culture

Portrait / Christine & The Queens

Christine and the Queens: La nouvelle reine de la pop, c'est elle

Une poignée de singles sublimes, des concerts visuellement ambitieux, des vidéos léchées: Christine and The Queens est l’artiste française qu’on n’attendait plus. Prévu pour le printemps prochain, son premier album devrait la consacrer reine de la pop bien au-delà de nos frontières. En attendant qu’elle prenne place sur le trône, elle nous a parlé dans un canapé. 
Christine & The Queens et son double Héloïse Letissier © Capucine Bailly / Cheek Magazine
Christine & The Queens et son double Héloïse Letissier © Capucine Bailly / Cheek Magazine

Christine & The Queens et son double Héloïse Letissier © Capucine Bailly / Cheek Magazine


Après ses concerts, certaines personnes viennent lui raconter leur vie sexuelle. Un jour, un fan a trouvé son adresse et est allé l’attendre en bas de chez elle. Au Franprix, on l’a déjà suivie dans les rayons. Aux plus jeunes heures de sa carrière, Christine and The Queens suscite déjà un culte. La voir en live, l’entendre à la radio ou découvrir l’un de ses clips laisse souvent des séquelles. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les déclarations enflammées qui fleurissent sur YouTube. Il y a le genre tragédie grecque –“Une claque musicale viens (sic) de me frapper violemment le cœur”-, le genre obsessionnel –“plus d’un mois déjà que j’écoute en boucle le même titre” – ou le genre qui jouit –“Oh my gosh. Yes. Yes. Love this”.

A la place du mec

Il y a deux ans seulement, elle donnait son tout premier concert à Marseille, dans le cadre de CQFD, radio crochet de pop indépendante organisé par Les Inrocks (désormais rebaptisé Les Inrocks Lab). Depuis, tout s’enchaîne à la vitesse d’une course de lévriers afghans: le tourneur du duo The Dø  la contacte pour lui proposer des premières parties, des labels lui promettent de faire d’elle “la Lady Gaga française”. C’est finalement Because, la maison de disques de Metronomy ou Charlotte Gainsbourg, qui saura la convaincre en trois mots: liberté -artistique- totale. La musicienne ne s’en cache pas, elle est de la race des control freak. Son incapacité à se laisser dicter les choses est d’ailleurs ce qui l’a poussée, quand elle étudiait le théâtre, à préférer la mise en scène à la comédie: “J’étais le genre de fille qui voulait toujours être à la place du mec en face”, explique-t-elle.

Depuis toujours, l’androgynie et le travestissement la fascinent.

 

Il y a souvent plein de choses à lire entre les lignes dans les déclarations de Christine. Elle parle beaucoup -et s’en excuse-, comme si un journaliste allait se plaindre de cette prolixité!-, mais jamais pour ne rien dire. Les mots fusent, précis et chargés de sens. Quand elle dit “à la place du mec”, elle parle autant de la comédienne face au metteur en scène -elle met sciemment le metteur en scène au masculin parce que c’est vrai, c’était tout le temps des hommes-, que de la jeune femme qui aurait voulu ressembler à un homme. Car depuis toujours, l’androgynie et le travestissement la fascinent. Travestie, elle l’est un peu elle-même: quand elle tombe son costard de Christine, c’est pour redevenir Héloïse Letissier, nantaise d’origine, fille d’un prof d’anglais et d’une prof de français. Papa est spécialisé dans les gender studies, alors à la place d’Enid Blyton, Héloïse a lu Judith Butler. Maman a fait beaucoup de théâtre, alors la jeune femme a eu très tôt le goût de la scène et ne présente aucun des symptômes généralement associés au trac. Elle a un grand frère, prof lui aussi. Celui-là, quand il n’est pas devant un tableau noir, fait de la politique. Mener une double vie semble inscrit dans le code génétique des Letissier. Il n’y avait donc aucune raison pour que la benjamine échappe à la règle.

