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“Je ne suis pas un homme facile”: la réalisatrice Éléonore Pourriat inverse les genres et tape juste

Dans son premier long-métrage, Je ne suis pas un homme facile, la réalisatrice Éléonore Pourriat imagine une société matriarcale dans laquelle les hommes sont victimes de stéréotypes de genre. Un film politique qui trouble, perturbe et interroge. 
Marie-Sophie Ferdane et Vincent Elbaz, © Céline Nieszawer
Marie-Sophie Ferdane et Vincent Elbaz, © Céline Nieszawer

Marie-Sophie Ferdane et Vincent Elbaz, © Céline Nieszawer


Damien, incarné par Vincent Elbaz, a la quarantaine et l’habitude de se taper des nanas à la chaîne. Il est adepte des blagues machistes, drague sans subtilité et siffle les femmes qui marchent sur le trottoir. Jusqu’au jour où, en marchant dans la rue, il se prend de plein fouet le panneau indiquant la direction du Père-Lachaise dans la tête. Bim. À son réveil, il trouve des pompières à son chevet et un nouveau cimetière, celui de la Mère-Lachaise. Le monde a changé et ici, ce sont les femmes qui ont le pouvoir. Ces dernières ont des poils, matent le rugby, accouchent debout, font du jogging torse nu, portent des costards et, aux jeux de cartes, les reines l’emportent sur les rois. Les hommes, eux, sont contraints de s’épiler et de se teindre les cheveux, ils portent le voile, s’occupent des enfants et achètent des serviettes désodorisantes pour slips. Dans son premier long-métrage, Je ne suis pas un homme facile, qui sort aujourd’hui sur Netflix, la réalisatrice et scénariste Éléonore Pourriat a pensé aux moindres détails pour dépeindre cette société matriarcale uchronique particulièrement réaliste. 

Cette inversion des genres n’est pas une première pour la cinéaste de 46 ans. En 2010, elle réalisait un court-métrage intitulé Majorité opprimée, qui mettait déjà en scène un univers parallèle dans lequel le sexisme s’abattait sur les hommes. “J’ai toujours été féministe, j’ai toujours eu cette conscience-là, j’ai toujours été très en colère pendant beaucoup d’années”, explique Éléonore Pourriat qui, avec ce court-métrage, avait voulu faire réagir. Malheureusement, “il ne s’est pas passé grand-chose”. C’est pour que le film “soit vu le plus largement possible” qu’elle le poste quatre ans plus tard sur YouTube. C’est le buzz. Aujourd’hui, la réalisatrice est optimiste: “J’ai été déprimée quand j’ai lu la tribune des Catherine, mais il y a eu une formidable réponse à cette tribune, des auteurs et des autrices ont répondu, ont élevé leurs voix. Et puis, avec 5050, les femmes du cinéma français bougent, les choses vont changer.” Avec cette comédie dramatique, Éléonore Pourriat enfonce le clou féministe et fait réfléchir les spectatrices et spectateurs sans oublier de les faire rire. 

 

Comment vous est venue l’idée du film?

Le film se déroule dans le même monde inversé que celui que j’avais déjà imaginé dans mon court-métrage Majorité opprimée (à voir ci-dessous) en 2010. J’avais constaté que ce processus d’inversion des sexes avait un grand potentiel et qu’il était extrêmement révélateur de toutes sortes de situations de nos vies quotidiennes dans le monde occidental. En 2014, j’ai posté le court-métrage sur YouTube et il a fait le buzz. Netflix m’a contactée à ce moment-là et je leur ai proposé d’explorer ce monde de façon encore plus poussée, plus visuelle dans ce qui est devenu Je ne suis pas un homme facile

 

Majorité opprimée, le court-métrage d’Éléonore Pourriat 

Dans ce monde, vous avez pensé aux moindres détails: par exemple, aux cartes, ce sont les reines qui l’emportent sur les rois. Comment avez-vous procédé?

C’est un état d’esprit permanent quand on écrit le scénario. Même pendant le tournage, de nouvelles idées sont venues. J’ai fait appel à la créativité de chacun·e sur le plateau, tout le monde amenait ses idées car le sexisme et les stéréotypes de genre existent dans tous les détails de nos vies, même si parfois on finit par ne plus les voir. Je me rendais compte en écrivant que je tenais un truc car énormément de choses venaient alimenter le propos du film. Ce dernier fourmille en effet de détails, c’est volontaire, je souhaitais créer un effet claustrophobe. On évolue dans une société patriarcale qui est construite à tous les niveaux par des réflexes sexistes et des stéréotypes. J’ai trouvé passionnant de déconstruire ce système et d’interroger le genre. Qu’est-ce qui est masculin? Qu’est-ce qui est féminin? Je suis très heureuse que ce film fasse partie d’un élan, de toutes les initiatives qui ont vu le jour dans le sillage de l’affaire Harvey Weinstein. Il y a enfin une prise de conscience féministe et politique. 

En voyant le film, on pense à Riad Sattouf et à Jacky au royaume des filles, à la différence près que la société matriarcale que vous dépeignez est beaucoup plus réaliste, était-ce une volonté de votre part? 

