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Instagram, nouveau terrain de jeu des dessinatrices érotiques

Sur Instagram, de plus en plus de femmes publient un art érotique décomplexé et libérateur. Soucieuses de représenter une sexualité féminine plus réaliste, loin des fantasmes patriarcaux et des caricatures du porno à la papa, elles s’emparent du réseau social pour faire rougir des milliers d’abonné·e·s tout en brisant les tabous. 
© instagram.com/fridacastelli
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Des cambrures, une main qui remonte sur une cuisse, des bouches qui se cherchent et se trouvent: depuis quelque temps, Instagram se dévergonde. Frida Castelli, Apollonia SaintclairKimberley ManningSuzie-Q ou encore Amalia Russiello, les artistes érotiques prolifèrent sur le réseau social. Sur ces comptes qui cumulent des centaines de milliers d’abonné·e·s, des illustratrices venues des quatre coins de la planète signent des œuvres voluptueuses et charnelles. Une nouvelle imagerie du plaisir féminin qui rompt avec une tradition masculine de l’art érotique, comme nous l’explique Claire Maingon, historienne de l’art, autrice de Scandales érotiques de l’art (Beaux-arts éditions): “Jusqu’au XXème siècle, l’art érotique était plutôt un produit de l’imaginaire masculin. Je n’ai pas connaissance d’œuvre ou de gravure érotique ancienne qui soit exécutée par une femme artiste, qui étaient peu nombreuses avant le XVIIIème siècle. Ce qui ne veut pas dire que les femmes n’ont pas eu accès à une littérature ou à une iconographie érotique, ni même qu’elles n’aient pas été concernées en tant que modèles d’artistes. Par le passé, les femmes étaient surtout impliquées en tant qu’objet du regard, objet du désir. Cependant, des femmes, artistes, ont pu aborder des sujets en prise avec certains aspects de la sexualité, comme la domination ou la brutalité, sans que l’œuvre ne soit érotique. Je pense par exemple à Artemisia Gentileschi.”

 

 

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Un female gaze

Ce n’est qu’à partir des années 60 que les femmes se réapproprient, voire s’approprient, leur sexualité et ses représentations. Cela fait suite à la libération sexuelle, mais aussi à la maîtrise de leur fécondité, que les femmes ont acquise au cours de cette décennie, explique Claire Maingon. De cette libération vont émerger des artistes comme Niki de Saint Phalle, Louise Bourgeois, Carol Rama, Kusama et sa Phallic Girl ou encore Kiki Smith dans les années 80. À l’époque, ce n’est pas forcément un art revendicatif, même si certaines d’entre elles ont pu croiser le combat féministe. Si les œuvres érotiques créées par des femmes fleurissent aujourd’hui sur Instagram, c’est selon Claire Maingon la suite logique de cette nouvelle approche féminine du corps et du désir. Il faut y voir une forme de démocratisation, d’envie de partage autour de ces sujets, notamment celui de la jouissance féminine, mais aussi du rapport des femmes à leur corps (mensurations, grossesse, pilosité…). De la psychanalyse jusqu’à la dernière couverture de Playboy qui présente Joey Starr comme l’idéal de l’homme viril selon la femme, point de vue discutable, les hommes se sont souvent arrogé le droit de décrire le désir féminin, détaille celle qui voit dans l’émergence d’artistes érotiques femmes une ambition égalitaire face au désir, à la sexualité, au genre et à ses images. Cependant, il ne faudrait pas en conclure trop vite à la libération des mœurs, met en garde Claire Maingon. La sexualité des femmes et la représentation de la femme dans la culture visuelle, reste encore très normée. 

Normée par un patriarcat qui placarde une sexualité féminine tantôt soumise et timide, tantôt agressive à l’extrême. La fameuse dichotomie de la maman et la putain. C’est pour lutter contre ce male gaze, cette vision stéréotypée du désir et des corps féminins que Safia Bahmed-Schwartz s’est mise, il y a déjà 10 ans, à l’art érotique: Je le fais parce que c’est nécessaire de livrer une autre forme de sexualité, plus proche de mes désirs, de mes fantasmes et de la réalité, que l’imagerie oppressive et fictive qu’offre le porno mainstream, explique cette illustratrice et musicienne de 31 ans qui propose un érotisme qui remet aussi les femmes sur un pied d’égalité avec les hommes, sans représenter ces derniers comme des mâles dominants, virilisés et semenciers en puissance. 

Copieusement insultée à l’ouverture de son compte Instagram, Safia Bahmed-Schwartz séduit aujourd’hui près de 40 000 abonné·e·s à coup de lignes claires et de dessins minimalistes. Si ça marche autant, c’est qu’il y a une vraie demande. Je me réjouis de voir ces femmes qui proposent par des traits et médias différents, des désirs, des plaisirs, réalistes, doux, ou pas d’ailleurs, mais qui les maîtrisent et qui sont actrices , confie Safia Bahmed-Schwartz qui regrette tout de même que deux des comptes érotiques le plus populaires (Petites luxures et Regards coupables) soient tenus par des hommes: Ça me navre, j’ai retrouvé dans leurs travaux beaucoup des miens, et d’autres artistes femmes, mais c’est à l’image de la société et du patriarcat/viriarcat ambiant cette manie de se réapproprier ce qu’il y a de plus intime et ’empowerant’ d’une femme, pour d’ailleurs en faire souvent commerce.

