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Cinéma

Dans “Come as You Are”, Desiree Akhavan dénonce les thérapies de conversion pour les LGBTQ

Après avoir raflé le Grand Prix au festival de Sundance, Come as You Are de Desiree Akhavan sort sur les écrans français. Une œuvre forte sur les thérapies de conversion aux États-Unis et sur l’adolescence, portée par Chloë Grace Moretz.
© Valentina Frugiuele
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Sur la terrasse du Publicis, qui surplombe les Champs-Elysées, Desiree Akhavan admire la vue. “Putain c’est beau ici, non?” nous demande-t-elle d’emblée. Elle donne le ton: avec elle, on se sent à l’aise tout de suite et il n’y a pas beaucoup de sujets qu’elle n’aborde pas avec le même naturel désarmant. Weinstein, Trump, le male gaze, John Hughes… Tout est prétexte à ses saillies féministes. Deux minutes à peine après le début de l’interview, on se demande si on est bien en train de parler à cette réalisatrice de 32 ans qui vient de signer avec Channel 4 pour sa propre série et de remporter le Grand Prix au festival de Sundance pour son film Come as You Are. Un succès qu’elle relativise. “Dans le fond, ma peur est que ce film n’attire en salle que les gens de gauche, qui seront forcément d’accord avec le propos”, nous explique-t-elle. “Il ne faudrait pas que ça soit juste une séance de masturbation collective entre personnes du même bord”, continue-t-elle dans un éclat de rire.

À 33 ans, Desiree Akhavan veut trouver sa place, en marge de tout système, de toute comparaison ou de toute limitation.

Elle voudrait plutôt que Come As You Are puisse alerter sur ces thérapies qui cherchent toujours, en 2018, à “convertir” les adolescent·e·s LGBTQ par tous les moyens possibles. Quitte à leur infliger d’horribles violences, comme on le voit dans certaines scènes presque insoutenables. Adapté du roman The Miseducation of Cameron Post, d’Emily M. Danforth, le film suit les personnages de Chloë Grace Moretz, Sasha Lane et John Gallagher Jr. et montre leur quête pour affirmer -ou trouver- leur identité. “L’identité, c’est le thème de tous mes films”, nous explique Desiree Akhavan. Elle déteste d’ailleurs qu’on essaie de lui coller une étiquette. À la sortie de son premier film, Inappropriate Behavior (2014), une comédie intimiste qui racontait les déboires d’une Irano-américaine à Brooklyn, on a voulu la décrire comme la “Woody Allen lesbienne”. Un an plus tard, quand elle a joué un rôle dans la saison 5 de Girls, la presse l’a portée aux nues comme la “Lena Dunham iranienne”. Come as You Are, un beau film de “coming of age”, fait oublier toutes ces comparaisons. À 33 ans, Desiree Akhavan veut trouver sa place, en marge de tout système, de toute comparaison ou de toute limitation. Rencontre avec une réalisatrice qui n’a pas fini de nous surprendre.

 

 

Comment t’est venue l’idée d’adapter au cinéma le livre d’Emily M. Danforth sur les thérapies de conversion?

On m’a offert ce livre il y a quelques années, et quand je l’ai prêté à ma petite amie de l’époque elle m’a dit “Il faut absolument que tu l’adaptes au cinéma!” Mais je trouvais que cette tâche était trop compliquée pour moi. Des années plus tard, quand j’ai fait Appropriate Behavior, j’ai offert à mon tour le livre à ma productrice Cecilia Frugiele qui m’a aussi dit qu’il fallait que je le fasse. Sa confiance m’a aidée à me sentir à la hauteur. Je suis ravie qu’elle m’ait poussée. 

Comment as-tu procédé pour passer du texte à l’image? 

Le livre est très long donc nous avons décidé de nous concentrer sur les 200 dernières pages, qui se passent dans le centre de conversion. Pour moi adapter un livre c’est comme de la traduction. Ce n’est pas du mot à mot mais on saisit l’essence de ce que l’auteur a voulu dire.

 

Chloë Grace Moretz, Forrest Goodluck, Sasha Lane come as you are © condor distribution

© Condor Distribution 

Connaissais-tu beaucoup de choses sur ces “thérapies de conversion”?

Je savais qu’elles existaient mais je ne savais pas qu’il était toujours légal de placer des mineur·e·s en thérapie de conversion. En faisant des recherches pour ce film, beaucoup de choses m’ont choquée. J’ai notamment été très surprise de ce que les jeunes garçons subissent dans ces centres. J’en ai rencontré un qu’on obligeait à prendre du viagra, ce qui est totalement illégal pour un mineur, et qui avait ensuite comme obligation de baiser des filles. On lui avait interdit de parler à sa mère et à sa sœur parce qu’on lui disait qu’il était devenu trop “féminin” à cause d’elles. Il n’avait le droit de parler qu’à des hommes. Voilà ce qu’on apprend aux garçons: baise les femmes mais ne leur parle pas. Parle aux hommes. Nous fabriquons ce genre d’hommes hétérosexuels. On met une pression incroyable sur la masculinité, sur ce qu’on attend des hommes, sur ce qu’ils doivent attendre des relations sexuelles. J’ai découvert d’autres histoires très violentes. Celle que l’on raconte dans le film d’un adolescent qui s’entaille le pénis avant de le couvrir d’eau de Javel est strictement vraie.

