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Cinéma

“La Mauvaise réputation”, les mariages forcés à l'épreuve d'un film choc

Avec La Mauvaise réputation, Iram Haq signe un film engagé et émouvant sur les kidnappings de jeunes femmes et les mariages forcés. Fiction inspirée de la propre histoire de la réalisatrice norvégienne, le film alerte sur les problèmes d’intégration et de sexisme.  
© ARP sélection
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À 14 ans, alors que je grandissais en Norvège, mes parents m’ont kidnappée et emmenée au Pakistan contre ma volonté. J’y ai passé un an et demi avant de pouvoir revenir en Europe.” Dans La Mauvaise réputation, dont la sortie en France est prévue le 6 juin, la réalisatrice norvégienne Iram Haq s’attaque au douloureux sujet des kidnappings de jeunes femmes et des mariages forcés. Fiction inspirée de sa propre vie, le film conte l’histoire de Nisha, une adolescente pakistanaise qui grandit en Suède, incarnée par Maria Mozhdah, 18 ans, qui crève l’écran pour son premier rôle au cinéma.

Partagée entre ses amis, un mode de vie norvégien qu’elle affectionne et les traditions pakistanaises que lui imposent sa famille, Nisha navigue entre deux mondes. Mais lorsque son père la surprend en compagnie d’un garçon, rien ne va plus. Nisha est kidnappée et envoyée au Pakistan, chez une tante qu’elle connaît à peine, pour laver l’honneur de sa famille et rentrer dans le droit chemin.

Dans ce film bouleversant, Iram Haq alerte avec justesse sur le sort de ces milliers de jeunes femmes qui, chaque année, sont forcées à embrasser une vie qu’elles n’ont pas choisie. Un poing levé qui permet à la réalisatrice d’exorciser des douleurs intimes et de sceller une réconciliation avec son père survenue 26 ans après son retour du Pakistan. “Mon père m’a encouragée à faire ce film, se souvient-elle. Alors que j’écrivais La Mauvaise réputation, il m’a recontactée pour s’excuser et me dire qu’il soutenait ma démarche. Il était gravement malade et il est décédé avant la fin du tournage, mais j’ai pu lui pardonner avant sa mort et je sais qu’il aurait été fier du film et du message qu’il transmet.

 

 

Pourquoi as-tu souhaité raconter ton histoire dans ce film?

J’avais besoin de dire ce qu’il m’était arrivé, ce qu’il arrive à des milliers de jeunes filles dans le monde, chaque année. En phase d’écriture, ce sont mes souvenirs que j’ai essayé de coucher sur le papier, je me suis replongée dans cette période difficile de ma vie, quand, à 14 ans, j’ai été kidnappée par ma famille et envoyée au Pakistan. Mais, au fur et à mesure, j’ai compris que si je voulais raconter cet événement avec justesse, je devais m’en détacher. C’est donc l’histoire de Nisha que j’ai décidé de raconter. Nisha, c’est moi et toutes les autres.

C’est ton troisième film. Pourquoi avoir attendu?

Je voulais être sûre d’avoir le recul pour raconter cette histoire sans caricaturer les personnages ou ce qu’ils traversent. Je ne voulais pas transmettre une vision unilatérale de la situation, je tenais à ce que l’on appréhende les motivations, les émotions, les craintes de chacun·e. Il était très important qu’on saisisse ce que traverse Nisha, mais aussi ce que ses parents éprouvent. C’était la seule manière pour moi de cerner le problème dans sa globalité et toute sa complexité.

Ce qui est très marquant dans La Mauvaise réputation, c’est le poids du groupe, de la communauté. Tu penses que le problème vient de là, de cette peur du qu’en-dira-t-on?

En grande partie, oui. C’est à cela que fait référence le titre, à ce que pensent les autres (Ndlr: le titre original signifie Que vont dire les gens). L’honneur est au centre de tout. C’est une échelle de valeur pour hiérarchiser les gens et les familles. Perdre son honneur, c’est se marginaliser, devenir un paria au sein de son propre groupe. C’est cela que craint la famille de Nisha. C’est cette peur du jugement des autres qui crée ce climat oppressant, particulièrement pour les jeunes femmes.

Il faut absolument ouvrir un débat sur la question des mariages forcés, des kidnappings de jeunes femmes, et plus globalement de l’intégration des personnes ayant une double-culture.

Pourquoi les femmes semblent-elles les seules à supporter ce poids?

Les hommes doivent rester dignes et fidèles aux traditions, mais ça s’arrête là. Les femmes en revanche, doivent “se tenir” et savoir où est leur place. Si elles sortent du rang, elles déshonorent leur famille. Les filles veulent rendre leurs parents fiers et doivent donc souvent renoncer à des envies, des désirs, des rêves qui ne collent pas avec l’image fabriquée d’une “fille respectable”. Ceci dit, ce sont des injonctions que l’on retrouve partout à travers le monde avec la culture du viol ou le slut-shaming.

Dans le film, tu décris l’impossibilité de concilier la culture pakistanaise et le mode de vie norvégien…

C’est ce que j’ai vécu enfant, cette sensation de devoir trancher entre deux cultures. Mais c’est impossible, alors on essaye de se conformer à chaque mode de vie pour plaire à tout le monde. Et l’on se perd. C’est ce qui arrive lorsque deux mondes s’entrechoquent et qu’aucun dialogue n’est engagé. Les enfants se retrouvent coincés entre leurs ambitions et les traditions. Ils se perdent à essayer de s’intégrer dans deux univers totalement différents. Les parents sont, eux, souvent désemparés et peinent à entamer une discussion pour trouver des solutions.

Que faire pour lutter contre ce phénomène?

Il faut absolument ouvrir un débat sur la question des mariages forcés, des kidnappings de jeunes femmes, et plus globalement de l’intégration des personnes ayant une double-culture. Il faut mettre le sujet sur la table et en parler sans pincettes ni tabous, sans craindre d’aborder des questions de race, de religion ou d’immigration. L’objectif n’est pas de dresser des communautés les unes contre les autres ou de stigmatiser qui que ce soit, l’objectif est de trouver des solutions pour protéger les jeunes filles et mieux comprendre les familles.

Penses-tu que la récente médiatisation des combats féministes peut aider à changer les choses?

J’aimerais beaucoup, mais je ne pense pas. Je pense que tant que nous n’aurons pas une vraie discussion de fond sur la condition féminine et les exigences liées au genre, rien ne changera. Et ce débat doit s’ouvrir maintenant et durer le temps qu’il faut, pas seulement quelques semaines.

Propos recueillis par Audrey Renault


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