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Cinéma

La réalisatrice de Selma a-t-elle été snobée par les Oscars?

Le film Selma d’Ava DuVernay, qui sort aujourd’hui en salles, retrace un épisode marquant de la vie de Martin Luther King et de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis. Pressenti comme star des Oscars, il n’a même pas été nommé pour celui du meilleur réalisateur. Une occasion manquée de récompenser pour la première fois une femme afro-américaine dans cette catégorie?
© Atsushi Nishijima
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Si le hashtag #OscarsSoWhite a fait quelques émules sur Twitter en France, la polémique n’a pas pris ici l’ampleur qu’elle a eu aux États-Unis. En effet, la 87ème cérémonie des Oscars, qui s’est déroulée le 22 février dernier à Los Angeles, a été accusée d’être particulièrement blanche et masculineÀ l’origine de ces reproches: la non-nomination d’Ava DuVernay, réalisatrice de Selma, un film qui cochait toutes les cases pour faire une razzia de statuettes.

Pour son troisième long-métrage, la réalisatrice de 42 ans a choisi de mettre en scène un épisode historique très célèbre outre-Atlantique: la mobilisation, en 1965, des habitants de la ville de Selma pour obtenir le droit de vote effectif des Afro-américains. Emmenée par Martin Luther King et ses compagnons de lutte, la marche pacifique reliant les villes de Selma et Montgomery fut réprimée dans le sang par une police sudiste peu encline à mettre fin à la ségrégation envers sa population noire. Soutenu par les médias et l’opinion publique, le mouvement de Martin Luther King réussit tout de même à faire flancher le président Lyndon B. Johnson sur cette question et obtint gain de cause.

Il y a tellement peu de femmes, et encore moins de couleur, dans la course aux Oscars qu’elle est devenue un role model pour beaucoup de gens.”

La sortie de Selma en ce début 2015 n’a rien d’un hasard, puisque Barack Obama a commémoré ce week-end en grande pompe les 50 ans de cet évènement. Selma, un sujet politique mais pas cinématographique? S’il a été nommé dans la catégorie du meilleur film, le long-métrage était le grand absent de la catégorie meilleure réalisation. Dommage, quand on sait que l’Académie n’a récompensé qu’une fois une femme réalisatrice -Kathryn Bigelow en 2010 pour Démineurs–  et jamais de réalisateur afro-américain.

 

Les femmes, éternelles absentes des Oscars

Voir Ava DuVernay répondre à toutes les interviews sur le sujet et prendre part à la controverse a été très inspirant pour beaucoup d’entre nous, commente Melissa Silverstein, chroniqueuse américaine sur Indiewire et auteure du blog Women and Hollywood. Il y a tellement peu de femmes, et encore moins de couleur, dans la course aux Oscars qu’elle est devenue un role model pour beaucoup de gens.”

Femme et noire, la double peine? Difficile de répondre à cette question avec certitude, mais les faits parlent d’eux-mêmes.

 

Comme le rappelle cette vidéo mise en ligne au lendemain de la cérémonie, la seule femme noire à avoir obtenu l’Oscar de la meilleure actrice reste Halle Berry en 2002 pour À l’ombre de la haine. Les autres récompenses sont le plus souvent allées aux seconds rôles. Des catégories exclusivement féminines, donc. Dès que la compétition se fait contre des hommes, les femmes sont automatiquement perdantes, et surtout, elles ne sont même pas nommées. “Les votants de l’Académie restent une majorité de vieux bonhommes, analyse Bérénice Vincent, présidente du Deuxième Regard, une association qui se bat pour l’égalité des sexes dans le cinéma. Il faut qu’il y ait une meilleure représentativité des femmes au niveau du comité de sélection, et qu’il y ait une sensibilisation des gens du secteur à la question de l’égalité hommes-femmes partout dans le monde. Nous avons aujourd’hui besoin d’une forme de discrimination positive, sans forcément passer par les quotas.”

