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Portrait / Audrey Vernon

Audrey Vernon, comédienne indispensable

À l’affiche de La Nouvelle Seine avec son spectacle Chagrin d’Amour jusqu’au 27 juin, puis en Avignon tout le mois de juillet, la comédienne engagée Audrey Vernon nous a reçues entre deux représentations. Portrait. 
© Julie Rochereau pour Cheek Magazine
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Le 22 mai dernier, elle était l’invitée de C à vous sur France 5 pour présenter son livre Comment épouser un milliardaire, adaptation écrite de sa pièce de théâtre éponyme, qu’elle a jouée déjà près de 400 fois un peu partout en France. Mais plutôt que de parler théâtre ou écriture, Audrey Vernon a préféré parler politique et méfaits du capitalisme à l’échelle mondiale devant une Anne-Sophie Lapix médusée. C’est sa spécialité, commencer une phrase sur l’importance du jeu d’actrice et dévier quelques minutes plus tard sur Alexis Tsipras, qu’elle adore.

“Pour les médias, je ne devrais peut-être parler que de la crème que je mets, de quel eyeliner j’utilise ou des smoothies que je bois avant de monter sur scène.”

Il serait pourtant trop facile de réduire cette jeune femme de 34 ans à une pasionaria anti-capitaliste, devenue l’invitée préférée des médias depuis quelques années (Taddeï, Ardisson, BFMTV, Europe 1…). Audrey Vernon est avant tout une comédienne et auteure de talent, peut-être l’une des plus douées de sa génération. Depuis près de dix ans, elle arpente les scènes de théâtre et d’humour avec son air faussement ingénu mais véritablement ironique, ses textes fins, sa diction parfaite et son jeu subtil. “Peut être que, pour les médias, c’est étonnant que je me passionne pour ces sujets, pour eux je ne devrais peut-être parler que de la crème que je mets, de quel eyeliner j’utilise ou des smoothies que je bois avant de monter sur scène”, s’amuse-t-elle, avant d’ajouter: “Évidemment, c’est pénible que ça étonne encore les gens, mais c’est aussi dû à l’image un peu girly que je renvoie, donc ça ne m’agace pas plus que ça. Pour moi, l’engagement est surtout artistique, tout art est engagé, c’est l’essence même de l’art. On devrait tous se sentir concernés.” 

Audrey Vernon Article © Julie Rochereau

© Julie Rochereau pour Cheek Magazine 

Pourtant, ce “niveau de conscience minimum”, comme elle l’appelle, n’a pas toujours été une évidence pour Audrey Vernon. Née à Marseille, elle attrape le virus du théâtre bien avant celui de la politique. Une “obsession d’enfance”, comme elle l’appelle, à laquelle s’ajoutent rapidement le cinéma et la poésie, grâce à une mère grande lectrice de poèmes et inconditionnelle de Victor Hugo. Très rapidement, la vocation se précise pour celle qui voue une fascination aux acteurs et actrices. À 20 ans, elle intègre l’École Régionale d’Acteurs de Cannes (l’ERAC), puis le Conservatoire de Toulon et enfin celui de Paris 10ème où elle arrive en 2002. 

Avant Canal+, j’étais un peu passée à côté de mon époque. Je passais mon temps dans des caves à répéter.” 

Comme beaucoup de comédiennes débarquées à Paris, Audrey Vernon enchaîne les petits boulots de serveuse et les auditions. C’est finalement à la télévision, et non sur les planches, qu’elle se fera remarquer lors d’un casting pour Canal+, qu’elle obtient contre toute attente: “Je ne voulais absolument pas faire de télé, alors j’ai fait l’inverse de ce qu’ils m’ont demandé, un personnage hyper sombre et ça leur a beaucoup plu. Je suis restée dix ans!” Elle présentera deux pastilles en direct, l’une baptisée La Séance au choix, puis en 2005 un programme court sur Canal+ décalé où elle incarne un personnage de speakerine à contre-courant, au phrasé élégant, un brin désuet, et à l’ironie mordante. Premiers succès. Celle qui ne s’imaginait qu’en interprète récitant du Claudel ou du Racine, fait de l’humour et commence à écrire ses propres textes. La comédienne rêveuse bascule grâce à Canal+ tout d’un coup dans la réalité: “C’était très formateur et, sans eux, je n’aurais jamais écrit. Avant ça, j’étais un peu passée à côté de mon époque en fin de compte. Je passais mon temps dans des caves à répéter. J’étais très en retard, mais maintenant c’est presque l’inverse! (Rires.)

Moi qui ai accès à la parole tout le temps, je me suis dit que je n’avais pas le droit de monter sur scène pour ne rien dire.