Christine & The Queens détails

© Capucine Bailly / Cheek Magazine

Fin des années 2000. Inscrite en même temps à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon et au Conservatoire en tant que comédienne, Héloïse s’ennuie. De plus en plus. Jusqu’à déprimer. Elle opère une remise en question complète et se rend à l’évidence: sa place n’est pas ici. Et si elle était à Londres? C’est une ville qu’elle a toujours fantasmée. Des amis de ses parents y vivent, elle débarque chez eux. Elle n’y reste que deux semaines, mais c’est là que sa vie prend tout à coup un sens, lorsqu’elle rencontre ses “Queens”, trois travestis qui assurent le show chez Madame Jojo’s, célèbre club de Soho. Pour qualifier ce qui se passe en elle à ce moment-là, Héloïse emploie les termes de “révélation esthético-musicale”. Sa formation de musicienne se limite à des cours de solfège et de piano lorsqu’elle était enfant, mais elle se met en tête de monter un groupe avec ses nouvelles amies. “Elles ont fait mine d’accueillir mon idée avec beaucoup d’enthousiasme parce qu’elles ont vu que ça n’allait pas fort. Les travestis savent très bien ce que c’est que de traverser une crise existentielle, car ils y ont tous été confrontés à un moment ou un autre. Ils ont souvent des “drag mothers” plus âgés qui les parrainent. Il y a chez eux une vraie culture de l’entraide”.

“Christine est une sublimation, un personnage qui assume tout ce qu’Héloïse n’assume pas”.

 

Finalement, ses “Queens” ne la suivront que virtuellement: dans le patronyme artistique qu’elle s’est trouvé, mais aussi dans le clip du morceau Narcissus Is Back, où apparaît l’une d’entre elles. Car une fois les plaies pansées, Fabulous Russella, Miss Understood et leur bande conseillent à leur protégée de quitter le nid et de rentrer en France pour travailler à la création de son propre personnage. Héloïse franchit la Manche dans le sens du retour, back to Lyon. Solitaire et insomniaque, elle se trouve un nouvel ami, avec lequel elle passe le plus clair –et sans doute le plus obscur– de ses nuits: le logiciel GarageBand, grâce auquel elle assouvit sa soudaine frénésie créative et compose la totalité de son premier Ep –“Salut amical à mes voisins car les murs étaient très fins”, s’amuse-t-elle aujourd’hui. Son alter ego artistique, elle le baptise Christine, un nom qu’elle utilisait jusque-là pour désigner tout, n’importe qui et n’importe quoi, une sorte de synonyme du schmilblick. Christine, c’est “une fille libérée et si possible assez classe, une sublimation, un personnage qui assume tout ce qu’Héloïse n’assume pas”.

Christine & The Queens détails 2

© Capucine Bailly / Cheek Magazine 

Bonne élève

Pendant cette heure de discussion, on est bien en peine de trouver quelque chose que la jeune femme de 25 ans n’assume pas. De ses ambitions musicales –“j’adorerais pouvoir faire un tube qui passe sur NRJ”– à ses préférences intimes “je suis sexuellement fluide, du genre à tomber amoureuse d’une personne, quel que soit son sexe”– notre interlocutrice répond à toutes nos questions avec une rare liberté de ton. Sur le canapé qui nous fait face, Christine aurait-elle supplanté Héloïse? En fait, les deux se font écho en permanence, un peu comme Michel Dejeneff et Tatayet. Quand Christine dit “au fond, j’ai toujours voulu être une popstar”, Héloïse ajoute “mais je voulais mettre un peu d’autodérision dans ce projet car je ne suis pas Michael Jackson (ndlr: qui est par ailleurs l’une de ses grandes références musicales). Quand Christine dit “j’adore être sur scène et faire des séances photos”, Héloïse surgit pour rappeler qu’elle “peut avoir un côté très complexé, très embarrassé hors scène”. Quand Christine fait un concert, Héloïse va sur Twitter regarder ce qu’en disent les gens. Et ne retient que les commentaires négatifs. Dans cette artiste et son projet, tout cohabite merveilleusement: la grandiloquence et l’humilité, l’humour et l’élégance, l’anglais et le français, le masculin et le féminin, le théâtre et la musique, la danse et la poésie, Andy Kaufman et Klaus Nomi, l’exhibitionnisme et la pudeur. “J’ai un côté bonne élève qui veut plaire à tout le monde”, avoue Héloïse. Un objectif que Christine semble bien partie pour atteindre. 