 

 

La parole est d’argent Le silence est d’or

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Une nouvelle représentation du désir féminin

Tina Maria Elena Bak commercialise elle aussi ses œuvres, ce qui lui permet aujourd’hui de vivre pleinement de son art. Cette dessinatrice danoise de 33 ans, 178 000 abonné·e·s au compteur, réalise des aquarelles poétiques où le plaisir féminin est sublimé. L’aquarelle me permet de travailler tout en fluidité et en sensualité, explique-t-elle, mon travail est toujours délicat, jamais vulgaire, car c’est une technique douce, vibrante et voluptueuse. Habituée jusqu’en 2015 à une esthétique plus traditionnelle, elle s’engage cette année-là dans l’art érotique en débutant sa série Make Love. J’ai tout de suite senti qu’il y avait dans ce thème amoureux et sensuel une force et une vitalité magnifiques, explique celle qui reconnaît à ses œuvres un sous-texte féministe. Ce n’était pas mon intention de départ, mais aujourd’hui je pense que mon art, et donc ma voix, peuvent se révéler politiques. À ma manière, je lutte pour le droit des femmes et véhicule des idées féministes. C’est un effet secondaire très agréable. La libération sexuelle et les mouvements body-positive sont des sujets brûlants en ce moment et je pense que cela aide beaucoup de femmes. Je pense qu’une perspective féminine et sensuelle faisait défaut dans l’art érotique jusqu’à présent, continue Tina Maria Elena Bak, heureusement, les choses évoluent. Les femmes commencent à accepter leur sexualité et on sent qu’elles se lèvent d’une même voix face à ce tabou de la sensualité féminine.

Une libération des corps et des désirs bienvenue, mais que certain·e·s peuvent s’étonner de voir se répandre sur Instagram. Au même titre que Facebook, le réseau est, en effet, particulièrement frileux en matière de nudité, même artistique. Dans les faits, de simples signalements permettent parfois de faire retirer une photo, voire de censurer un compte tout entier, au prétexte de l’apparition d’un bout de fesse ou d’un téton. Une veille zélée que beaucoup dénoncent, à l’image du mouvement Free the nipple, et qui bannit de nombreux clichés. Nombre d’entre eux sont d’ailleurs rassemblés dans l’ouvrage Pics or it Didn’t Happen: Images Banned from Instagram (Éditions Prestel), des instagrammeuses Molly Soda et Arvida Byström. Une belle initiative pour donner une nouvelle vie à ces œuvres répudiées.

 

Une liberté surveillée

Cette censure, quasiment toutes les artistes érotiques en ont déjà fait les frais. Celles qui voient en Instagram un formidable moyen de communiquer avec leurs abonné·e·s et un espace de liberté, doivent ainsi parfois adapter leur travail pour continuer à publier en toute sérénité: Je me fais censurer régulièrement des dessins, mon compte a été fermé, suite à un signalement, je pense, raconte Safia Bahmed-Schwartz, quand il a été supprimé, j’ai réalisé que ce n’était pas mon Instagram, mais une plate-forme qui me prêtait un espace. Depuis je suis devenue encore plus fine, et au final, le ‘suggéré’ est encore plus érotique que le ‘tout montrer’. Pour Petite Bohème, illustratrice d’un kamasutra lesbien à paraître en avril aux éditions La Musardine, cette surveillance prend des airs d’épée de Damoclès: J’ai déjà quelques dessins qui ont été censurés, maintenant je fais très attention à cacher les tétons et les parties intimes de peur qu’on supprime mon compte, ou j’essaie de trouver des positions pour ne pas les montrer donc ça influence un peu mon travail, confie celle qui tient à garder l’anonymat.

Influencée par Klimt, Schiele mais aussi le travail d’Erika Lust, réalisatrice de films pornos féministes, avec qui elle collabore, Petite Bohème avoue rester perplexe face à ces dogmes puribonds: Je ne comprends absolument pas cette censure des tétons des femmes…C’est idiot, s’indigne-t-elle, mais je comprends qu’on censure les dessins ‘pornos’, d’ailleurs j’ai interdit l’accès de ma page Facebook aux moins de 18 ans. Mes dessins ‘très osés’ sont accessibles sans censure uniquement sur mon site.” Claire Maingon dénonce elle aussi ce diktat anti-sexualité que certain contournent avec humour et talent, comme l’artiste français Émir Shiro: Je trouve cela ridicule en ce qui concerne les œuvres d’art, car cela revient à confondre la réalité avec le récit, peste-t-elle. Une oeuvre d’art, même réaliste, est une fiction, un récit, qui n’est pas le réel. C’est de la pure pudibonderie, un moralisme venu d’un autre temps qui ne devrait plus exister dans une société démocratique en bonne santé.

Audrey Renault


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Si vous êtes perdu·e·s dans les sorties BD, pas de panique. Nous avons sélectionné sept romans graphiques 100% Cheek à dévorer.
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5. Alexandra Badea: la metteuse en scène engagée pour qui tout est politique

En remuant les débris enfouis de notre histoire collective, Alexandra Badéa ravive une mémoire douloureuse, dans un effort salutaire pour donner la parole à celles et ceux que l’on n’entend pas. Sa dernière pièce, Points de non-retour [Thiaroye], premier volet d’une trilogie en représentation au théâtre national de la Colline du 19 septembre au 14 octobre prochain, revient sur le massacre des tirailleurs sénégalais de Thiaroye.
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