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Cinéma

Dans “Carnivores”, Leïla Bekhti et Zita Hanrot montrent le dark side de la sororité

À l’affiche de Carnivores, Leïla Bekhti et Zita Hanrot nous emmènent dans un thriller qui met en scène deux sœurs à la relation vénéneuse. Interview croisée. 
© Mars Film
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Quand on retrouve Leïla Bekhti et Zita Hanrot assises en train de discuter sur un canapé de la Maison de la radio en attendant le début de l’interview, il y a immédiatement une familiarité qui se dégage de leur échange. La pluie qui coule le long des fenêtres dans une atmosphère grise typiquement parisienne achève de donner à la petite salle impersonnelle une vague allure de salon familial où l’on débrieferait la semaine écoulée lors d’un déjeuner dominical. Mais on sait bien que la vie, ce n’est pas du cinéma, et que, si les comédiennes incarnent deux sœurs à l’écran dans Carnivores, elles sont présentement en train d’achever la promo qui accompagne sa sortie, très attendue. Et pour cause: dans ce thriller à l’esthétique soignée, Zita Hanrot et Leïla Bekhti campent avec beaucoup de talent deux sœurs comédiennes, Sam et Mona, qui ont bien du mal à vivre ensemble. Sam est aussi solaire et narcissique que Mona est gauche et dévouée, mais toutes deux ont en commun une noirceur que l’on sent poindre dès les premières minutes de ce long-métrage réalisé par Jérémie et Yannick Renier.

“Parfois, il y a des personnages à qui on aimerait vraiment ressembler, mais je crois que là, ni Leïla ni moi n’avions envie de ressembler à nos personnages.”

Les deux frères acteurs, au moment de passer ensemble à la réalisation, se sont inspirés de leur vécu, heureusement moins violent que celui de leurs héroïnes, pour raconter sous la forme d’un film de genre cette relation dévorante au sein d’une fratrie. Réalisateur tyrannique, casting humiliant, attente près du téléphone: en plantant l’intrigue dans l’univers du cinéma, les frères Renier nous donnent un aperçu de la violence qui peut exister derrière les décors de rêve autant que des instincts parfois malsains qui habitent les familles. “C’était intéressant pour nous de jouer cette relation destructrice, car on s’entend toutes les deux hyper bien avec nos frères et sœurs”, lancent en chœur Zita Hanrot et Leïla Bekhti. Zita Hanrot, qui n’a qu’un frère dans la vie, assure tout de même avoir “gagné une grande sœur” grâce à ce tournage: nul doute que les quelques années d’avance de Leïla Bekhti dans la profession devraient être inspirantes pour celle qui marche dans les traces de son aînée avec déjà plusieurs films remarqués à son actif. C’est pour son rôle dans Fatima qu’elle a reçu l’année dernière le César du meilleur espoir féminin, six ans après Leïla Bekhti qui avait été primée exactement au même âge pour son interprétation dans Tout ce qui brille. Chacune à sa manière incarne une relève du cinéma français, plus féminine, plus métissée, et pas diva pour un sou, même quand il s’agit de répondre à une interview express entre deux émissions. Rencontre.

Quels sentiments vous ont inspiré ces personnages féminins qui n’ont pas l’air de beaucoup vous ressembler? 

Zita Hanrot: En lisant le scénario, j’ai trouvé le personnage de Sam pas forcément sympathique. Spontanément, je serais davantage allée vers le rôle de Mona, plus renfermé, assez taiseux. Sam a un côté mystérieux et un peu énervant, elle prend toute la place avec ses proches, le monde lui appartient, et je ne me sentais pas toujours à l’aise avec ça. Pourtant je nous ai trouvé des traits communs, car dans ma famille aussi, je peux prendre beaucoup de place, c’est un endroit où je me sens protégée. En tout cas, c’était bien de s’essayer à de nouvelles choses.

Leïla Bekhti: Oui, il n’y a rien de plus jouissif pour moi que d’interpréter des personnages qui sont éloignés de moi. Mona est l’un des rôles les plus sombres et violents que j’aie eu jusqu’à présent et je crois que je n’avais jamais autant composé. Ce qui est très éloigné de moi, ce n’est pas tant sa timidité -moi aussi je peux être timide- que le fait qu’elle n’assume pas son désir. Son désir d’être actrice mais aussi celui de trouver un homme et un foyer. Moi, quand je suis timide, je n’essaye pas de me cacher en criant plus fort que ma voisine.

carnivores leïla bekhti zita hanrot © laetitia de montalembert

© Laetitia de Montalembert

Jouer des comédiennes, c’était une façon de parler de votre vie? 

L.B. : Il y a avait bien sûr une forme de mise en abîme, mais si les réalisateurs ont choisi de parler de ce milieu, c’est surtout parce qu’ ils sont tous les deux acteurs et que c’était plus évident pour eux de décrire un univers qu’ils connaissent. Mona et Sam auraient pu être restauratrices, l’histoire aurait été la même. Le cinéma est un décor, je ne crois pas que Jérémie et Yannick aient voulu dépeindre absolument une réalité, même si évidemment, il existe des castings pénibles et des réalisateurs pervers. J’ai eu la chance de ne jamais en rencontrer, mais bien sûr que j’en ai entendu parler.

Z.H. : Le personnage de Sam a une faille depuis très longtemps, et ce que montre bien le film, c’est comment notre métier peut accentuer certaines blessures en jouant avec. Pour moi, elle n’est pas une diva capricieuse, elle est avant tout une femme qui a grandi sans père, comme sa soeur, et qui est en souffrance. Elle est seule et âpre, elle est tellement centrée sur elle-même qu’elle n’arrive plus à faire attention aux personnes qui l’entourent. Parfois, il y a des personnages à qui on aimerait vraiment ressembler, mais je crois que là, ni Leïla ni moi n’avions envie de ressembler à nos personnages.

