culture

L'interview de Safia Bahmed-Schwartz / Émilie Jouvet

“Le désir, c'est ce qui fait de nous des humains”

Tout au long de l’année, l’artiste Safia Bahmed-Schwartz part à la rencontre de ses pairs pour tenter de définir ce qu’est l’art. 
© Émilie Jouvet
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La réalisatrice et photographe Émilie Jouvet a notamment signé One Night Stand, le premier porno queer français, ou Too Much Pussy, road-movie documentaire qui suit une troupe d’artistes et de performeuses en tournée. Depuis début 2014, son travail photographique est également regroupé au sein d’un beau livre éponyme. J’ai pris un café au soleil avec elle pour parler féminisme pro-sexe, images et désir. 

Salut Émilie, peux-tu te présenter?

Je suis réalisatrice, photographe, féministe, écolo… Cette liste pourrait continuer pendant longtemps. 

Tu réalises quoi?

Je fais de la vidéo d’art, aussi bien des petits formats destinés aux galeries que des longs-métrages. Ces derniers sont davantage cinématographiques mais gardent quand même un côté expérimental: c’est un peu du docufiction. L’un d’entre eux s’appelle One Night Stand, c’est un porno queer, le premier en France. L’autre, Too Much Pussy, est un road-movie documentaire, il n’est pas porno mais parle de sexualité, dans une perspective féministe pro-sexe. Ce film est sorti en France et à l’étranger et, vu qu’au cinéma on ne peut pas montrer de scènes trop explicites, j’en ai fait une deuxième version, intégrale celle-ci, qui s’appelle Much More Pussy.

C’est quoi le féminisme pro-sexe?

Il y a différents courants dans le féminisme. Il y a notamment eu le féminisme deuxième vague, celui des années 70, où les femmes se sont battues pour qu’on ait plein de droits, tout en ayant une vision de la sexualité assez particulière: elles étaient contre la pornographie et la prostitution, car elles pensaient que les femmes étaient victimes de la sexualité des hommes. En réaction à ça, plein de féministes se sont dit qu’au lieu d’interdire la pornographie, il valait mieux se réapproprier les moyens de représentation de la sexualité, celle-ci n’étant pas un mal en soi, mais juste représentée par des hommes pour un public d’hommes. L’idée était: “Pourquoi ne pas s’emparer de ces outils-là et en faire nous-mêmes?” Cette mouvance, dans laquelle je m’inscris, est née aux États-Unis dans les années 80, 9o, mais la “sex war” entre les deux courants féministes sévit encore aujourd’hui.

Emilie Jouvet 2

© Émilie Jouvet

Comment l’appartenance à cette mouvance se traduit dans ton travail?

Artistiquement, je trouve intéressant d’explorer la sexualité et ses représentations. La sexualité est souvent un territoire d’oppression, mais peut aussi être un territoire de liberté si l’on s’en empare. Les gens que je prends en photo ou que je filme ne sont pas des mannequins. Ils montrent leurs désirs et leurs corps tels qu’ils sont, de manière frontale. Ils ne rentrent pas dans des normes préétablies.  

La photo, c’est quoi pour toi?

J’ai toujours fait de la photo, depuis toute petite, au départ comme un jeu. Avant ma naissance, ma chambre était le labo dans lequel mon père développait ses photos. Quand je suis arrivée, il a tout déménagé dans le placard du couloir. J’ai grandi avec la photo, à tel point que, quand je suis rentrée aux Beaux-Arts, je n’ai pas pensé à en faire, car pour moi ce n’était pas de l’art, c’était un truc du quotidien. J’ai expérimenté la peinture, la sculpture, mais au final, je me suis aperçue que la photo et la vidéo me touchaient davantage. 

C’est quoi l’art pour toi?

Je pense que l’art est une vision du monde que chaque artiste, quelle que soit la qualité de ses oeuvres, essaye de transmettre. Ça peut être scientifique l’art, c’est une recherche. Un artiste donne à voir ses expérimentations.

Emilie Jouvet 3

© Émilie Jouvet

En regardant ton livre, je me suis justement demandé si c’était une recherche ou plutôt une porte ouverte sur ton intimité, comme le travail de Nan Goldin par exemple. 

C’est un peu les deux, certaines images naissent dans un cadre très intime. D’une manière générale, j’essaye de laisser assez de place à la personne que je photographie pour qu’elle se sente suffisamment à l’aise et se mette en scène comme elle en a envie. Il y a toujours un petit moment où la personne se fige, où elle prend une pose -on a tellement l’habitude d’avoir un appareil photo sous le nez qu’on a tendance à adopter une position dans laquelle on se pense plus photogénique. J’attends que ce moment passe, je dis à la personne ce que je vois en elle et ce que je veux montrer à l’image, l’idée étant de prendre le pouvoir sur ce qu’elle a envie de me dire.

Ton livre commence par des définitions du désir: quelle est la tienne?

Le désir est une pulsion de vie. Le désir, et je ne parle pas du désir sexuel, c’est ce qui fait de nous des humains.


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