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Avec “Les Filles du Soleil”, Eva Husson signe le premier film de guerre sur des femmes combattantes

Pour son deuxième long métrage après Bang Gang, Eva Husson a décidé de s’intéresser à un commando de combattantes kurdes. Son film rend hommage au courage de ces femmes qui ont cherché à libérer leur ville des mains de Daech. Interview.  
© Wild Bunch
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D’après toi, combien de films ont été faits sur des femmes combattantes?” En pleine interview, la réalisatrice Eva Husson nous pose une colle. On a beau chercher, on n’a que le nom de Kathryn Bigelow qui nous vient et, jusqu’à preuve du contraire, le casting de Démineurs était plutôt 100% masculin. La réponse d’Eva Husson? Aucun. “J’ai fait mes recherches pour Les Filles du soleil, et il n’y avait jamais eu de film de guerre sur des femmes combattantes avant”, constate la réalisatrice (Ndlr: si l’on excepte les documentaires, comme le magnifique Terre de roses sur les combattantes du PKK). En racontant l’histoire de Bahar (Golshifteh Farahani), combattante yézidie qui tente de libérer sa ville avec l’espoir de retrouver son fils, et de Mathilde (Emmanuelle Bercot), la photoreporter qui décide d’immortaliser son combat, Eva Husson a brisé un silence. Et elle est devenue, par la même occasion, l’une des premières femmes à réaliser un film de guerre.

Je n’ai pas fait un film sur le conflit kurde, j’ai fait un film sur les femmes.

Pourtant, rien ne semblait la prédestiner à suivre ce chemin. Il y a trois ans, elle a fait son entrée dans le monde du cinéma français avec son premier long métrage Bang Gang (une histoire d’amour moderne), un film fort et générationnel sur des adolescent·e·s qui découvrent leur corps et leur sexualité. Assez loin des préoccupations géopolitiques des Filles du soleil. C’est qu’en parallèle, son passé familial -son grand-père était un soldat républicain espagnol- l’a poussée à réfléchir à la chute des idéaux et au traumatisme qu’elle peut engendrer. Progressivement, Eva Husson en est venue à s’intéresser aux femmes capturées par Daech et a décidé de plancher sur Les Filles du soleil. Un projet pour lequel elle s’est battue sans relâche, du financement au tournage.

 

 

Avec Les Filles du soleil, Eva Husson a voulu faire résonner sa voix féministe, sur la forme et sur le fond. “Je n’ai pas fait un film sur le conflit kurde, j’ai fait un film sur les femmes”, explique-t-elle. Une ode à la sororité qui lie l’héroïne Bahar aux autres combattantes et qui leur permet de traverser les violences, la séparation de leurs enfants, la guerre et le désespoir. Elles répètent inlassablement leur devise: “Les femmes, la vie, la liberté.” Ce n’est pas pour rien que Thierry Frémaux, le délégué général du Festival de Cannes, a choisi d’organiser une montée des marches réunissant 82 femmes juste avant la projection du film en mai dernier. Huit mois après l’affaire Weinstein et l’émergence du mouvement #MeToo, le geste était particulièrement symbolique. Nous avons rencontré Eva Husson qui a parlé avec nous de female gaze et de la difficulté de s’emparer d’un genre traditionnellement très masculin.

 

Comment t’es-tu renseignée sur ces femmes combattantes pour faire ton film?

Je suis allée les voir, tout simplement! Je me suis rendue sur place et j’ai rencontré les anciennes captives, les combattantes, les hommes qui faisaient partie des réseaux d’exfiltration… Mon métier, à la base, ce n’est vraiment pas d’être reporter, ou d’aller à la rencontre de gens qui viennent d’être traumatisés. Je ne pensais pas forcément que ces femmes auraient envie de se confier à moi. Et pourtant elles l’ont fait, avec beaucoup de générosité et d’intelligence. Elles avaient envie que ce qu’elles ont vécu soit connu de tous.

Il est très rare de voir une femme réaliser un film de guerre…

Oui, d’ailleurs certaines personnes du financement disaient “On ne comprend pas, Eva Husson n’a jamais fait un film de guerre, pourquoi elle saurait en faire un…” La question ne se serait pas posée avec un réalisateur! J’ai fait beaucoup de recherches et j’ai vu qu’aucun film n’avait jamais été réalisé sur des femmes combattantes. Nous sommes en 2018, et il n’y avait jamais eu de film de guerre sur les femmes! D’un côté, je trouve ça atterrant et de l’autre, ça me remplit d’espoir. Il y a des possibilités qui s’ouvrent et j’encourage vraiment les jeunes femmes qui ont envie d’être réalisatrices à en profiter. C’est le far west: ça fait cent ans qu’on voit des histoires de mecs avec des quadragénaires déprimés. Il reste plein de choses qui n’ont pas été représentées, c’est une chance incroyable. Il faut s’en emparer!

Filles du soleil Eva Husson © Wild Bunch

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As-tu été inspirée par le parcours de Kathryn Bigelow, que l’on cite toujours comme la réalisatrice de films de guerre par excellence?