 

Une histoire nationale douloureuse

Si Ava DuVernay faisait office de candidate idéale, le sujet de son film n’est toutefois pas le plus consensuel dans une Amérique toujours pas débarrassée de ses vieux démons racistes. Le combat pour les droits civiques des militants de Selma ne montre pas les États-Unis généreux et accueillants qui ont forgé le mythe. Pacifisme et égalité contre violence et ségrégation: l’abandon de la culture esclavagiste s’est fait dans la douleur dans l’Alabama. “Le sujet des droits civiques est tellement intimement lié à la fabrique du pays, qu’il reste difficile à aborder, reconnaît Nicole Bacharan, historienne spécialiste des États-Unis, coauteure des Secrets de la Maison Blanche. Mais les Américains ont tout de même une tradition de travailler beaucoup plus vite que les autres sur leur propre histoire, notamment via le cinéma. Ça a été le cas avec le Vietnam et l’Irak, c’est désormais le cas avec leur passé esclavagiste.”

“Les Américains prennent conscience que, même avec un président noir, le racisme n’a pas disparu et cela les pousse à revisiter leur histoire.”

Selma succède à des films tels que Twelve Years A Slave, Le Majordome, Django Unchained, La Couleur des sentiments, qui ont tous cartonné au box-office ces dernières années. “Il y a certainement un lien à faire avec l’élection de Barack Obama en 2008 et la frustration qu’elle engendre, poursuit Nicole Bacharan, qui rappelle qu’aujourd’hui encore, le taux de chômage des noirs reste deux fois supérieur à celui des blancs. Les Américains prennent conscience que, même avec un président noir, le racisme n’a pas disparu et cela les pousse à revisiter leur histoire. C’est finalement beaucoup plus rapide qu’en France, où il est toujours compliqué de se confronter à Vichy ou la guerre d’Algérie.”

 

Un ras-le-bol des femmes d’Hollywood

Même si Ava DuVernay n’a pas eu la place qu’elle méritait lors de la cérémonie des Oscars, la médiatisation de la polémique a fait entendre des voix de plus en plus nombreuses à s’exprimer sur l’absence des femmes dans le cinéma, et sur l’absence de diversité de manière globale. “L’Académie a raté une opportunité de nommer une femme, une fois de plus. C’est un club de mecs, regrette Melissa Silverstein. Il n’y a pas du tout assez de femmes parmi les votants, et le jeu se fait contre elles.” Une réalité qui commence à excéder nombre d’entre elles, à commencer par la comédienne Patricia Arquette, lauréate de l’Oscar du meilleur second rôle, qui a profité de son exposition pour revendiquer l’égalité des salaires masculins et féminins à Hollywood, sous les applaudissements de Meryl Streep et Jennifer Lopez. “Les Américaines prennent beaucoup plus la parole que nous sur le sujet, remarque Bérénice Vincent. En France, on a le même problème mais on manque de personnalités médiatiques qui osent s’exprimer.”

Le cinéma est avant tout une question d’argent, et des femmes comme Reese Witherspoon ou Oprah Winfrey font bouger les lignes.”

Le ras-le-bol passe aussi par une prise de pouvoir financière, à l’image de Reese Witherspoon qui n’a pas caché que produire Wild était une façon de s’attribuer un rôle plus intéressant et moins stéréotypé. Pour Selma, on retrouve parmi les producteurs Oprah Winfrey, la femme afro-américaine la plus puissante des États-Unis. “Bien sûr que ça change la donne, décrypte Bérénice Vincent. Le cinéma est avant tout une question d’argent, et ces femmes font bouger les lignes.” Oprah Winfrey ne s’est d’ailleurs pas contentée d’ouvrir son portefeuille: elle est aussi à l’affiche de Selma, où elle campe Annie Lee Cooper, une quinquagénaire tranquille de la ville, qui s’est illustrée pendant une manifestation en donnant un coup de poing à un policier blanc. “Derrière chaque homme, chaque groupe de frères, il y avait une femme, raconte-t-elle dans le dossier de presse du film. Grâce au talent de réalisatrice d’Ava DuVernay, le rôle des femmes est réhabilité. Ce sera une première pour le public d’entendre prononcer les noms d’Amelia Boynton, Annie Lee Cooper et Diane Nash.”

Pas besoin de nous convaincre, chez Cheek Magazine, de l’importance d’avoir des femmes à tous les postes pour élargir les perspectives, quel que soit le domaine où elles exercent. En revanche, les mentalités vont être longues à changer dans le monde du cinéma, et c’est tout le travail que font les membres du Deuxième Regard au quotidien, comme le rappelle Bérénice Vincent: “Il faut soutenir la visibilité du discours sur la place des femmes, en parler clairement et intelligemment, et ne pas mettre ça sous le tapis dès que les Oscars ou le Festival de Cannes sont passés.”

Myriam Levain


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