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Avec “Heis (chroniques)”, Anaïs Volpé rend hommage à la jeunesse qui galère

À l’occasion de la sortie en salles demain de Heis (chroniques), objet cinématographique peu conventionnel racontant l’histoire d’une jeune femme de 25 ans obligée de revenir vivre chez sa mère, on a posé quelques questions à sa réalisatrice Anaïs Volpé. 
© Territoire(s) Film
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Heis (chroniques) est un objet artistique à part. Né dans le cerveau d’Anaïs Volpé, 28 ans, il y a quelques années, c’est un long-métrage, qui sort demain en salles, mais aussi une série et une installation artistique. Parlons ici du film, à la fois inclassable, poétique et décalé, qui relate l’histoire d’un frère et d’une sœur -des jumeaux nés le jour de la chute du mur de Berlin- qui vivent avec leur mère, le premier par devoir et la seconde par obligation.

La chute du mur, c’est d’ailleurs l’une des premières images du film: “C’était important pour moi de commencer par ce symbole, précise Anaïs Volpé, car je pense qu’à un moment donné, nous avons été les bébés d’une période pleine d’espoir, de murs qui s’écroulent, de frontières qui s’effacent et qu’à présent, nous sommes les adultes d’une période où plane la menace de la construction de nouveaux murs et de repositionnement des frontières.” Vous l’aurez compris, Anaïs Volpé consacre son film à la génération Y, cette “jeunesse qui galère et qui sait se débrouiller avec pas grand-chose”.

Mue par “un besoin de dire des choses maintenant et pas après”, la réalisatrice -qui joue également l’un des rôles principaux, celui de Pia, la fille artiste- a voulu évoquer les errances de cette jeunesse, freinée par la crise économique et qui peine à s’émanciper, notamment de la famille. Afin de rester cohérente avec son propos, Anaïs Volpé a tenu à réaliser ce film, audacieux de par sa forme, de façon autonome: “La question s’est posée d’aller voir un producteur pour me faire accompagner financièrement dans cette aventure mais j’ai décidé de ne pas le faire, explique-t-elle, car j’estime qu’aller soulever un million d’euros pour parler des jeunes qui galèrent, ce n’est pas honnête, j’ai préféré opter pour le système D.” Résultat? Un objet cinématographique pas vraiment identifiable, touchant, empreint d’une grande liberté, aussi bien dans l’écriture que dans le montage, qui ne laissera personne indifférent. Entretien avec Anaïs Volpé.

En quoi Heis (chroniques) est-il plus qu’un film?

Heis est un projet multimédia, c’est à la fois un long-métrage d’1h30, une série de 5 épisodes de 11 minutes et une installation artistique.
 Il y a des informations complémentaires dans chaque partie du projet et on peut le découvrir dans l’ordre que l’on veut. Pour que ce soit possible, il y a eu beaucoup de travail au niveau de la narration. Je ne voulais pas que les gens voient une seule partie du projet sans la comprendre et être frustrés de ne pas avoir les autres parties à portée de main.
 Et je ne voulais pas non plus qu’il y ait des doublons ou trop de répétitions entre les trois volets pour ne pas rendre la chose trop lourde. Ça a été un vrai casse tête pour rendre les différent volets aussi complémentaires qu’indépendants!

 

Le teaser de Heis (chroniques)

Quel message souhaitais-tu transmettre?

Pour être franche, quand j’ai commencé ce projet, je n’ai pas pensé à transmettre un message en particulier. À l’époque, j’avais 24 ans et j’étais en Chine car j’avais gagné un prix pour mon premier court-métrage, Blast. C’était la première fois que je sortais de l’Europe et ce voyage m’a bouleversée. Là-bas, tout me semblait facile: les rencontres professionnelles, la construction d’un projet, le logement, etc. J’avais le sentiment d’être dans une sorte de “Trente Glorieuses” et j’étais nostalgique d’une époque que je n’avais pas vécue. C’est en m’éloignant de la France que j’ai pris conscience des difficultés auxquelles les jeunes sont confrontés pour “construire” et j’ai eu besoin d’en parler. Je vois tellement de gens de mon âge aujourd’hui qui ont deux, voire trois jobs en même temps, qui doivent abandonner un projet ambitieux car ils n’ont aucun soutien des institutions françaises ou bien retourner vivre chez leurs parents à 30 ans, qu’il était nécessaire pour moi de l’évoquer et de zoomer sur l’espoir qui se dégage de tout ce brouillard. Du coup, j’ai commencé à filmer là-bas, en Chine.

Avec Heis (chroniques), Anaïs Volpé rend hommage à la génération Y

Émilia Derou-Bernal et Anaïs Volpé © Territoire(s) Film

Tu consacres ton film à la génération Y, pourquoi?

