culture

Interview “Cougars” / Clélia Renucci

La littérature a-t-elle inventé les cougars?

La littérature est peuplée de maîtresses plus âgées que leur amant: avec son livre Libres d’aimer, les cougars dans la littérature, Clélia Renucci porte un nouveau regard sur les héroïnes de nos classiques.
Kate Winslet en cougar dans “The Reader”, adapté du roman de Bernhard Schlink
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Quand on prononce le mot cougar, on pense Madonna, Demi Moore, Claire Chazal… Pourtant, bien avant elles, il y a eu Madame de Rênal, Léa de Lonval et Madame Arnoux. Clélia Renucci, prof de lettres modernes tout juste trentenaire, a eu l’idée de revisiter les grands classiques de la littérature et d’analyser tous les styles de cougars qu’on pouvait y trouver. Cougars par ennui, briseuses de ménages, fausses dévotes séductrices, elle répartit dans Libres d’aimer les héroïnes de roman à travers de nombreuses catégories, jetant une lumière ultra-moderne sur des œuvres d’un autre siècle. “Après avoir fait une khâgne et commencé une carrière dans la pub, j’ai réalisé que mon truc, c’était Balzac, se rappelle l’auteure. J’ai tout arrêté, repris mes études de lettres et entamé une thèse dans l’optique de devenir prof. À la même époque, je voyais des photos de Madonna et ses toyboys partout, et je me suis dit que je tenais un sujet, c’est ainsi qu’est né le bouquin.”

Ces lectures ne donnent pas envie de juger ces femmes, elles donnent envie d’être amoureuse!

Pour mener à bien son projet, elle replonge avec délice dans plus de 60 romans, 40 auteurs, qu’elle fiche consciencieusement. “J’ai eu la joie de découvrir certaines œuvres à cette occasion, et j’ai aussi reconsidéré des choses que j’avais lues sans les comprendre de la même façon”, explique-t-elle. Si le terme de cougar lui semble aujourd’hui péjoratif, la réalité qu’il désigne ne l’est pas du tout, selon la jeune femme. “Ces histoires sont avant tout des histoires d’amour, très belles et bien écrites, sourit-elle. Comme me l’a justement dit mon éditrice, ces lectures ne donnent pas envie de juger ces femmes, elles donnent envie d’être amoureuse!” Quant à son livre à elle, Clélia Renucci espère qu’il donnera le goût de la lecture au plus grand nombre. “C’est ce que j’essaye de faire tous les jours quand j’enseigne: montrer la modernité des textes et donner envie de lire.” Interview.

En fait, Demi Moore n’aurait rien inventé? La cougar a toujours existé?

Oui, dans les livres, on trouve de nombreux personnages de cougar à partir du XVIIIème siècle. Si, auparavant, des auteurs comme Rabelais et Montaigne ne s’y intéressaient pas, à partir de Marivaux et jusqu’à Helen Fielding avec Bridget Jones, on ne s’arrête plus. Mais contrairement à ce que le terme de cougar -qui renvoie à l’idée de prédatrice- pourrait laisser croire, ces femmes sont avant tout séduites. On ne naît pas cougar, on le devient, et la plupart du temps, on ne le reste pas.

“Certains auteurs comme Stefan Zweig ou Albert Cohen m’ont horriblement déçue à la relecture.”

Les cougars de la littérature sont-elles des héroïnes amoureuses comme les autres?

J’espère qu’en refermant mon livre, on se dit que ce sont juste des histoires de femmes, je n’ai aucune intention de les pointer du doigt. Certains auteurs comme Stefan Zweig ou Albert Cohen m’ont horriblement déçue à la relecture: je me suis rendu compte qu’il n’y avait aucune finesse dans leur analyse de la femme. D’autres, comme Balzac ou Flaubert ont réellement eu des maîtresses plus âgées et cela se sent dans la description de leurs personnages, des cougars triomphantes.

 

RENUCCI Clelia auteure de Libres d'aimer les cougars dans la littérature

Clélia Renucci © Astrid di Crollalanza

Les auteurs masculins ont-ils davantage écrit sur ce thème que les femmes?

C’est un fantasme très masculin, de se faire initier par une femme plus âgée. Apparemment, ça a toujours existé même si aujourd’hui, c’est plus facile à assumer ouvertement. Certaines auteures, comme Colette, Doris Lessing, Françoise Sagan ou Elfriede Jelinek avec La Pianiste se sont également emparé du sujet et j’en parle. Elles sont moins nombreuses, tout simplement parce qu’elles sont moins nombreuses que les hommes à avoir écrit et à être restées.

La différence d’âge entre amants est-elle taboue dans les romans?

Clairement pas. Dans Le Rouge et le Noir, Stendhal écrit: “La différence d’âge est, après celle de fortune, un des grands lieux communs de la plaisanterie de province, toutes les fois qu’il est question d’amour.” Bien sûr, les livres de Flaubert choquaient à l’époque, mais ce n’était pas un tabou, et les auteurs ne ridiculisaient pas leurs personnages. Aujourd’hui, c’est perçu négativement. D’ailleurs, il n’y a un terme que pour les femmes, alors que les amants plus âgés que leur maîtresse existent depuis toujours.

À côté des jeunes, vierges et innocentes, ces femmes paraissent beaucoup moins ternes et beaucoup plus ouvertes à la sensualité.”

Qu’est-ce qui pousse une “vieille” de 30 ou 40 ans dans les bras d’un jeune amant?

C’est vrai qu’à l’époque de Zola, on était vieille à 30 ans. (Rires.) Souvent ce sont des femmes mariées qui s’ennuient, et l’aventure vient à elles: elles succombent et se réveillent. En fait, plus on vieillit, et plus on aime. À côté des jeunes, vierges et innocentes, ces femmes paraissent beaucoup moins ternes et beaucoup plus ouvertes à la sensualité. Elles sont libres d’aimer, elles sont courageuses, elles ne sont pas dans la norme.

La cougar termine-t-elle forcément en mode lose à la fin de l’histoire?

Non, par exemple Madame de Warens, qui initie Jean-Jacques Rousseau dans Les Confessions, sort grande gagnante: on dirait que personne n’a de prise sur elle. Les briseuses de ménage, c’est autre chose, car tout le monde les déteste. Les vraies perdantes, ce sont les toy ladies, celles qui ne sont utilisées que comme tremplin par leur amant. Je crois que Maupassant détient la palme de la cruauté avec Bel-Ami qui finit par épouser la fille de son ancienne maîtresse. Quant à la punition de Madame de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses, on dit que Laclos a inventé cette fin pour que la morale soit sauve et pour échapper à la censure.

Quelle est la cougar la plus féministe que tu aies croisé dans tes lectures?

Probablement Léa de Lonval dans Chéri de Colette: elle finit en mangeant des bonbons et en se fichant des hommes. Les cougars de Marivaux, dans Le Paysan parvenu, sont, elles, dans une relation parfaitement égalitaire avec leur amant et, en cela, sont très féministes.

Quelle est celle que tu préfères?

Sapho, d’Alphonse Daudet. Déjà parce que je l’ai découverte en écrivant ce livre, mais surtout parce qu’elle ne fait qu’une bouchée du jeune amant qui pensait la vaincre: la femme triomphe et ça me plaît.

Propos recueillis par Myriam Levain


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