Disons qu’elle fait partie d’une autre génération. Quand j’avais vingt ans et que j’ai commencé à écrire mes premières histoires, je n’écrivais que des personnages masculins. Pour moi, la dramaturgie et la narration passaient systématiquement par l’incarnation d’un corps d’homme. Je ne savais pas raconter une histoire de femmes. Je savais pourtant qu’il y avait des écrivaines et des réalisatrices, mais dans mes constructions mentales la domination masculine était tellement intégrée que je ne savais pas raconter une histoire en parlant de ce que je connaissais intimement. C’est selon moi ce qui est arrivé à Bigelow. Elle raconte très bien ces histoires masculines, qui reflètent sa génération, mais je pense qu’il est vraiment temps de parler de certaines choses sans attribuer des caractères virils aux personnages féminins.

Justement, dans le film, tu montres bien que ces femmes combattantes ne prennent pas d’attributs masculins pour se faire accepter. C’était important pour toi?

Oui, j’ai vraiment fait attention à cet aspect dans le film. Ça me paraîtrait complètement absurde de faire une scène avec un capitaine qui hurle sur des jeunes recrues comme si c’était un film de guerre d’hommes. Ce que j’ai vu chez les combattantes, c’est qu’elles ne communiquent pas de la même manière que les hommes. J’ai aussi été marquée par des détails du quotidien. Quand elles se lèvent, elles se brossent les cheveux. C’est ce qu’elles font, littéralement, même dans ce contexte. Ça ne veut pas dire qu’elles sont moins courageuses ou qu’elles savent moins bien se servir de leurs armes.

La question de la représentation de la violence sur le corps des femmes m’obsédait.

L’une des héroïnes du film est enceinte et il y a une scène très dure où son accouchement fait presque échouer son opération de sauvetage…

Cette scène a failli sauter 25 fois, tout le monde trouvait que c’était une scène chère et compliquée à tourner. Moi, je me disais qu’elle était essentielle. Les femmes ne choisissent jamais quand leur corps prend le dessus et cela fait partie de nos vies et de nos histoires. Je voulais aussi montrer l’entraide entre femmes. Cette grossesse est une expérience qu’elles vivent toutes ensemble. Bahar répète à son amie qui accouche: “Je suis là, tu n’es pas seule.” C’est un modus operandi très féminin, qu’on a beaucoup désappris dans nos sociétés occidentales. On vit la maternité de manière très isolée. Je voulais montrer qu’il serait bon de se retourner vers une certaine sororité.

La manière dont tu montres les violences sexuelles dans le film semble aussi très réfléchie. As-tu voulu imposer un “female gaze”?

C’est l’une des choses auxquelles j’ai le plus réfléchi. La question de la représentation de la violence sur le corps des femmes m’obsédait. Elle a toujours été exprimée à 95% par un “male gaze”. Je trouve qu’il est ambivalent dans le meilleur de cas, et franchement malsain dans le pire des cas. Au cinéma, j’ai l’impression que, lorsqu’il y a une scène de viol, il y a toujours un spectateur masculin que ça va exciter. C’est indécent et l’idée que cela puisse arriver avec mon film m’empêchait de dormir la nuit. J’ai donc réfléchi à ce qu’est le viol. Au fond, il n’a rien à voir avec le sexe. C’est un outil de pouvoir sur l’individu et sur la communauté, une manière d’affirmer sa domination en partant du principe que ces femmes vont être détruites. Pour la scène la plus dure, celle du viol de la sœur de Bahar, j’ai donc choisi de rester sur le point de vue de Bahar. On voit à quel point cet événement la brise et la manière dont elle va utiliser cette colère et la transformer en force et en résistance.

Filles du soleil Eva Husson © Wild Bunch

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La réception du film à Cannes par la presse française a été très dure. Comment l’as-tu vécue?

C’était d’une violence sans nom. On s’est fait lyncher. Je me suis aperçue en m’intéressant au sujet que le lynchage arrive dans une société à un moment où deux plaques tectoniques se rencontrent. La personne qui se fait lyncher se trouve être juste sur le point de tension. Selon moi, c’est ce qui s’est passé. L’affaire Weinstein avait éclaté huit mois plus tôt et la France avait du mal à voir le problème. J’étais une femme qui faisait un film de guerre, j’avais touché à l’objet phallique par excellence. J’avais brisé la tradition française de traiter les sujets géopolitiques avec une approche très naturaliste. Thierry Frémaux et les collectifs féministes avaient choisi d’organiser la marche des femmes le jour de la projection de mon film. Aujourd’hui, il y a une prise de conscience sociétale post-#MeToo qui n’était pas du tout mature au moment de Cannes. C’était une vraie recette de cocktail Molotov. Mais la tournée mondiale qui a suivi a pansé nos plaies. Beaucoup de femmes m’ont remercié d’avoir montré ces personnages forts au cinéma. On se rend compte qu’il y a une vraie demande de diversification des points de vue dans cette société qui se voit à tort comme blanche et masculine. Le besoin est là!

Propos recueillis par Pauline Le Gall 


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