culture

Ari De B, la danse comme acte politique

Elle sera sur la scène de la Maroquinerie ce samedi 23 juin, dans le cadre de la soirée À définir dans un futur proche: on a rencontré la danseuse et chorégraphe engagée Ari De B, figure parisienne du voguing et du waacking. 
© Ranobrac
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Certains films ont le pouvoir de changer des vies. Pour Ari De B, Paris is Burning est de ceux-là. Ce documentaire culte, qui plonge au cœur de la ballroom scene des années 80 à New York, est un marqueur incontournable dans le parcours de la danseuse trentenaire. Réalisé en 1990 par Jennie Livingstone, il montre comment la communauté noire, queer et trans de Big Apple s’est inventé une culture flamboyante, fière et solidaire, en réponse aux discriminations qu’elle subissait.

Parmi les nombreux·ses expressions de la ballroom scene, le voguing, danse pratiquée en battles qui consiste à enchaîner les poses inspirées des défilés et des mises en scène des magazines de mode –comme Vogue, donc-, est sans doute la plus visible aujourd’hui. Mais en 2011, Ari De B n’en avait jamais entendu parler. À l’époque, Lissia Benoufella -son nom à l’état civil- cherchait le point de convergence entre sa pensée politique et ses aspirations artistiques. La découverte, à travers la caméra de Jennie Livingstone, de cette danse engagée et émancipatrice, fera basculer la vie de la jeune femme.

Celle qui avait toujours rêvé de devenir danseuse sans jamais trouver le moyen de donner corps à son engagement, mettra dès lors toute son énergie à absorber cette culture et à la digérer, pour en devenir l’une des actrices françaises les plus captivantes. Après avoir gravité dans la communauté ballroom parisienne par le prisme des soirées BBB, fers de lance de cette culture dans la capitale, Ari De B a décidé en 2013 de lâcher toutes ses activités antérieures: diplômée de Sciences Po Toulouse en 2012, où elle suivait un master en gender studies -après avoir fait hypokhâgne, khâgne et une double licence d’histoire et d’espagnol-, elle a passé avec succès, sans jamais avoir vraiment dansé sérieusement auparavant, des auditions pour intégrer une école professionnelle de hip hop. 

 

Lissia Benoufella Ari de B. © Vovotte Recto Verso

© Vovotte Recto Verso

 

Pourtant, Ari De B ne s’est jamais délestée de son bagage intellectuel et académique, indissociable de sa pratique de la danse. Le samedi après-midi, elle donne des cours d’initiation au waacking, une danse née dans les clubs gays de la communauté afro-américaine et latina de Los Angeles dix ans avant le voguing. Au public qui se presse à La Villette pour s’y essayer, elle rappelle toujours, en début de session, la charge politique intrinsèque à cette pratique et le contexte de son émergence. L’année dernière, elle a aussi monté, lors du festival Loud & Proud qui lui a laissé carte blanche, une conférence dansée qu’elle a baptisé “décoloniser le dancefloor”, et qu’elle adapte désormais en fonction des endroits où elle intervient. Cette formule s’est imposée à ses yeux comme “l’application de toutes [ses] pratiques intersectionnelles et décoloniales à la danse.”

“J’ai toujours été super rebelle, mais ma formation intellectuelle m’a permis de mettre un mot sur ces colères.”

