité et l’extrême force, l’extrême beauté et l’extrême laideur… Je voulais emmener cela aussi loin que je le pouvais sur ce disque. Et c’est aussi mon intention quand je suis sur scène. 

Même si tu as commencé à écrire ton album bien avant l’affaire Weinstein, à quel point cet événement t’a-t-il affectée?

Beaucoup. C’était un moment à la fois galvanisant et profondément déprimant, frustrant. Et cela nous a aussi rappelé que les rapports de domination sont partout. Pas juste entre les hommes et les femmes, mais aussi vis à vis des personnes de couleur, des handicapés, des LGBTQI. Cette affaire n’était finalement que la partie émergée de l’iceberg. 

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski 

 

MANIFESTO

This album is about hunting for something – wanting more – wanting experiences, wanting

agency, wanting sexual freedom, wanting intimacy, wanting to go beyond gender, wanting to

feel strong, wanting to feel protected and wanting to find something beautiful in all the mess.

This is a queer record – it’s about fighting against feeling an outsider and trying to find a

place that feels like home. This album is about exploring a more subversive sexuality, which

goes further than what is expected of a woman in our patriarchal heteronormative society.

For example the song Hunter is about the safe space of a queer venue / sex club, where you

find something transcendental in the ugliness and messiness of sex: it’s trying to show that

this moment is both spiritual and ugly.

I’m trying to use the concept of masculinity to explore my own identity and womanhood, and

what it means to be a woman or a man. I want to explore how to be something other than

just what I’ve been assigned to be. I believe that gender is a spectrum, like sexuality, and it

has little to do with anatomy. I believe that if we were allowed to be somewhere in the

middle, not pushed to the extremes of performed masculinity and femininity, we would be

closer to being free of the patriarchy.

I want to explore what being an alpha as a woman means, and why strength is seen as a

masculine trait. I question why women are expected to behave more like men to be heard,

and fulfil both the role of male at work, and then female at home. And yet men are not

encouraged to become more like women. To be feminine is seen to be weak.

I believe in the female protagonist, who isnt simply responding to a mans story. I go out

into the world and see it as mine – I want something from it, rather than just being a passive

product of it. I’m hungry for experiences. Sometimes things seem clear, and other times I

feel lost.

I want to give everything in these songs – and to do so leaves me feeling strong and yet

vulnerable; as a queer person I wear my body and my art as an armour, but I also know that

to be true to myself is to be open to being hurt, and vulnerable.

The intent of this record is to be primal and beautiful, feminine and masculine, vulnerable

and strong, to be the hunter and the hunted.

– Anna


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