Faustine Kopiejwski

Post-scriptum: Pendant notre entretien, nous avons demandé à Christine en quoi elle ressemblait aux filles de sa génération. Elle nous a répondu en vrac qu’elle lisait son horoscope, qu’elle mettait du vernis à ongles, qu’elle se coupait les cheveux toute seule et qu’elle passait beaucoup de temps sur les réseaux sociaux. On lui a aussi demandé en quoi elle se sentait différente et elle nous a dit qu’elle regardait plutôt des tutoriels make-up pour travestis que pour “jeunes filles fraîches”, et aussi qu’elle n’avait pas de bande d’amis. Finalement, une heure après notre rencontre, Christine nous a adressé un mail au sujet de ces deux questions. Nous en avons fait des captures d’écran ci-dessous. 

Capture Christine & The Queens

Christine & The Queens capture d'écran 2


1. Mai Lan de retour dans un clip urbain et ultra-dansant

Quand la musique s’écoute avec les yeux et se regarde avec les oreilles: Blaze Up, de Mai Lan, c’est notre clip du jour. 
Christine & The Queens et son double Héloïse Letissier © Capucine Bailly / Cheek Magazine  - Cheek Magazine
Christine & The Queens et son double Héloïse Letissier © Capucine Bailly / Cheek Magazine

2. Les BD Cheek à mettre sous le sapin à Noël

Vous voulez offrir une BD à Noël mais vous ne savez pas quoi choisir? Nous avons sélectionné six BD à mettre entre toutes les mains!
Christine & The Queens et son double Héloïse Letissier © Capucine Bailly / Cheek Magazine  - Cheek Magazine
Christine & The Queens et son double Héloïse Letissier © Capucine Bailly / Cheek Magazine

3. Tristan Lopin se demande à quoi sert Miss France (et nous aussi)

Si vous ne deviez voir qu’une seule vidéo aujourd’hui, ce serait celle de Tristan Lopin, qui n’est pas pressé de regarder l’élection de Miss France ce week-end.
Christine & The Queens et son double Héloïse Letissier © Capucine Bailly / Cheek Magazine  - Cheek Magazine
Christine & The Queens et son double Héloïse Letissier © Capucine Bailly / Cheek Magazine

4. “Girls Trip”: Pourquoi le “Bridesmaids noir” va marquer l’histoire du cinéma

Aux Etats-Unis, où il est sorti en juillet dernier, Girls Trip a été le carton surprise de l’été. Alors que cette comédie potache, dans la lignée de Bridesmaids, débarque dans les salles françaises, on vous explique pourquoi elle va marquer l’histoire du cinéma.
Christine & The Queens et son double Héloïse Letissier © Capucine Bailly / Cheek Magazine  - Cheek Magazine
Christine & The Queens et son double Héloïse Letissier © Capucine Bailly / Cheek Magazine

5. Le rappeur Vin'S fait un freestyle autour du hashtag #MeToo

Quand la musique s’écoute avec les yeux et se regarde avec les oreilles: #MeToo, de Vin’S, c’est notre clip du jour. 
Christine & The Queens et son double Héloïse Letissier © Capucine Bailly / Cheek Magazine  - Cheek Magazine
Christine & The Queens et son double Héloïse Letissier © Capucine Bailly / Cheek Magazine

6. Murielle Cohen, la grande prêtresse du graff à Tel Aviv

À Tel Aviv, une femme règne sur les murs. On la connaît sous le nom de Murielle Street Art mais personne ne sait que cette femme a troqué les talons aiguilles et les régimes draconiens contre les bombes de peinture et les Posca.  
Christine & The Queens et son double Héloïse Letissier © Capucine Bailly / Cheek Magazine  - Cheek Magazine
Christine & The Queens et son double Héloïse Letissier © Capucine Bailly / Cheek Magazine

7. Danse, cinéma, chanson: Aloïse Sauvage fait tout à fond

Quelques rôles remarqués au cinéma, un spectacle de danse et deux vidéos qui font d’elles l’une des sensations musicales attendues de 2018: à 25 ans, Aloïse Sauvage fait feu de tout bois. Et le fait très bien. 
Christine & The Queens et son double Héloïse Letissier © Capucine Bailly / Cheek Magazine  - Cheek Magazine
Christine & The Queens et son double Héloïse Letissier © Capucine Bailly / Cheek Magazine