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Interview / Blanche Gardin

Cul, mort et alcool: l'humour noir de Blanche Gardin fait des ravages

Cette humoriste, ancienne du Jamel Comedy Club, déculotte les rapports hommes-femmes dans le spectacle de stand-up le plus vachard de cette fin d’année. À la Nouvelle Seine jusqu’en Mars.
© Svend Andersen
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La mort et le cul”: joyeux programme que celui dispensé par le spectacle de stand-up très personnel de Blanche Gardin, Il faut que je vous parle. “La vanne pour la vanne, ça ne m’intéresse pas, prévient l’humoriste formée au Jamel Comedy Club, que l’on a aperçue au cinéma (notamment dans La Guerre est déclarée). Dans son émission Ligne Blanche sur la chaîne Comédie, elle jouait un réjouissant personnage de sotte au ras des pâquerettes, Marjorie Poulet. Actuellement employée pleurnicharde dans la série WorkinGirls sur Canal +, cette diplômée en sociologie a été un temps éducatrice en banlieue parisienne. Avant d’être repérée par Karl Zero grâce à ses sketchs avec des copains. Ce premier spectacle solo qui se tient sur la péniche de la Nouvelle Seine à Paris est interdit aux moins de 16 ans, donc plutôt trash (“la branlette, c’est chouette!”).  

La trentenaire en berne et pince-sans-rire que tu joues sur scène fait un drôle d’effet à la salle: tu dis “on peut dire une belle cathédrale, mais pas une belle bite”, et l’on voit se ratatiner sur leurs sièges les spectateurs, surtout masculins…

C’est drôle, je vois vraiment que le public se féminise. Je raconte une expérience de fille et on dirait que les garçons n’ont pas envie d’entendre ce discours-là: les mecs hétéros croient plus longtemps au prince charmant que les nanas. Quand des filles relatent leurs expériences amoureuses, elles sont plus crues qu’eux en fait.

Contrairement à ton personnage de Marjorie Poulet, il s’agit là moins d’un rôle de composition?

C’est plus ou moins moi, avec des traits forcés. Le stand-up est un exercice particulier: je n’ai jamais vraiment été attirée par le one-woman-show pour l’instant, mais peut-être que ça viendra. J’adore inventer des personnages, mais je les préfère en situation, dans un cadre vidéo.

Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de te lancer?

Cela me démangeait depuis longtemps, depuis le Jamel Comedy Club il y a huit ans. Un spectacle, c’était la suite logique pour tout le monde. Or, je ne me sentais pas assez légitime pour le faire… Je n’avais pas encore assez de choses à raconter. Je me suis finalement lancée après des expériences de vie assez fortes et une rupture sentimentale trash, qui constitue une matière idéale. J’ai découvert la solitude, que je ne connaissais pas avant, et ses pouvoirs transcendants! Ainsi que le malheur et ses vertus créatives. Boum, j’ai commencé à écrire ce texte qui n’était, à l’origine, pas drôle du tout. C’est vrai que c’est une vision assez désabusée du rapport à l’autre dans la société qui, on peut le dire, est marqué par la lose. La solitude est presque le refuge ultime.

Il paraît que le texte du spectacle est devenu de plus en plus trash, pourquoi?

J’ai la pulsion de retravailler le texte, ça me fait l’effet d’une première à chaque fois. Ces derniers temps, c’est vrai que ça a tourné plus trash: il n’y a pas forcément plus de cul, mais surtout plus de mort. On s’oriente donc vers plusieurs thématiques: cul, mort et alcool, c’est gai. (Rires.

“Certains humoristes arrivent à se faire passer pour subversifs alors qu’ils font du TF1.”

Pourquoi encadrer la représentation d’une interdiction aux moins de 16 ans?

C’est moi qui l’ai demandée car je me suis retrouvée plusieurs fois face à des gamins dans la salle: les blagues sur le papillomavirus, ça passe encore. Mais le reste… Au mieux, il s’emmerdent et ne comprennent rien, au pire ils l’intègrent et ça, ça m’emmerde. Il faut pouvoir comprendre l’ironie, sinon ça peut être dévastateur.

Tu fais des blagues sur l’islamophobie, la pédophilie, la zoophilie: comment fixes-tu tes limites?

J’en ai en tout cas, contrairement à ce que l’on pourrait croire: ce sont celles du traitement et du point de vue. Je ne cherche pas à faire rire à tout prix. Quand je dis “il paraît que rigoler deux minutes par jour à des blagues islamophobes réduit le stress”, j’ajoute après “si vous rigolez, ça n’engage que vous”. C’est ce qui vient après la blague, pour l’expliquer, qui compte.

