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On a rencontré Inès Kokou, la voix du groupe lillois Rocky

Les Lillois de Rocky viennent de sortir leur premier album, Soft Machines, et seront en concert à Paris et à Rennes ces prochains jours. On a rencontré leur frontwoman, Inès Kokou. 
© René Habermacher
© René Habermacher

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Sur les visuels du groupe Rocky, dont elle est la voix, l’une des mélodistes et la principale parolière, Inès Kokou intimide. Le regard pénétrant, le stylisme d’apparat et les mises en scène millimétrées suggèrent une personnalité déterminée, et une prédisposition à se mettre au centre de la pièce. Il s’agit sans doute d’une deuxième Inès Kokou qui se révèle devant l’objectif: mais cette Inès-là, elle l’a rangée au placard le soir de notre rencontre.

Sa petite demi-heure de retard l’embarrasse, elle nous laisse le siège tout confort dans la salle d’interview, et elle tripote ses interminables rajouts argentés quand elle parle. Elle rit beaucoup, elle est aussi chaleureuse que la fille sur la pochette de Soft Machines, le premier album de Rocky, est impressionnante. On comprend qu’entre elle et les autres membres du groupe (Laurent Paingault, Tom Devos et Olivier Bruggeman), le courant soit tout de suite passé. Même si la jeune femme qui est entrée dans la cave où ces derniers répétaient, quelque part dans le quartier lillois de Wazemmes, un jour de 2010, n’avait pas grand chose à voir avec eux.

 

Rocky Inès Kokou © René Habermacher

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Eux, les multi-instrumentistes branchés Madchester et house de Chicago, elle, l’autodidacte au background hip hop et RnB, qui n’a jamais touché une guitare ou un piano de sa vie. De bonne grâce, elle se prêtera pourtant à une reprise du barbu psychédélique Robert Wyatt, qui vaudra audition. Cet échange permanent entre différentes cultures musicales, c’est sans doute la grande force de Rocky. Si le premier album du groupe, Soft Machines, a clairement pris le son baggy de Manchester comme fil rouge, il s’autorise des digressions représentatives d’une époque qui n’est plus aux chapelles. Ainsi, sur Edzinefa Nawo, Inès Kokou rend hommage à sa mère et à ses racines togolaises en interprétant un texte en mina. “J’ai été élevée par ma mère qui m’a toujours parlé cette langue. C’est une petite dédicace”, explique-t-elle.

Ailleurs, l’influence d’Inès se fait sentir au détour d’une parole bien sentie, comme dans Two Drops, où elle détourne une punchline célèbre de son idole Beyoncé: “If you like it, you don’t have to put a ring on it”, assène-t-elle alors que les beats industriels se suspendent l’espace d’un instant. “C’est l’histoire d’une meuf qui dit ‘y’a pas de problème, on fait ce qu’on a à faire, je te demande pas de m’épouser et la vie continue’”, explique-t-elle. Mais à part cette phrase piquée à Queen Bey, les textes d’Inès Kokou sont bien à elle, et sortent tous d’un cahier dont elle noircit les pages depuis son adolescence, sans avoir vraiment prémédité qu’ils deviendraient des chansons. Pour parfaire sa syntaxe anglo-saxonne et boucler quelques mélodies, la chanteuse s’est entourée de conseillères comme Anita Blay, qui évoluait auparavant sous l’alias Cocknbullkid et officie désormais au sein du duo Antony & Cleopatra. Car, après tout, s’il lui est naturel d’écrire en anglais, elle ne se considère pas infaillible dans cette langue: “C’est pas non plus comme si j’avais vécu aux States”, reconnaît-elle avec une pointe d’autodérision.

 

 

Née à Paris, Inès Kokou a vécu au Togo jusqu’à ses deux ans. À l’époque, ses parents se séparent et sa mère, qui a fait ses études en France, revient dans l’Hexagone avec Inès sous le bras, alors que son père reste vivre à Lomé. Son enfance, Inès Kokou la passera en banlieue parisienne, à Asnières. Dans le salon familial, on écoute de la chanson française, comme Adamo ou Nana Mouskouri, mais aussi un peu Isaac Hayes. Ça vous forge un éclectisme. Bonne en cours “sans être très sage pour autant”, Inès Kokou fait Hypokhâgne/Khâgne en internat à Lille. Puis le CELSA en marketing/pub, car la jeune femme veut travailler dans la mode.

Aujourd’hui, Inès Kokou cumule son rôle de leadeuse au sein de Rocky et un job à la Cité de la mode et du design. Son sens visuel affûté et ses goûts pointus font d’elle l’interlocutrice privilégiée quand il s’agit de déterminer le stylisme du groupe ou de briefer les artistes qui travaillent pour ce dernier, comme le photographe René Habermacher, qui a en façonné toute l’identité visuelle. Elle dit d’ailleurs qu’il a su capter quelque chose de sa personnalité et le retranscrire dans ses photos: ce côté puissant, déterminé, celui-là même qu’Inès Kokou laisse de côté en interview, au profit de la douceur et de la convivialité. Mais où cette facette de la jeune femme de 26 ans s’exprime-t-elle alors?

Sur scène, évidemment. C’est là, alors qu’il assurait la première partie de The Shoes, six mois seulement après ses premières répétitions, que le groupe a été repéré. Par le duo rémois, d’abord, qui lui propose de remixer son titre Cover Your Eyes, puis par Pierre Le Ny, à l’époque directeur artistique du label GUM, mais aussi manager des Shoes et de Woodkid. Il se souvient: “Elle était déjà habitée, c’était déjà une vraie frontwoman alors que ce n’était que le début. Elle dégage de la joie de vivre aussi, bref, elle a un truc que les autres n’ont pas.” Pour Inès Kokou, c’est clair: “Un bon concert, c’est quand j’ai dû boire entre chaque morceau, et que j’ai tâché la serviette de fond de teint.” La deuxième Inès n’est jamais bien loin

Faustine Kopiejwski


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