Le besoin de raconter ses propres histoires et d’aborder des sujets forts se fait alors sentir. Elle se lance en 2005, avec un premier seule-en-scène intitulé Le Spectacle le plus drôle du monde. Une critique acerbe du one-man show, du divertissement et du mensonge dans les médias, largement inspirée par son expérience télévisuelle. Mais le vrai déclic se fera quelques mois plus tard, en octobre, durant les émeutes de banlieue parisienne et la mort de Zyed et Bouna. “Ces gens se révoltaient parce que personne, et surtout pas les médias, ne voulaient entendre leur point de vue. Moi qui ai accès à la parole tout le temps, je me suis dit que je n’avais pas le droit de monter sur scène pour ne rien dire”, confie la comédienne avant d’ajouter: “C’est aussi à ce moment-là que j’ai commencé à être obsédée par les inégalités”, nous dit-elle presque d’une traite. 

Et d’une obsession, Audrey Vernon fait non pas un, mais plusieurs spectacles. Inégalités entre riches et pauvres (Comment épouser un milliardaire, 2009), premier one-woman show économique dans lequel la fameuse liste de Forbes et le CAC 40 en prennent pour leur grade. Les origines du capitalisme (Marx et Jenny, 2012) où elle aborde avec tendresse les relations rocambolesques entre Karl Marx, sa femme Jenny et Friedrich Engels, ou plus récemment la catastrophe économique et écologique à son apogée (Fukushima: Work in Progress, mai 2015). Pour chaque pièce, la comédienne plonge totalement dans son sujet, se documente, apprend, avec toujours cette envie féroce d’expliquer, de décrédibiliser les injustices, de participer au changement et d’apporter sa voix par le théâtre.

Audrey Vernon Article © Julie Rochereau

© Julie Rochereau pour Cheek Magazine 

Pour allier l’acte à la parole, elle joue partout où on ne l’attend pas: “Quand j’ai écrit le milliardaire, on m’a dit qu’un spectacle sur l’économie ça n’intéresserait personne. Et puis il y a eu la crise des subprimes, et tout à coup mon spectacle était dans l’actualité. En 2009, les premières représentations ont eu lieu au Paname Art café. Mon texte n’était pas destiné à ce genre de public et de salle, c’était plutôt un texte de théâtre, mais politiquement j’avais envie de le jouer dans des salles avec un public populaire”, confie-t-elle. Après avoir écumé les scènes estampillées humour (Gymnase, Nouvelle Seine…), son engagement emmène Audrey Vernon encore plus loin entre 2011 et 2013, chez ArcelorMittal, les Fralib, Petroplus, ou Virgin Megastore, où elle joue gratuitement ses pièces pour soutenir les travailleurs en lutte: “C’était très fort d’aller jouer là-bas, c’était un peu ‘à la vie à la mort’. Le 16 juin 2013, je suis la dernière personne à avoir joué au Virgin occupé des Champs. Le magasin était quasiment désert. Mais c’était important pour moi d’y aller car j’ai quasiment écrit mon spectacle là-bas en fait, je piquais les livres d’éco au niveau -1, je montais les lire au café et je les redéposais en partant”, dit-elle, émue.  

Avec Chagrin d’amour, elle livre un véritable petit ovni sur la tragédie de la rupture amoureuse où elle réussit la prouesse de faire se côtoyer Nietzsche, Freud, Racine, Dalida, Maria Callas et Jennifer Aniston.

Sur scène avec Chagrin d’amour (2014), depuis fin septembre à la Nouvelle Seine, Audrey Vernon nous surprend encore. Sensible et touchante, elle livre un véritable petit ovni sur la tragédie de la rupture amoureuse où elle réussit la prouesse de faire se côtoyer Nietszche, Freud, Racine, Dalida, Maria Callas et Jennifer Aniston. Créé pour la Saint-Valentin de l’année précédente, ce seule-en-scène touche encore une fois dans le mille les spectateurs, qui ressortent aussi émus qu’impressionnés par cette comédienne à la fois sincère et drôle. Celle qui, à ses débuts, se sentait obligée de boire avant de monter sur scène pour lutter contre le trac et continue de s’excuser en interview pour ses réponses trop longues est devenue en dix ans la digne représentante d’un théâtre engagé, pointu mais aussi populaire. Après Paris, Audrey Vernon partira en Avignon -“une ville où on ne pense et parle que théâtre, c’est un peu une utopie pour moi”-  avec Marx et Jenny et Chagrin d’amour, et envisage déjà la suite: “J’aimerais bien travailler avec d’autres personnes, ne plus être responsable de tout, être un peu interprète, donc je vais essayer de me calmer un peu”, avoue-t-elle avant d’ajouter: “Mais j’ai quand même des projets toute seule aussi, j’ai envie d’écrire un spectacle sur Tolstoï et Dostoïevski… Encore du super commercial, quoi!(Rires.)

Rossana Di Vincenzo

Spectacles: 

Chagrin d’amour: les samedis à 19h30 jusqu’au 27 juin, Péniche Nouvelle Seine, sur berge, 3 quai Montebello 75005 Paris et du 4 au 26 juillet au Théâtre des vents, 63 rue Guillaume Puy, Avignon. 

Marx et Jenny: du 4 au 26 juillet à 12h30 au Pandora, 3 rue Pourquery de Boisserin, Avignon. 

Livre: 

Comment épouser un milliardaire, publié le 29 avril 2015, éditions Fayard. 


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