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Le club de lecture, nouveau haut lieu du féminisme?

Il y a celui de la présentatrice Oprah Winfrey, de la comédienne Emma Watson, du Huffington Post, de My little Paris, (de Cheek, bien sûr!), de votre librairie de quartier et de bon nombre d’anonymes: en France, la pratique du club de lecture se répand, se modernise et libère la parole des femmes.
Fred Armisen et Carrie Brownstein en propriétaires d'une librairie féministe dans “Portlandia”, DR
Fred Armisen et Carrie Brownstein en propriétaires d'une librairie féministe dans “Portlandia”, DR

Fred Armisen et Carrie Brownstein en propriétaires d'une librairie féministe dans “Portlandia”, DR


“Vraiment, vous n’êtes pas dans un club de lecture?” s’étonnait benoîtement un édito du New York Times en 2014. En 2015, selon une étude menée par le site BookBrowse, plus de la moitié des Américaines de plus de 25 ans étaient inscrites dans un cercle de lecture. Ces derniers font même l’objet d’un film baptisé Le Book Club, avec Diane Keaton et Jane Fonda plongées dans la lecture émoustillante de Cinquante nuances de Grey (sortie française le 6 juin). Phénomène culturel plébiscité dans les pays anglo-saxons, la pratique du club de lecture, ou “book club”, connaît en France un regain d’interêt, après être tombée en désuétude. Ces réunions mensuelles ou hebdomadaires organisées à domicile, dans des cafés, des librairies ou des salles polyvalentes sont, pour les plus monomaniaques, dévolues à un seul genre comme le polar, l’érotisme ou la cuisine. “Cela n’a rien de ringard, ce n’est pas une réunion tupperware!” prévient une participante convertie.

Le public hexagonal adopte peu à peu la formule, comme Cheek Magazine (inscription gratuite via notre newsletter au bas du site), mais aussi My little Paris qui a lancé pour ses lectrices My Little Book Club, dont la version physique, baptisée Book Therapy, se tient à l’hôtel Hoxton à Paris. Sous forme dématérialisée, le Huffington Post français y va lui aussi de sa déclinaison sur Facebook, Tu l’as lu?, depuis septembre dernier. “On dépoussière l’image du club de lecture pour le rendre accessible à tous grâce au Web, se félicite Lauren Provost, rédactrice en chef adjointe du site. Tout le monde n’a pas le temps d’aller le soir chez les uns et les autres. Nos internautes ont parfois envie de parler de lecture et n’ont personne autour d’eux pour le faire”.

 

“Un rare espace de sociabilité féminine dans l’espace public.”

Au Huffington Post, comme à la librairie jeunesse Les enfants sur le toit (Paris 18ème), le public est souvent majoritairement féminin. Une évolution récente, puisque l’activité a longtemps fédéré des sensibilités masculines et d’origines populaires, notamment à la fin du XIXème et au début du XXème siècle. “Aujourd’hui, on sent l’héritage des clubs de lecture et d’écriture nés dans les années 70 avec le mouvement féministe, d’où un lien assez fort avec la non-mixité”, décrypte Viviane Albenga, professeure de sociologie à l’IUT Bordeaux Montaigne dans la filière des Métiers du livre. “Le cercle de lecture s’inscrit à rebours de toutes les normes des autres sociabilités de l’espace public, qui sont masculines. C’est transgressif”, poursuit l’universitaire, autrice de S’émanciper par la lecture. Genre, classe et usages sociaux du livre.

 

“Les lectrices s’identifient souvent à des personnages transgressifs.”

À l’inverse du plaisir solitaire de la lecture exercé dans un cadre privé, la réunion sous forme de club telle qu’elle se pratique aujourd’hui évoque davantage un stimulant happy hour. Aux États-Unis, pour les mères, “il y a un réel plaisir à passer du temps sans les enfants et hors de la maison, autour d’un thème structuré. On ne vient pas juste se détendre sans lire les livres. Nous avons vraiment besoin de cet espace pour nourrir notre âme et discuter entre nous de ce qui se passe”, remarque Allison Zirkel, membre depuis dix ans d’un club de lecture mensuel en Caroline du Nord qui se réunit sous un porche ou autour d’un feu chez les unes et les autres. Elle résume leur objectif progressiste: “Nous essayons surtout de lire des autrices, des personnes non-blanches ou originaires de pays non-occidentaux.” Récemment, ses sept membres se sont poliment étripées à propos des mérites comparés de l’essai féministe Ces hommes qui m’expliquent la vie de Rebecca Solnit. “Les lectrices s’identifient souvent à des personnages transgressifs du point de vue des normes de genre. En France, c’est à travers des auteures plébiscitées comme Virginie Despentes ou Annie Ernaux”, note Viviane Albenga.

 

Un safe space

L’un des bienfaits de la pratique sociale et culturelle de la lecture en groupe serait aussi d’approfondir le souci de soiselon la définition élaborée par Michel Foucault-, explique Viviane Albenga. Comme le vivre-ensemble, le lire-ensemble “permettrait de mieux se connaître en parlant avec autrui”, décrypte-t-elle. “Les livres, ça intensifie les relations”, confirme Elsa Pereira, journaliste de 36 ans à l’initiative du Small Talk Book Club, une réunion informelle de copines qui se tient toutes les six semaines à Paris depuis septembre 2017. Celle-ci a eu l’idée en découvrant la saga d’Elena Ferrante, L’Amie prodigieuse, à travers les conseils d’une collègue et amie. Le principe du book club consiste à consolider une petite communauté qui remise l’ordinateur pour privilégier l’échange de visu. “Je pensais inviter des garçons, au début, mais aujourd’hui la non-mixité est un choix. Cela permet d’aborder des sujets dont on ne parlerait pas s’il y avait des mecs, comme le féminisme, des choses personnelles, intimes, sur les relations, le couple, ou encore le poids: c’est un safe space.” Bref, une pratique émancipatrice, qui fait circuler la parole. Cet échange fructueux, qui constitue l’une des promesses du club de lecture a aussi pour fonction de légitimer des genres considérés comme mineurs et mal vus, à l’image du développement personnel: La Magie du j’en ai rien à foutre de Sarah Knight a ainsi fait l’objet d’échanges houleux entre les participantes. “C’est une caricature du développement personnel”, estime Elsa Pereira. Au programme de la prochaine réunion: L’Origine du monde, BD de la Suédoise Liv Strömquist, sur le sexe féminin.

Pourtant, si l’on en croit Viviane Albenga, “Le fait qu’il y ait plus de femmes dans ces clubs n’est pas forcément bien vécu. Les participantes ont parfois l’impression que cela les dévalorise, qu’elles ne font que des lectures ‘de femmes’ sans légitimité littéraire, ce qui n’est pas vrai”, nuance l’universitaire. En réaction, certains book clubs américains se revendiquent désormais… exclusivement masculins. “Il y a un enjeu à faire venir les hommes dans ces groupes pour valoriser la pratique. Certains pensent aussi qu’amener les garçons à la culture peut les ‘civiliser’”.

Clémentine Gallot


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