culture

Avec la fanfare 30 nuances de noir·es, l'afroféminisme descend dans la rue

La fanfare afroféministe 30 nuances de noir·es se produira ces samedi et dimanche 18 et 19 novembre à la Villette. On a assisté à une répétition. 
© Seka
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Marotte des médias, mouvement communautaire, l’afroféminisme n’a pas fini de faire parler de lui, et les femmes noires de se faire entendre. Après les réseaux sociaux et le cinéma, c’est la rue et le spectacle vivant qui sont investis. Avec 30 nuances de noir·es, la chorégraphe Sandra Sainte Rose propose une déambulation dansée pour investir l’espace public. On a assisté à une répétition et rencontré les artistes -nombreuses- du projet.

En ligne, Diane, Serena, Emy et les autres danseuses marchent “avec attitude” pour se mettre en jambes et se libérer l’esprit. C’est ainsi, entre autres, que la fanfare 30 nuances de noir·es se prépare pour sa troisième sortie, qui aura lieu le samedi 18 novembre à la Villette. Dans un coin de la salle que le parc du nord parisien met à disposition d’artistes en résidence, Sandra Sainte Rose veille au grain. Danseuse et chorégraphe depuis 10 ans, elle est à l’origine de ce spectacle, une première européenne, qui mêle performances dansées, chants et musique live, porté par des femmes noires. Formée chez Mohamed Belarbi,  elle rêvait de créer sa fanfare depuis qu’elle a commencé comme interprète de danses hip-hop dites debout, comme le waacking et le locking. Née en Martinique et élevée en Côte d’Ivoire, l’artiste convoque une bonne partie des cultures noires diasporiques dans son show, mais aussi son vécu de femme noire en France. “J’ai très vite senti que mon histoire avait une résonance avec celles d’autres”, explique-t-elle. 

 

 

Une esthétique de la survisibilisation

Après un master en études de genre à Saint-Denis, entamé pour mieux pouvoir répondre à ceux qui lui renvoyaient à la figure l’aspect communautaire de son travail, la chorégraphe sort de la fac avec un bagage et une assurance intellectuel.le.s nouvel.le.s. Et constate aussi qu’on l’écoute mieux. Le nom de 30 nuances de noir·es s’impose rapidement, en pied de nez à Fifty Shades of Grey et à l’érotisation excessive et tordue du corps féminin dans le film. Très vite, le projet devient un manifeste contre l’invisibilité des femmes noires dans l’espace public: parler du problème en les survisibilisant devient l’esthétique du projet. Mais 30 nuances de noir·es est aussi l’occasion de mieux faire connaissance avec des talents individuels. C’est le cas d’Awori, voix du duo Kami Awori, qui a rejoint la fanfare après une rencontre dans la brève parenthèse militante qu’a effectuée Sandra Sainte Rose. Si Awori donne de la voix, elle s’épanouit dans le projet grâce à la danse. Ce soir-là, quelques danseuses manquent à l’appel. Mais Aïsha, souriante, même quand elle se trompe dans les enchaînements, est là. La jeune femme de 23 ans est en mission et prête à s’entraîner dur pour que les représentations de la Villette soient parfaites. “Je ne danse pas seulement pour moi. Ce projet va au delà de la danse. C’est hyper motivant et ça met beaucoup de pression”, note cette afroféministe revendiquée.

 

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Un travail d’artisanes

À l’heure où le harcèlement de rue est dénoncé et où les études démontrent que l’espace public est confisqué aux femmes et dangereux pour elles, cette parade composée de femmes, noires, de toutes corpulences et venant de tout l’espace diasporique africain, est éminemment actuelle et politique. Mais la réduire à cela serait ne pas rendre justice à la recherche de création qui habite Sandra Sainte Rose. Pour Gilla, 37 ans, l’attrait pour le projet a été avant tout artistique. “Je ne suis pas militante, juste plus sensibilisée; je ne me tais plus face aux injustices”, dit-elle. Comme Awori, elle trouve ici un espace où la discussion avec d’autres femmes comme elle est plus simple. Dans le bâtiment, les notes de La Vie en rose résonnent. Adeline, Naïma, Roslyn et les autres musiciennes sont en train de répéter. La flûtiste et chanteuse Célia Wa, directrice musicale de la fanfare, et Adélaïde Songeons, arrangeuse musicale du projet et tromboniste émérite qui joue régulièrement pour De La Soul ou FFF, se relaient pour guider la répétition. “C’est ma costumière qui m’a conseillé d’utiliser ce morceau d’Edith Piaf, dans la version de Grace Jones”, se souvient Sandra Sainte Rose. Annie Melza-Tiburce, une quinzaine d’années d’expérience sur les plateaux de cinéma, est aussi l’un des piliers de cette création. Le thème or et argent, pour la flamboyance, c’est elle. Au misérabilisme auquel les femmes noires se sentent souvent réduites, elle oppose paillettes et brillance dans 30 nuances de noir·es. Solennelles, le menton haut, lors de leur première sortie sur le perron du Centre FGO Barbara en mars dernier, les 25 artistes avaient fait forte impression.
Ce qui manque au projet aujourd’hui? “Plus d’investisseur.e.s!”, rigole Sandra Sainte Rose. Même si les institutions la soutiennent (le projet de Sandra Sainte Rose bénéficie d’une subvention de la DRAC Île-de-France, très difficile à obtenir), le spectacle coûte cher. Il apporte en tout cas la preuve que l’afroféminisme en France, après les documentaires comme Ouvrir la voix d’Amandine Gay, dans lequel la chorégraphe apparaît brièvement, et les études qui lui sont consacrées, comme le travail de la chercheuse Silyane Larcher, ne fait qu’éclore et nourrir des œuvres qui questionnent notre société.

Dolores Bakèla 


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