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Cinéma

“Mon Tissu préféré” fait souffler un vent de liberté sur le cinéma syrien

Repéré dans la sélection Un Certain Regard du dernier festival de Cannes, Mon Tissu préféré est un conte initiatique construit comme une invitation au voyage, dans l’intimité d’une jeune femme en quête de liberté individuelle, sur fond de guerre civile syrienne.
© Gloria Films
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L’arrivée de Gaya Jiji en France a coïncidé avec la victoire française à la Coupe du monde de football il y a pile vingt ans. Depuis, la réalisatrice syrienne exilée à Paris a obtenu un master en réalisation à l’université Paris 8, réalisé trois courts métrages, et sort en salles le 18 juillet prochain son premier long, Mon Tissu préféré.

En attente d’une synchronicité heureuse entre son destin et le sort de l’équipe de France, la réalisatrice de 38 ans a présenté son film au festival des cinémas arabes qui s’est déroulé du 28 juin au 8 juillet dernier à l’Institut du Monde arabe, quatre ans après avoir été invitée au festival de Cannes par la Fabrique des Cinémas du Monde dont le but est d’encourager l’émergence de la jeune création des pays du Sud sur le marché international.

J’ai toujours voulu parler des femmes de cette région particulière du monde.

Mon Tissu préféré, qu’elle a écrit pendant son retour en Syrie à l’aube des printemps arabes -le film a finalement été tourné en Turquie à cause de la guerre civile qui ravageait le pays-, porte l’écho d’une femme en pleine révolte intérieure, face à la violence d’un pays sur le point de basculer. Un tableau onirique et doux sur les conflits, intimes et politiques, qui s’inspire des codes visuels du théâtre et de la peinture. Rencontre. 

Qu’est-ce qui t’a inspiré ce personnage de jeune femme rebelle et rêveuse?

Mon Tissu préféré est un film très personnel. C’est une sorte d’autofiction très influencée par mon propre parcours psychologique et celui des personnes de mon entourage, mes amies ou ma famille. Je m’identifie beaucoup à Nahla, c’est un personnage très introspectif et j’ai conçu ce film comme son monologue intérieur.

Que représente cet amant dont elle rêve tant?

Cet homme fantasmé résume un peu toutes les réalités manquées de sa propre existence. Il incarne tout ce qui manque de beauté et de douceur à sa vie. Ses rêves sont une bulle esthétique dans un monde qu’elle trouve moche. Elle est dans un pays en guerre, elle déteste son travail, ses rapports avec sa mère sont compliqués. Cet homme est un peu un condensé de tous ses rêves.

gaya jiji mon tissu préféré cinéma syrie © olvier julien

Gaya Jiji © Olivier Julien

Cet univers onirique transparaît visuellement dans le film. Quelles ont été tes inspirations esthétiques?

Belle de jour de Luis Buñuel mais aussi Une Journée particulière d’Ettore Scola, pour le lien fort qu’il a su créer entre la trame de fond politique et l’intimité des personnages, ont été deux vraies références pendant l’écriture du scénario. Je me suis également beaucoup plongée dans la peinture impressionniste de Degas et Manet ainsi que dans la pièce de Federico Garcia Lorca La Maison de Bernarda Alba et son huis clos féminin. J’ai essayé de traduire visuellement le conflit de ces femmes sans figure masculine, en insistant sur les différentes atmosphères des lieux entre l’appartement familial, celui de Madame Jiji, et puis le monde des rêves. Mais je voulais rester subtile donc j’ai gardé une image réaliste en travaillant légèrement des effets de lumière qui permettent de distinguer les scènes de rêve du reste du film.

Ton film est une sorte de tableau de femmes qui cherchent toutes à s’affirmer à leur manière… Quel message voulais-tu transmettre?

J’ai toujours voulu parler des femmes de cette région particulière du monde. Chacune des femmes du film représente une facette de “la femme syrienne”. La mère essaie de maintenir la tradition pour ses filles, la petite sœur incarne la révolution de la jeune génération, Mme Jiji est une sorte de figure maternelle alternative, qui pousse le personnage à s’aventurer à l’intérieur d’elle-même alors que sa vraie mère lui impose des barrières. Je voulais montrer que, dans ce pays en guerre, toutes les femmes font finalement face à leurs propres conflits.

Comment es-tu parvenue à créer ce lien entre les conflits internes des personnages et le conflit politique en Syrie?

Je ne voulais pas faire un film sur la guerre. Si le conflit syrien est toujours en toile de fond, ce n’est pas le propos. D’ailleurs Nahla ne s’exprime jamais directement sur le sujet. Les choses changent autour d’elle sans qu’elle ne puisse l’éviter, mais elle n’en parle jamais. C’est seulement dans l’appartement de Mme Jiji que l’on réalise comment la violence environnante trouve un écho dans sa propre guerre interne.

Pour des raisons de sécurité, tu as tourné le film à Istanbul, en Turquie. Quelles ont été les principales difficultés?

Heureusement, le film se déroule principalement à huis clos, car même si Istanbul est une ville orientale, il a fallu changer beaucoup de choses. Malgré mes efforts pour rester le plus fidèle possible à Damas, j’ai réalisé au montage que ma ville n’existait pas dans le film. C’est pour cela que j’ai décidé d’incorporer des images documentaires sur la rébellion faites par des amateurs. Je mélange ainsi deux styles d’images différents que sont le documentaire et la fiction, ce qui n’était pas prévu à l’origine. Quant à l’équipe, il y avait parfois des problèmes de communication entre nous puisque nous parlions à la fois l’arabe, le turc, le français et l’anglais sur le tournage.

Comment as-tu choisi tes actrices, qui sont libanaises et non syriennes?

Au départ, je souhaitais travailler avec des actrices syriennes mais j’ai réalisé que j’étais face à de réelles difficultés administratives pour les faire sortir du pays, et j’avais aussi beaucoup de mal à trouver mon personnage. J’ai donc élargi ma recherche en lançant un casting sauvage sur Facebook, sur des sites et aussi à travers le bouche-à-oreille. Finalement, pendant le montage, j’ai oublié qu’elles n’étaient pas syriennes. Pour le personnage principal, je souhaitais une actrice avec un physique généreux, qui soit belle mais dans sa différence. Je voulais que son corps puisse faire face au monde aseptisé qui l’entoure. Pour sa sœur, je cherchais une femme répondant aux canons de beauté classiques, tout en fragilité également. Enfin, pour la troisième sœur, je voulais quelqu’un d’un peu révolté.

À quoi ressemble le cinéma syrien aujourd’hui?

De plus en plus de films syriens sont produits de manière indépendante, en dehors de la tutelle de l’État, ce qui permet de faire émerger des talents. Je ne pense pas que le film soit projeté là-bas malheureusement mais j’ai vraiment envie que mon film soit vu par des Syriens et dans beaucoup de pays du monde. Depuis Cannes, j’ai reçu beaucoup de messages positifs de la part de jeunes Syriens qui m’ont dit que le film leur avait donné de l’espoir. Mais je souhaite rester universelle et porter un message qui puisse toucher tout le monde.

Propos recueillis par Lou Mamalet


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