J’ai le sentiment que Riad Sattouf dénonçait davantage la dictature que le patriarcat. Moi, ce que j’aime, c’est le calque: je pense que plus on identifie les détails à des choses que l’on connaît, que l’on vit au quotidien, plus ça a un impact, plus c’est à la fois drôle et dérangeant. J’aime cette espèce d’uchronie très réaliste, et ça n’empêche pas de faire un film politique. 

“Je ne suis pas un homme facile”: la réalisatrice Éléonore Pourriat inverse les genres et tape juste

© Céline Nieszawer

Pourquoi avoir déporté les injonctions qui pèsent aujourd’hui sur les femmes sur les hommes et ne pas en avoir choisi de nouvelles qui auraient pu leur être propres? 

Je me suis posé la question: vais-je m’interroger sur à quoi ressemblerait une société matriarcale ou vais-je au contraire appliquer un effet miroir de la domination masculine? Je voulais vraiment jouer sur l’inversion car, plus qu’un fantasme, s’amuser avec l’effet miroir permet de montrer certaines choses. Les femmes sexistes de ce film sont aussi bêtes que les crétins machos! 

Les vêtements ont également leur importance dans le film….

En effet, il n’y a pas de jupe, pas de robe, ni pour les hommes ni pour les femmes. Je n’ai pas voulu mettre les hommes en jupe, j’ai voulu rester dans quelque chose de plus suggéré, comme le short, le sac à main, etc. Je n’ai pas voulu être dans le travestissement, le déguisement, j’ai fait en sorte que ça ressemble à notre société, que ce soit le plus proche possible, que ce monde matriarcal soit au plus près de la frontière qui le sépare de notre monde patriarcal. J’assume le côté comédie mais je ne souhaitais pas tomber dans la farce, ça aurait éloigné les spectateur·trice·s si je perdais en réalisme. Pour les femmes, j’ai souhaité qu’elles portent l’uniforme des hommes puissants: le costume, qui est d’ailleurs une tenue portée par certaines femmes dans notre monde. 

 

Le teaser de Je ne suis pas un homme facile

Vous filmez une femme accoucher debout, à la façon d’une guerrière, en quoi était-ce important pour vous? 

Je pense que si l’on vivait dans une société matriarcale, on n’accoucherait pas de la manière la plus arrangeante pour les médecins, mais de la façon la plus arrangeante pour les femmes. J’aimais l’idée de faire accoucher cette femme de la manière la plus ergonomique possible. Je trouvais important de changer la perspective de l’accouchement, de passer de l’horizontal à la verticale. 

Il y a des personnages féminins torse nu et qui, pourtant, ne sont pas hypersexualisés, comment vous y êtes vous prise? 

Quand mon personnage féminin principal écrit torse nu chez elle, ce qui me plaît, c’est le trouble que ça provoque. On ne voit jamais ça au cinéma, ça nous renvoie plutôt à une autre image qu’on voit davantage: celle de l’homme qui écrit seul chez lui torse nu. Dans le film, l’actrice Marie-Sophie Ferdane est très belle, très sensuelle mais pas seulement, elle est également puissante. Habituellement, lorsqu’on voit une femme nue dans des films plus traditionnels, elle est sexy mais pas puissante. J’ai aimé changer ça avec une image qui prend le contrepied des représentations des femmes véhiculées par le cinéma

Mon film est un film engagé, politique, féministe, et tout ça n’empêche pas qu’il soit drôle.” 

Pourquoi avoir utilisé l’écriture inclusive dans les dialogues?

En effet, j’utilise notamment le mot autrice. Je trouve que l’écriture inclusive a le mérite de rendre visible le féminin, d’incarner le monde de façon plus juste. Si, à l’école, on m’avait présenté l’histoire en me permettant de me représenter une humanité moitié masculine, moitié féminine, je me serais sans aucun doute sentie davantage concernée. Là, je me souviens avoir eu le sentiment d’être un peu exclue de certaines épisodes de l’histoire alors même que les femmes y ont beaucoup participé. À n’entendre que du masculin, on finit par oublier le féminin. 

Vous abordez énormément de sujets dans le film, le harcèlement de rue, les violences sexuelles, le partage des tâches ménagères, les inégalités hommes-femmes au travail, peut-on dire qu’il s’agit d’un film féministe?

Oui, on peut le dire! (Rires.) D’ailleurs, il serait temps que ce soit un mot que l’on utilise sans problème. Mon film est un film engagé, politique, féministe, et tout ça n’empêche pas qu’il soit drôle. 

Quel est votre objectif avec ce film?

L’idée de départ est de m’adresser autant aux hommes qu’aux femmes, notamment avec ce personnage masculin incarné par Vincent Elbaz, qui se retrouve dans des situations qu’il ne connaît pas et qui se remet en cause. Je me suis dit qu’en passant par le biais de la comédie, je pouvais intéresser des gens qui a priori ne seraient pas venus voir un film féministe. Je pense aux hommes en particulier, car je pense qu’ils sont nombreux à être engagés, féministes et à subir et souffrir eux aussi des injonctions du patriarcat qui leur imposent d’être constamment forts et invulnérables. Je voulais montrer autre chose, la complexité du masculin et du féminin. 

Propos recueillis par Julia Tissier 


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