culture

Sexisme, styles, motivations: 47 graffeuses témoignent dans un livre

Pour réaliser cet ouvrage intitulé Graffeuses et publié en mai dernier, Élise Clerc est partie à la rencontre de 47 artistes qui exercent ou ont exercé le graffiti entre 1980 et aujourd’hui. Avec sa coautrice Audrey Derquenne, elle dresse un portrait hétérogène et touchant de cette discipline urbaine. 
© Pô
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Les compliments qu’on reçoit des hommes sonnent comme des faveurs, ou de la galanterie. On connaît toutes cette rengaine ‘pas mal pour une fille’, qui est à mon sens frustrante car tu ne sais pas quelle réaction ta pièce aurait suscitée si elle avait été anonyme.” Depuis 2001, Shay tagge les murs de Paris avec ses bombes de peinture. À 32 ans, elle a accepté de raconter son histoire, d’expliquer ses motivations, de décrire son style et sa vision du graff dans Graffeuses, un bel ouvrage en librairies depuis début mai. Au total, 47 artistes féminines aux profils très divers, qui exercent ou ont exercé en France entre 1980 et aujourd’hui, se confient dans ce livre illustré par des œuvres tirées de leurs portfolios respectifs.

Milieu essentiellement masculin, le graffiti compte peu de femmes dans ses rangs et surtout, leur travail est très peu mis en avant, à l’instar d’ailleurs de ce qui s’est passé pour nombre de femmes artistes depuis que l’histoire de l’art existe”, peut-on lire dans l’introduction de Graffeuses. Si se lancer dans le projet lui paraissait dans un premier temps ambitieux, Élise Clerc, coautrice de l’ouvrage avec Audrey Derquenne, a eu à cœur de donner de la visibilité à ces artistes trop souvent oubliées. À 37 ans, cette dernière connaît bien le monde du graff, elle en a fait partie dans les années 2000 et a même créé un blog pour faire entendre la voix de quelques unes des femmes qu’elle a pu y croiser.

Les graffeuses reviennent sur les nuits passées en garde à vue ou les changements opérés après l’arrivée d’un enfant.

De son expérience personnelle et des témoignages qu’elle a pu recueillir au fil des années, elle garde la sensation d’une ambiance particulière entre les femmes artistes, moins compétitive que celle qui règne chez leurs collègues masculins. La suspicion et les clichés concernant les graffeuses l’ont également marquée. Elles seraient incapables d’escalader des grillages, dénonceraient facilement leurs ami·e·s au poste de police et affectionneraient particulièrement les lettres roses et rondes. Toutefois, Élise Clerc reconnaît qu’être de sexe féminin présente quelques avantages dans cette discipline, comme le comportement des forces de l’ordre généralement plus indulgentes. Vous l’aurez deviné, Graffeuses aborde sans détour le sexisme dans le graff. Mais pas que. Les artistes sollicitées reviennent aussi sur les nuits passées en garde à vue, les changements opérés après l’arrivée d’un enfant, ou se souviennent de ce qui leur a donné envie de se lancer. Nous avons rencontré Elise Clerc pour en découvrir un peu plus sur ces graffeuses et l’évolution de ce street art. 

 

La graffeuse Veneno devant l’une de ses œuvres à Nantes en 2016 © Dürer Gr

Quelles évolutions a connu le monde du graffiti depuis les années 80? 

Je pense que les motivations sont restées les mêmes: certain·e·s sont attiré·e·s par l’esthétique, d’autres par l’esprit de rébellion, de rejet de la société.  À mes yeux, la différence la plus marquante entre hier et aujourd’hui est l’accessibilité du matériel et sa qualité. Dans les années 80 et 90, il fallait racheter de vieilles bombes de carrosserie ou les voler alors qu’aujourd’hui on trouve tout ce dont on a besoin facilement et à tous les prix. 

Aujourd’hui, certains espaces permettent de s’initier au graffiti en toute légalité. Est-ce la fin de l’esprit contestataire de la discipline?

