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“La Belle et la meute”: L'impossible parcours d'une femme violée pour porter plainte

Tiré d’une histoire vraie, La Belle et la meute retrace le parcours kafkaien d’une jeune femme violée par la police tunisienne pour porter plainte. On a rencontré sa réalisatrice, Kaouther Ben Hania. 
© Jour2fête
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Présenté à Cannes 2017 dans la sélection Un Certain Regard, La Belle et la meute retrace l’histoire vraie d’une jeune femme violée par des policiers (l’affaire, qui avait secoué la Tunisie en 2012, avait déjà fait l’objet d’un livre, Coupable d’être violée, qui ressort ces jours-ci sous le même titre que le film). Signé de la réalisatrice Kaouther Ben Hania, ce long-métrage montre le parcours kafkaïen de Mariam, étudiante violée par des représentants de l’ordre à la sortie d’une soirée, pour porter plainte.

Avec sa caméra, Kaouther Ben Hania explore les rapports de pouvoir à l’œuvre entre hommes et femmes, policiers et société civile, dans une Tunisie post-révolution où les institutions conservent les vieux réflexes de toute puissance acquis sous la dictature. Un discours sur les rapports de force et le sexisme qui se veut universel et fait plus que jamais écho à la récente actualité, scandale Harvey Weinstein en tête. 

 

La Belle et la meute est tiré du livre Coupable d’avoir été violée: comment as-tu découvert cet ouvrage?

Avant le livre, il y a eu l’affaire, en 2012, qui avait bouleversé la Tunisie. Je l’avais suivie, car elle avait été énormément médiatisée. J’ai tout de suite trouvé qu’il y avait matière à faire un film et j’ai commencé à cogiter. Puis j’ai découvert qu’un livre existait, et nous en avons acheté les droits avec la production. Mais il faut dire que j’ai pris beaucoup de libertés dans mon film pour m’approprier cette histoire, que ce soit par rapport à l’affaire originelle ou au texte.

En Tunisie, le viol est-il un problème de société comme ailleurs?

Je ne crois pas que ce soit très différent des autres pays: le viol reste malheureusement très international. En revanche, je sais que cette année, on a voté unanimement au Parlement une loi contre la violence faite aux femmes. Contrairement à la dictature, pendant laquelle on ne parlait pas du viol, il y a désormais un climat de liberté et personne ne se tait plus. D’ailleurs, dans l’affaire qui nous concerne, la jeune femme a obtenu gain de cause et les deux policiers violeurs ont été inculpés et condamnés à quinze ans de prison.

Ton film est aussi une vive critique contre la police: la jeunesse du pays et les forces de l’ordre sont-elles totalement en rupture en Tunisie?

Avant la révolution, nous avions un régime policier et, depuis, les fonctionnaires n’ont pas changé. La police avait tous les pouvoirs et a gardé cette mentalité. Il y a donc un bras de fer permanent entre eux et la société civile, qui les surveille.

 

Le ministère de la Culture tunisien a contribué au financement de ton film et, au générique, tu remercies le ministère de l’Intérieur pour sa collaboration. Les institutions tunisiennes n’ont-elles aucun mal à se regarder dans le miroir?

Non, et c’est une nouveauté. Aujourd’hui, si un scénario est bon, il passe par la Commission du fonds d’aide à la production cinématographique et il obtient son financement. Ce n’était pas le cas il y a sept ou huit ans et, à l’époque, je n’aurais jamais pu faire ce film. Rien que l’architecture financière de ce film est le signe d’un très grand changement en Tunisie.

Dans ton film, le viol n’est pas montré, pourquoi?

Parce que montrer le viol en soi, ça ne m’intéresse pas. Cela a été déjà montré pas mal de fois au cinéma. Ce qui m’intéresse, c’est une autre forme de violence: la violence institutionnelle, la violence ordinaire qui n’est pas spectaculaire mais qui est tout aussi violente, d’une autre manière. Et puis, dans les cas de viols, quand une personne porte plainte, personne ne voit le viol. C’est sa parole contre celle de ses violeurs. Je voulais aussi impliquer le spectateur dans cette mécanique très réelle.

Dans l’affaire Weinstein, on parle de quelqu’un qui abuse de son pouvoir. Comme pour la flicaille de mon film, c’est le même schéma.

Ton héroïne ne baisse jamais les bras. Qu’est-ce qui la pousse à continuer jusqu’au bout?

L’injustice. Dans ces cas-là, la colère nous transforme de l’intérieur et agit comme un moteur. Sa force, à mon avis, vient de là.

Que t’évoque l’affaire Weinstein, ce producteur accusé d’agressions sexuelles et de viol par plusieurs actrices, qui fait l’actualité ces jours-ci?

Avant que le scandale n’éclate, je craignais que l’aspect universel de mon film passe un peu inaperçu à l’international. Qu’on cantonne le film à son contexte tunisien. Alors que la question que pose La Belle et la meute, c’est: que fait-on quand on subit une injustice qui vient du pouvoir? Dans l’affaire Weinstein, on parle de quelqu’un qui abuse de son pouvoir. Comme pour la flicaille de mon film, c’est le même schéma, les mêmes mécanismes d’intimidation. Harvey Weinstein dit “si tu parles je casse ta carrière”, mes policiers “si tu parles tu auras honte toute ta vie”. Hollywood, c’est la fine fleur de la production de la culture occidentale, ça fait rêver, mais comme partout, certains rapports sont très sombres.

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski 


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