On a récemment vu se multiplier les spectacles de femmes basés sur un auto-dénigrement systématique, une connivence sans fond, qui renforcent souvent les stéréotypes au lieu de s’en moquer, es-tu d’accord?

Le stand-up qui véhicule une pensée un peu débilitante, ça m’agace et il y en a. Ce qui est inquiétant, c’est que certains humoristes arrivent à se faire passer pour subversifs alors même qu’ils relayent la pensée de TF1. Ça reste de la paraphrase de discours mainstream débile. Ça m’angoisse!

“Quand je regarde la télé, j’ai envie de chialer.”

De quelle culture comique es-tu issue?

Ma culture de la comédie U.S, par exemple, est assez récente. Il faut dire que j’ai un peu grandi dans une cave, j’ai eu la télé très tard et je ne l’ai plus d’ailleurs, et je regarde assez peu le Web. C’est important de se tenir à l’écart de ce qui se fait, on ne se rend pas toujours compte qu’on copie ce qu’on a vu, ce qui est embêtant. Je n’ai tellement plus l’habitude que, quand je regarde la télé deux minutes, j’ai envie de chialer, c’est effroyable! Quoiqu’en disent mes potes, quand on regarde la téléréalité, on le fait rarement avec un point de vue différent, on regarde, c’est tout. On s’en nourrit. Regarder vivre Nabilla… Bah non, en fait, c’est une vraie personne, c’est pas drôle. J’ai toujours eu des doutes par rapport à des programmes comme Strip-Tease, qui sont à l’origine de tout ça.

Ton personnage de Marjorie Poulet, écrit pour la télé, rappelle un travail sur l’idiotie façon Saturday Night Live ou Parks and Recreation, la série d’Amy Poelher. D’où sort-elle?

On crée des personnages qu’on a en nous, et je crois qu’on a tous des débiles profonds qui sommeillent, on peut s’y laisser aller à chaque instant. J’aime profondément Marjorie, même si elle est raciste, homophobe et franchement débile. Même si c’est bizarre, on peut avoir de l’affection pour les monstres, c’est même plus jubilatoire.

Quel regard portes-tu sur ton passage au Jamel Comedy Club?

J’y ai découvert le stand-up, que je ne connaissais pas du tout. Moi, je débarquais, le groupe était très inégal, certains pratiquaient déjà, comme Fabrice Eboué qui avait son propre spectacle. On a fait nos répétitions à Aulnay-sous-Bois trois mois après les émeutes, c’était mes premiers pas sur scène! J’ai pris des claques monumentales. Surtout qu’au début, je suis arrivée inexpérimentée quant au rythme de la vanne, avec des textes un peu engagés, j’étais très mauvaise. Ça a été atroce! Aujourd’hui, je me prends toujours des bides, mais c’est plus rare. J’ai toujours un problème avec la notion de plaisir sur scène, on n’est pas loin de la souffrance! Beaucoup de gens dans ce métier sont introvertis, c’est assez étrange.

“En France il y a finalement assez peu d’originaux, hormis des gens comme Bun Hay Mean”. 

Y a t-il un ou une humoriste que tu regardes en boucle?

Je suis obsédée par Louis C.K., sa série et ses spectacles, j’ai tout regardé huit ou neuf fois. C’est un monstre de sincérité, qui n’hésite pas à mettre sur la table ses travers énormes et ceux de tout le monde à travers son expérience propre. Pour moi, c’est une bible, un guide.

Contrairement aux États-Unis où l’humour est un métier légitime, qu’en est-il de la comédie en France?

Il y a un syndrome de l’imposteur quand on est humoriste. Quand j’ai été à New York cet été, je disais “je fais du stand-up” et c’était vu comme un métier normal. J’ai même vu Judd Apatow au Comedy Cellar! Les énergumènes y ont leur place, leur stand-up est moins uniformisé qu’en France où il y a finalement assez peu d’originaux, hormis des gens comme Bun Hay Mean. En France, quand on est impliqué dans un projet télé, on se repose trop souvent sur une “magie comique” sans penser que c’est un vrai boulot en amont. C’est fou mais on n’a pas peur de montrer des choses bâclées, mal ficelées, mal rodées et donc pas drôles.

Quels sont tes projets?

Je coécris une comédie pour le cinéma (Ndlr: produite par Mathieu Tarot d’Albertine Productions) qui parle, pour résumer, de la nature humaine en société. Et peut-être une série avec Fabrice Eboué.

Propos recueillis par Clémentine Gallot


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