J’avais envie de parler de notre jeunesse en France, qui est volontaire, qui a des rêves et qui fait beaucoup de sacrifices pour accéder à des choses très simples… Je souhaitais évoquer ces jeunes qui ne désespèrent pas, qui ne lâchent pas la barre, qui crient sous l’eau en permanence pour ne pas avoir la sensation de couler. Je voulais mettre en avant ce combat-là parce que c’est un beau combat. Comme je le dis dans le film, on est les enfants des années 90 et les adultes des années 2010, on est passé du biberon au chômage pratiquement sans transition et, en même temps, on est jeunes, on n’a encore rien vu et il nous reste plein de choses à découvrir et à faire!

Tu as souhaité travailler autour de la culpabilité au sein de la famille, est-elle particulièrement prégnante dans cette génération?

Je voulais parler de l’histoire de cette famille, de ces deux jumeaux et de leur mère. Pour moi, la famille est certainement la chose la plus complexe dans la vie: c’est le sang, c’est un nœud indénouable, ce qui est très rassurant quand on en a besoin, mais ça peut également être étouffant quand on souhaite s’émanciper. L’équilibre est parfois difficile à trouver. La question principale du film est la suivante: a-t-on le devoir de rester proche de sa famille ou le droit de s’émanciper, même si ça implique de s’en éloigner? Il n’y a aucune bonne réponse à cette interrogation. D’ailleurs, dans le film, chaque personnage répond différemment et personne n’a tort ou raison. Je ne pense pas que la culpabilité vis-à-vis de la famille soit particulièrement prégnante dans cette génération, je pense au contraire qu’elle a toujours existé quelle que soit l’époque.

Avec Heis (chroniques), Anaïs Volpé rend hommage à la génération Y

Anaïs Volpé et Akéla Sari © Territoire(s) Film

Comment décrirais-tu le lien entre ces jeunes vingtenaires/trentenaires et leurs parents? Existe-t-il un gap générationnel ou, au contraire, ont-ils développé un lien très fort?

C’est toujours compliqué de généraliser car chaque famille a son histoire, mais c’est vrai que je trouve le lien entre ces deux générations très intéressant: il y a à la fois un gouffre et un amour très fort entre elles. Ce sont deux générations qui ont grandi dans des mondes très différents. Nous sommes la première génération à vivre un déclassement social, nous devons faire face au chômage, ce qui inquiète profondément nos parents. Dans le film, on voit bien que la mère est pressée de voir ses enfants devenir stables d’un point de vue financier. Nous sommes aussi les enfants de l’ère Internet, de la communication exacerbée, chose que nos parents n’ont pas connu à notre âge. Nos parents ne voyageaient pas non plus frénétiquement en low cost, ils ne savaient pas franchement parler anglais, ils bossaient pour les autres et ils coinçaient des serviettes mouillées dans les vitres des voitures pour se fabriquer une clim’ maison! Je pense aussi que, ce qui nous différencie, c’est cette envie de se comprendre. On essaye, plus que nos parents je pense, d’aller à la rencontre de nous-mêmes et de notre épanouissement. Ce n’est par exemple plus tabou de dire qu’on va chez le psy, alors qu’à l’époque de nos parents, ça l’était. D’ailleurs, dans le film, les non-dits et la pudeur sont du côté de la mère, alors que le trop-plein de questionnements, du côté de ses enfants. 

Tu dis que les jeunes en Europe sont perdus entre désespoir et ambition, c’est-à-dire?

Aujourd’hui les jeunes doivent faire énormément de sacrifices pour accéder à des choses très basiques. C’est déroutant, parfois décourageant et ça demande beaucoup de patience. Il faut constamment faire des choix entre s’écouter et écouter les autres, s’émanciper et se plier en quatre pour ses proches, continuer ou laisser tomber. Mais, au final, ne faut-il pas se perdre pour mieux se trouver? C’est ce qu’évoque le titre du film: en grec, “heis” signifie “ne faire qu’un” dans le sens de l’épanouissement personnel. Quand on accède au chiffre “un”, on accède à l’équilibre parfait: ça signifie que tout va bien au niveau famille, argent, amour, amitié et santé… Autant dire que ça n’arrive quasiment jamais dans la vie! C’est presque impossible que les planètes s’alignent à ce point-là, mais par contre, on tend toujours à ce que ce soit le cas et le plus longtemps possible. C’est notre combat quotidien. Il y a un tas de difficultés qui nous empêchent d’accéder à ce chiffre “un” et c’est ce combat que je souhaitais filmer dans Heis. Ce désespoir et cet espoir. 

 Propos recueillis par Julia Tissier 


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