Quelle est la scène la plus proche de ce que vous avez pu vivre? 

L.B. : La scène du casting où Mona doit parler à un cheval et où elle se retrouve face à une femme qui tient le rôle de l’animal, je ne l’ai pas vécue personnellement mais c’est vraiment arrivé à Yannick Renier. Ça montre bien que quand on passe un casting, on n’est pas en robe du soir et qu’il n’y a pas de tapis rouge. Il y a plutôt des bouteilles de Cristalline, des verres en plastique et des gens qui jouent des chevaux (Rires). C’est très impressionnant et parfois déstabilisant.

Z.H : C’est une espèce d’entretien d’embauche où tu te dis que si ça marche, tu vas avoir du travail pendant un certain temps, mais où tout se joue en deux minutes, ce qui peut être assez violent aussi.

Le monde du cinéma est-il aussi cruel que ce qu’on voit dans le film?

L.B. : Le cinéma, c’est l’un des métiers où il peut y avoir de l’injustice, où l’on peut se dire comme Mona “Pourquoi elle et pas moi?” Mais, c’est comme ça et on ne peut pas reprocher au personnage de Sam d’être dans la lumière et pas sa sœur. Si demain, je ne tourne plus pendant dix ans et que Zita, elle, ne s’arrête plus, eh bien, c’est le jeu, il faut l’accepter. L’aigreur de ce métier peut commencer au moment où on se dit “Pourquoi elle et pas moi?”.

Z.H. : C’est pour ça que le décor du cinéma est très bien choisi pour raconter cette histoire, car cette injustice, on peut la ressentir au sein d’une famille également. Pourquoi ma sœur et pas moi?

Et vous, avez-vous déjà rêvé de voir disparaître vos frères et sœurs quand ils vous piquaient vos jouets?

L.B. : Il paraît que même quand on s’entend très bien avec eux, ce sentiment peut être caché. Moi, j’ai 6 et 9 ans d’écart avec mon frère et ma sœur, j’étais la petite, donc j’ai été assez protégée de ça. Entre eux, je crois que c’était plus la guerre. Ce qui est intéressant dans Carnivores, c’est qu’on parle autant de la fratrie que de la place qu’occupent les parents. Il y a tellement de choses que Sam et Mona n’ont pas réglées, notamment sur la mort de leur père… 

Z.H. : Leur mère (Ndlr: interprétée par la géniale Hiam Abbass) est pour beaucoup dans la compétition qui existe entre les deux sœurs, elles deviennent rivales aussi à cause de son regard. S’il y avait eu quelque chose de plus apaisé, leur relation aurait certainement été moins violente.

carnivores leïla bekhti zita hanrot © laetitia de montalembert

© Laetitia de Montalembert

Pour une fois, les origines de cette famille sont hors sujet, est-ce comme ça qu’on fait progresser la diversité à l’écran?

Z.H. : J’ai adoré que ce ne soit pas mentionné dans le scénario, car ça rend le film très moderne. L’intelligence du casting de Jérémie et Yannick Renier, c’est de mélanger plein de gens et de fabriquer une famille à laquelle on croit alors qu’on est tous d’origines différentes. Ils ne se sont pas posé la question de la crédibilité, pour eux, c’était limpide. C’est ce que j’aime quand je regarde une série comme Black Mirror et c’est ce que j’étais contente de retrouver sur ce film.

L.B. : Au début, le projet devait se faire avec d’autres actrices blondes aux yeux bleus et ils n’ont pas changé une ligne du scénario pour nous. J’aime quand mes origines ne sont pas liées au sujet du film, même si je ne cherche jamais à les fuir. Dans La source des femmes, par exemple, c’était important. Là, c’est un thriller, et on se fout d’où viennent les actrices. C’est toujours délicat d’aborder ce sujet et c’est une question que je me pose tous les jours: est-ce que le fait de souligner les origines des interprètes, ça dit que c’est normal ou pas normal de voir certaines personnes dans certains rôles? Le fait de ne pas en parler, c’est aussi le signe qu’on avance.

Disons qu’on peut parfois se féliciter de certains rôles moins stéréotypés… 

Z.H. : C’est vrai, et ce n’est pas la première fois qu’on m’en propose. Il faudrait plus de réalisateurs comme Jérémie et Yannick Renier pour qui ce n’est pas un sujet. La réussite, c’est d’avoir des gens qui écrivent et réalisent des histoires magnifiques indépendamment des origines des interprètes.

L.B. : Et d’ailleurs je trouve ça beau d’avoir des personnages qui s’appellent Sam et Mona!

Une histoire où les femmes sont dans la rivalité n’entretient-elle pas une forme de cliché sur l’impossible solidarité féminine? 

Z.H. : Les réalisateurs étant frères, je crois qu’ils ont surtout voulu créer des personnages féminins pour prendre de la distance avec leur propre histoire. 

L.B. : Dans Carnivores, on parle de deux soeurs avant de parler de deux femmes, et plus qu’une rivalité féminine, c’est l’histoire d’une famille qui n’a pas réglé certaines choses. Dans le cinéma, j’ai beaucoup tourné avec des femmes, notamment avec Géraldine Nakache, et je crois pouvoir dire qu’on incarne cette solidarité féminine à laquelle on croit. 

Propos recueillis par Myriam Levain

En salles le 28 mars 2018.


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