Lorsqu’on lui demande d’où vient sa conscience politique, Ari De B associe en partie sa réponse à son milieu familial et à ses origines. Née en Algérie, arrivée en France avec ses parents dans les années 90 pendant la guerre civile, Ari De B admet qu’elle a “toujours eu une rage généralisée autour de l’injustice”. Et s’il est une question qui cristallise particulièrement l’injustice à ses yeux, c’est celle de la Palestine. “Quand je vois ce qui se passe à Gaza, je pleure”, dit-elle. Mais Ari De B souligne aussi l’importance de son passage à Sciences Po, où elle a découvert la sociologie, les études post-coloniales ou celles des minorités, de la norme et de la déviance: “J’ai toujours été super rebelle, mais ma formation intellectuelle m’a permis de mettre un mot sur ces colères.” Ses années Sciences Po resteront pour elle un ensemble de découvertes politiques, corporelles et identitaires -“J’y ai découvert l’intersectionnalité mais je me suis aussi découverte moi en tant que lesbienne/gouine/queer”, nous dit-elle, sans savoir quel mot choisir. Elle clôturera son cursus par un mémoire sur l’application de la théorie de l’intersectionnalité à la question du voile en France. Elle qui ne l’a jamais porté et se sent davantage musulmane “culturellement, par solidarité, que spirituellement”, n’en trouve pas moins la loi de 2004 “super islamophobe et super sexiste.”

“C’est ok d’avoir de la contradiction, l’important c’est d’être lucide.”

Cette double discrimination vécue par les femmes racisées, théorisée par Kimberlé Crenshaw sous le nom d’intersectionnalité, Ari De B l’a étudiée en long, en large et en travers. Bien avant que le concept ne soit évoqué dans les magazines féminins et que Willow Smith ne le porte en t-shirt, elle lisait en version originale et traduisait, pour les besoins de ses études, les essais de bell hooks ou la poésie d’Audre Lorde, ce qui lui vaut désormais de parler un anglais impeccable, quasi littéraire. La littérature est d’ailleurs au cœur de son éducation intellectuelle, elle dont la maman planquait les livres tant elle lisait, au point d’avoir terminé toute la bibliothèque de son village. Outre les autrices précitées, elle cite Franz Fanon et Maupassant parmi ses lectures fondatrices, et Yasmina Khadra –que lui a fait découvrir son père-, comme choc littéraire plus récent.

 

 

Férue de littérature, intellectuelle, engagée, Ari De B n’en est pas moins une trentenaire totalement de son époque, avec son compte Instagram au jeu de mot irrévérencieux (“habibitch” -contraction de “mon amour” en arabe et “salope” en anglais), et ses contradictions assumées. “Je suis anti-étatique et je touche le RSA, je suis anti-capitaliste et je porte des Nike. C’est ok d’avoir de la contradiction, l’important c’est d’être lucide”. Et de ne pas bafouer son intégrité, ce qui peut s’avérer compliqué à l’heure où le voguing n’a jamais été aussi vendeur, et les opportunités de s’extraire de la précarité aussi nombreuses. “Le voguing est partout, de la dernière pub Apple, qui utilise un Vogue beat, à Rihanna, qui a engagé un chorégraphe voguing pour sa tournée.” Ari De B, elle, a décliné une émission de téléréalité qui aurait pu lui rapporter 1000 euros par semaine. “Je me suis posé la question, parce que j’ai besoin de manger. Mais je me suis vite rendu compte que ce n’était pas possible. Mon intégrité et mes valeurs m’empêcheront toujours de faire des trucs comme ça.”

“J’hallucine de ce qui se passe aujourd’hui, jamais je n’aurais pensé voir ça.”

Si la récupération par le mainstream et le capitalisme de la ballroom scene culture et du voguing en particulier pose son lot de questions et de problèmes –“par exemple au dernier fashion show de Dior, les meufs qui faisaient du voguing n’étaient pas des trans noires mais des hétéros hyper minces et blanches. C’est une vision ‘nettoyée’, c’est une forme d’appropriation culturelle ”-, Ari De B se réjouit malgré tout de la visibilité dont jouit sa communauté. “J’hallucine de ce qui se passe aujourd’hui, jamais je n’aurais pensé voir ça. Mais c’est super, on me pose des questions pour des médias mainstream qu’on ne m’aurait jamais posées il y a dix ans.” Auxquelles Ari De B est heureuse de répondre, sans jamais perdre de vue son engagement premier: “On est plusieurs à essayer de maintenir le discours politique qui accompagne cette communauté et cette danse, pour ne pas que ça devienne désincarné.” Avec une personnalité aussi forte au micro, aucun danger.

Faustine Kopiejwski 


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