Le côté “touriste” qui peut effectivement exister n’a rien de nouveau. L’exposition en galeries a commencé très tôt aux États-Unis et la RATP a même fait appel à des graffeurs célèbres dans les années 90 pour la réalisation d’affiches. Le graff grand public s’est développé en opposition à l’aspect underground et illégal de la discipline, même si en général, les artistes touchent aux deux.

Quel est le profil type de la graffeuse aujourd’hui?

Je ne pense pas qu’on puisse parler d’un “profil type” dans le graff de manière générale. Il y a des blanc·he·s, des noir·e·s, des asiatiques, des bourgeois·e·s, des pauvres… Bref, plein de personnes très différentes qui se retrouvent autour d’une même passion. Pour les femmes, c’est pareil: il y a autant de profils qu’il existe de graffeuses. On peut toutefois remarquer qu’elles ont deux choses en commun: une personnalité artistique marquée et un caractère fort qui permet de continuer à exercer malgré les clichés. 

Les hommes se demandent: ‘Ça existe des filles qui font du graff?’, ‘Elles aiment ça aussi?

As-tu été personnellement confrontée à ces clichés sexistes?

J’ai baptisé mon blog Pas mal pour une fille à partir d’une remarque que m’a faite un homme à la fin d’un graff. On a toutes entendu cette phrase. Les graffeuses sont regardées de manière assez curieuse, mais c’est plutôt compréhensible: ce milieu est très masculin. Quand les hommes qui ont l’habitude d’être entre eux voient arriver une fille, ça soulève pas mal de questions. Ils se demandent: “Ça existe des filles qui font du graff?”, “Elles aiment ça aussi?” Ça peut facilement blesser, surtout parce que l’ego a une place très importante dans notre discipline. 

Tu as l’impression que les graffeur·se·s ont un ego particulièrement prononcé?

Graffer, c’est une manière de se surpasser, c’est un cri un peu égocentrique. Chez les hommes, on retrouve beaucoup ce désir de faire plus et mieux que son voisin. Ça se matérialise par exemple dans des situations où un graffeur se positionne à côté d’un autre et réalise une oeuvre plus grande et plus impressionnante. On retrouve l’esprit des battles de hip-hop: c’est une manière de se comparer gentiment, dans un esprit en général bon enfant. Parfois, il arrive que certains artistes marchent sur les plates-bandes des autres, repassent -et donc effacent- l’œuvre d’une personne avec qui ils se sont disputés. Dans ces cas-là, on entre effectivement dans une petite guerre d’ego.

©Tyles Graffiti

C’est quelque chose qu’on ne retrouve pas chez les graffeuses?

Je trouve que c’est plutôt masculin, peut-être parce que les femmes sont moins nombreuses, donc moins en concurrence. 

En lisant les témoignages des graffeuses interviewées, est-ce que quelque chose t’a particulièrement marquée?

Leurs témoignages ne se ressemblent absolument pas, ils sont tous très différents. Mais à vrai dire, je m’en doutais avant de recevoir leurs textes. J’ai été plus surprise par la sincérité et la façon dont certaines graffeuses comme ou Fancy, qui sont pour moi des références, se sont confiées de façon très personnelle.

Avec Internet, les graffeuses ont gagné en visibilité.

Certaines des graffeuses évoquent l’existence de crews entièrement féminins. C’est classique?

On a effectivement interviewé le SDX crew de Toulouse, en activité depuis 2005 et entièrement féminin. Pour autant, il existe à ma connaissance très peu de groupes composés exclusivement de femmes. En France, on ne peut pas parler de phénomène, comme ça peut être le cas en Espagne ou en Italie. 

Quel impact a eu l’arrivée d’Internet sur la visibilité des graffeuses?

Avec Internet, les graffeuses ont bien sûr gagné en visibilité. Avant les années 2000, il fallait se faire connaître à travers des magazines ou des fanzines, ce qui était parfois difficile. Le Web permet aujourd’hui à chacun·e de faire sa propre promotion, principalement sur Instagram ou Facebook, et de découvrir des artistes à l’autre bout du monde. 

Propos recueillis par Margot Cherrid


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