Le film parle aussi du pouvoir de manipulation que les adultes peuvent avoir sur les adolescents…

En effet, ils sont très manipulateurs mais on sent aussi qu’ils pensent qu’ils font ce qu’il faut. Pour moi, le film raconte le moment précis où l’on se rend compte que les adultes n’ont pas les réponses à toutes nos questions. Les personnages du film voient ceux qui sont en charge du centre et ils se disent: “Ah mince donc en fait tu es un idiot, comme moi, on est tous les deux aveugles!” Je me souviens très bien d’avoir ressenti cela. C’est aussi un sentiment que je retrouvais dans les films de John Hughes (NDLR: Breakfast Club, La Folle Journée de Ferris Bueller…). Il savait parfaitement capturer le moment où on se retrouve seul, où l’on sait que le bien et le mal n’existent pas, que tout le monde ne fait qu’essayer. Dans le film, les adultes pensent qu’ils aident des enfants. Et pour eux, cela justifie toutes les manipulations. Je n’ai pas envie qu’il y ait des “méchants” dans mes films. Personne ne se lève le matin en se disant “je vais être vraiment diabolique aujourd’hui!” Sauf peut-être Donald Trump!

“J’aimerais bien ne pas prêcher uniquement des convaincus.”

Il y a eu un débat il y a quelques temps sur le male gaze et les scènes de sexe lesbiennes dans La Vie d’Adèle. Comment as-tu appréhendé ces séquences dans Come as You Are?

Je réfléchis beaucoup à la manière dont les scènes de sexe sont tournées dans mes films. Ce que je n’ai vraiment pas aimé dans La Vie d’Adèle, c’est que les scènes de sexe sont très objectives, cliniques. J’avais l’impression que leur but était surtout de répondre à une question que se posent les hommes: comment les lesbiennes font-elles l’amour? Je préfère que les scènes de sexe soient vraiment le reflet d’une expérience. On n’est pas là pour dire: elles baisent et point final. Il faut sentir de l’intimité. Quand je regarde une scène de sexe, je veux ressentir ce que les personnages ressentent, je veux suer avec eux, respirer avec eux… Il faut que ce soit un voyage. La personne n’est pas la même avant et après. Dans le cas du personnage de Chloë Grace Moretz, à chaque fois qu’elle fait l’amour il se passe quelque chose. On doit ressentir de la vulnérabilité, de la peur, de l’excitation…

Penses-tu que le film pourrait alerter sur les thérapies de conversion, toujours légales dans 39 États?

Je l’espère! Il faudrait pour cela que des gens qui ne sont pas d’accord avec son message politique le regardent. Un film indépendant comme celui-là a une portée limitée. J’aimerais bien ne pas prêcher uniquement des convertis. Après, je pense que le film pourra aider des personnes, individuellement. Ceux qui auront besoin de Come as You Are le trouveront sur Internet. Peut-être que son audience grossira, grossira, grossira et qu’il apportera du changement. Qui sait!

 

come as your are Chloë Grace Moretz © Condor Distribution

© Condor Distribution 

 

Le film a été tourné pendant la dernière élection américaine. Est-ce que ce contexte vous a découragés?

Pas vraiment. Je trouve qu’il y a quelque chose d’intéressant avec Trump: maintenant les choses sont claires. Je ne suis pas heureuse de savoir qu’il y a des néo-nazis aux États-Unis, mais au moins on ne peut plus prétendre qu’ils n’existent pas. Ils se sentent en confiance pour se montrer. J’apprécie le fait que toutes les cartes sont sur la table. C’est la même chose avec Weinstein: tout le monde était au courant de ses agissements, cela dure depuis des années, mais au moins maintenant on en parle. Je suis curieuse de savoir ce qui va se passer maintenant, dans les prochaines décennies. Beaucoup de gens me demandent “comment se passe la vie après #metoo?” Et je leur dis que je n’en sais foutrement rien! Tout est encore en train de se passer, rien n’est joué!

Peux-tu me parler de la série The Bisexual que tu as écrite et tournée en Angleterre pour Channel 4? Pourquoi traiter une nouvelle fois de cette thématique, déjà très présente dans ton premier film Appropriate Behavior?

The Bisexual est une comédie sur une lesbienne qui fait son coming out de bisexuelle à la trentaine. C’est l’histoire d’un voyage sexuel qui lui permet de découvrir ce qu’elle veut, ce qu’elle aime et qui explore aussi la gêne qu’elle éprouve quand elle doit dire qu’elle est bisexuelle. J’ai eu envie de faire cette série tout simplement parce que moi-même je déteste le dire. À chaque fois, je me sens terriblement embarrassée. La bisexualité est par ailleurs un peu invisible parce que si je sors avec une fille alors les gens pensent que je suis lesbienne, et si je sors avec un garçon, ils se disent que je suis hétérosexuelle. J’ai l’impression que les gens ne font pas confiance à une personne bisexuelle. D’ailleurs les jeunes parlent de “pansexualité” maintenant. Pourquoi ce terme? Pour moi, la bisexualité n’exclut pas du tout les transgenres. Voilà le genre de questions que ma série abordera!

Propos recueillis par Pauline Le Gall


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