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Issue d'une fratrie de 12 enfants, cette dessinatrice raconte sa “famille nombreuse”

Auteure et illustratrice jeunesse, Chadia Chaibi Loueslati signe avec Famille nombreuse un premier roman graphique drôle et attachant. 
© Astrid di Crollalanza
© Astrid di Crollalanza

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Grandir au milieu d’une famille de plus de 12 enfants n’est pas toujours chose simple: il y a la suspicion des gens, qui vous demandent si vos parents font ça pour les allocs. Il y a ces matins, nombreux, où vous devez attendre en file indienne une demi heure devant la salle de bains, que ça se libère. Et puis, il y a toutes ces fois où vous auriez bien gloutonné jalousement une part de gâteau, sans en partager une miette. Mais grandir au milieu d’une famille aussi nombreuse que celle de Chadia Chaibi Loueslati présente aussi certains avantages. Celui de fournir un pitch incroyable pour un premier roman graphique n’est pas le moindre.

Raconter sa famille, Chadia Chaibi Loueslati, 42 ans, l’a toujours souhaité. Elle a juste longuement hésité sur la façon de s’y prendre. C’est le père de son mari qui l’a poussée à franchir le pas, et lui a mis entre les mains quelques histoires personnelles qui ont résonné, comme le Kiff kiff demain de Faïza Guène. Côté roman graphique, le choc viendra de la découverte du Habibi de Craig Thompson, et la confirmation, de la lecture passionnée de Riad Sattouf et Marjane Satrapi, auxquels on pense inévitablement en lisant Famille nombreuse (pour l’humour et l’énergie, mais aussi pour cette capacité à raconter une France multiculturelle, les parents de Chadia Chaibi Loueslati ayant quitté leur Tunisie natale dans les années 60).  

 

Famille nombreuse © Chadia Chaidi Loueslati

© Chadia Chaibi Loueslati 

Si Chadia Chaibi Loueslati a toujours griffonné des dessins dans son coin, c’est par l’écriture qu’elle a commencé à s’exprimer. Gamine, elle qui n’avait pas le droit de sortir sauf pour aller à la bibliothèque est devenue passionnée de lecture, et s’enfermait aux toilettes pour dévorer des bouquins. “Les livres m’ont ouvert une fenêtre sur le monde”, dit-elle, quand elle n’affirme pas carrément qu’ils l’ont “sauvée”. Après des études de droits, l’auteure a travaillé un temps dans la pub, mais c’est une vie passée dont elle rechigne aujourd’hui à parler. 

Encouragée par son mari, c’est à 35 ans -“Comme quoi, il n’est jamais trop tard!”-, qu’elle a décidé de reprendre la plume et le crayon et d’en faire son métier. Désormais auteure et illustratrice jeunesse (elle a sorti plusieurs livres pour enfants), elle travaille aussi pour le Centre d’Études Arabes de Rabat et réalise des manuels scolaires pour le Maroc. Mais cette “couturière dans l’âme”, qui a tenu sa première aiguille à l’âge de six ans, réussit aussi à allier ses différentes passions en dessinant du linge de lit pour un studio de design textile ou en fabriquant des tapis de lecture pour des médiathèques. 

Pour l’heure, assise sur la banquette d’un café, cette femme aux talents multiples explique avec passion et bonne humeur la genèse de son premier roman graphique, qui raconte le quotidien d’une famille pas ordinaire.

 

Quels sont les avantages à grandir dans une famille aussi nombreuse?

Quand on fait des bêtises, on ne peut pas se faire attraper: pour trouver le coupable, il faut être vraiment bon en enquêtes policières. (Rires.) Le fait de pouvoir échanger ses fringues ou ses pompes avec ses sœurs aussi, c’est sympa. Quand on a des difficultés à faire ses devoirs, on peut compter sur ses aînés, idem quand on a des problèmes à l’école: on va chercher les plus grands et plus personne n’ose vous attaquer. Et puis en grandissant, quand on a des enfants, on peut les faire garder facilement.

Et les inconvénients?

Tout le monde ne peut pas s’entendre avec tout le monde, il y a parfois des clans. Chacun a son caractère; il y a de fortes personnalités dans la famille. Et puis, quand tu reçois ta famille à manger, ça te coûte cher et il faut savoir cuisiner pour 20 personnes!

Quelles sont les clés pour réussir à élever douze enfants en même temps?

La discipline et l’éducation avant tout. Quand j’étais jeune, je trouvais ma mère un peu stricte mais aujourd’hui, avec du recul, je me rends compte que si elle n’avait pas eu cette rigueur, on se serait éparpillés. Quand on a tant d’enfants, on ne peut pas prendre le temps de discuter et répéter 10 fois les choses. J’ai eu la chance d’avoir des parents très présents; ils assistaient à toutes les réunions de l’école, ma mère avait une copie de tous les emplois du temps et vérifiait nos carnets de correspondance tous les soirs. Pour elle, l’éducation et l’école, c’est ce qu’il y avait de plus important.

Famille Nombreuse © Chadia Chaibi Loueslati

© Chadia Chaibi Loueslati 

Existe-t-il des injustices ou des situations vécues comme telle au sein d’une fratrie de cette ampleur?

Oui. Ma mère essayait d’être toujours juste, mais l’un de mes frères, Sami, recevait par exemple plus d’affection que nous autres. La raison de ce privilège, c’est qu’il ressemblait à mon grand-père, d’après ce que me disait ma mère. Mais globalement, on était une fratrie très soudée. Quand on avait besoin de quelque chose de difficile à obtenir, on envoyait le chouchou. On pouvait toujours compter les uns sur les autres.

Grâce à ma mère, je me sens parfaitement capable de faire tout ce qu’un homme peut faire.

Les filles et la garçons étaient-ils traités de la même manière au sein de la famille?

Sincèrement, non. Nous les filles, on se coltinait toutes les tâches ingrates: le ménage, la bouffe, le linge, etc… Les garçons avaient le droit de sortir, nous, non -sauf pour aller à la bibliothèque. Mais, paradoxalement, ma mère nous encourageait toujours à être indépendantes. Elle nous disait: “Il y a deux choses en lesquelles il ne faut jamais avoir confiance: le temps et le hommes. Car les deux sont changeants.” Elle nous encourageait à passer notre permis, et quand la machine à laver tombait en panne, elle demandait aux filles de la démonter avec elle. Elle faisait elle-même la vidange de sa voiture et nous aussi, on devait savoir faire ce genre de choses. Aujourd’hui, si je trouve toujours injuste que les garçons en fassent moins que les filles, je la remercie. Car elle nous a donné de la force, et grâce à elle je me sens parfaitement capable de faire tout ce qu’un homme peut faire.

Ta mère a consacré sa vie à faire des enfants. Pour toi, c’est un modèle à suivre ou à fuir?

Je ne dirais pas que c’est un modèle à fuir car c’était son souhait, et je le respecte. Mais si on me demande si je veux une famille nombreuse, la réponse est non. Car mes parents ont passé leur vie à nous élever (Ndlr: on compte 21 ans d’écart entre le premier et le dernier enfant de la famille). Ma mère ne s’est pas contentée de faire des enfants et de les laisser grandir comme des plantes: elle s’est vraiment occupée de nous. Cela n’engage que moi, mais je trouve que c’est un peu une vie d’esclave. Aujourd’hui, je suis maman de deux filles, mais je suis une femme avant tout.

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski


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