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Cinéma

Adèle Haenel: “Je ne veux pas me résoudre au cynisme”

Elle porte le nouveau film des frères Dardenne sur ses épaules: on a rencontré Adèle Haenel pour la sortie de La Fille Inconnue
Adèle Haenel dans “La Fille Inconnue” © Christine Plenus
Adèle Haenel dans “La Fille Inconnue” © Christine Plenus

Adèle Haenel dans “La Fille Inconnue” © Christine Plenus


Si l’on devait mettre en place un système de notation pour juger de la qualité des actrices en interview, on pourrait imaginer une échelle qui irait de 0 à Adèle Haenel. La plus basse note serait attribuée à celles qui remâchent leur discours promo comme un vieux chewing-gum, avec un air très sérieux et un peu supérieur, sans questionner le sens de leurs réponses toutes faites. Et la note ultime, la note “Adèle Haenel”, à celles qui cumulent les qualités suivantes: intensité, sincérité, réflexion, spontanéité, engagement dans le dialogue et auto-dérision. 

Tous les journalistes qui ont eu la chance de rencontrer cette comédienne exigeante et passionnée profitent généralement de leur texte d’introduction pour décrire la jubilation qu’ils ont ressentie à l’interviewer, et c’est logique. Quand on commence à avoir quelques “heures de vol” derrière soi (comprenez “quelques heures passées les fesses enfouies dans des fauteuils de palaces à écouter des monologues mous”), s’asseoir vingt minutes aux côtés d’Adèle Haenel revient à réapprendre à marcher. Il faut écouter attentivement pour suivre le cheminement de sa pensée, s’apprêter à ce qu’on vous retourne vos questions, risquer que certaines soient laissées sans réponse par crainte des raccourcis. Tout ça dans une ambiance bien peu chichiteuse, qui vous donne l’impression d’avoir déjà refait le monde cent fois avec cette meuf-là. 

Cette proximité naturelle, c’est celle qu’Adèle Haenel entretient aussi avec ses personnages de cinéma. De la magnétique Floriane de Naissance des pieuvres à la pragmatique Madeleine Beaulieu des Combattants, elle fusionne avec ses rôles, impliquée totalement dans ce qu’elle joue, et ce qui se joue. À l’affiche de La Fille Inconnue des frères Dardenne, en salles mercredi, elle incarne Jenny Davin. Cette jeune médecin généraliste, qui refuse d’ouvrir sa porte à une femme en détresse, s’improvise enquêtrice de police quelques jours plus tard, lorsque la “fille inconnue” qui a sonné chez elle est retrouvée morte. Un film social bien sûr, qui emprunte la forme d’un polar, mené avec virtuosité et où la comédienne est de tous les plans. Interview.

 

As-tu révisé tes héroïnes dardeniennes avant d’entrer dans la peau de Jenny?

Non, pas vraiment. Même si j’ai regardé les films des frères Dardenne avant, parce qu’ils ont quand même un truc bien à eux. Il vaut mieux savoir qu’on ne débarque pas sur le tournage de Tomb Raider

Un premier rôle chez les frères Dardenne exige-t-il une approche particulière?

Il m’a semblé qu’il ne fallait surtout pas faire de ce personnage une figure héroïque. Car j’ai l’impression que c’est plutôt son opiniâtreté qui la caractérise. Et je trouve drôle qu’il n’y ait aucune justification à cette opiniâtreté, au sens où cela révèle le fonctionnement normal du monde: s’il n’y a pas quelqu’un d’acharné comme elle à cet endroit-là, notre société oublie complètement les gens qui disparaissent de manière violente. 

À ton avis, pourquoi les frères Dardenne font-il toujours porter de tels sacerdoces à des personnages féminins?

(Elle réfléchit longuement.) Pour les autres films des Dardenne, je ne sais pas, mais pour La Fille inconnue en tout cas, la question de savoir s’il se serait passé la même chose avec un personnage masculin s’est posée. Et en fait, ça n’aurait pas impliqué les mêmes relations entre les personnages.

 

 

Qu’est-ce que cela aurait changé, que Jenny soit un homme?

Déjà, la façon dont les autres personnages s’autorisent à exprimer de la violence. La scène avec Olivier Gourmet, par exemple (Ndlr: scène de tension où le personnage d’Olivier Gourmet devient physiquement menaçant), si j’avais été un homme, auraient viré à la baston. S’il avait eu un mec en face de lui, son personnage aurait hésité avant de lever la main sur lui, par crainte qu’il rétorque. Alors que là, avec une femme en face, il se sent autorisé. Mettre un personnage féminin à cet endroit-là, cela dévalorise totalement l’usage de la violence. J’aime beaucoup cette scène car le réflexe de base, si on te met une claque, c’est de la rendre. Et je trouve ça trop bien de ne pas le faire. C’est un autre rapport au monde et à la place qu’on estime mériter.

C’est le fait de ne pas vouloir s’abaisser à la violence?

Oui, c’est ça. La violence, en tout cas dans ce cas-là, c’est lié à une absence de questionnement, à un aveuglement volontaire. Le personnage d’Olivier Gourmet veut mettre des claques pour ne pas entendre parler de quelque chose. Et ce film, c’est un endroit où ceux dont on ne veut pas entendre parler, on va tout le temps en parler.

“Les femmes ont un certain entraînement pour comprendre très rapidement une situation si elle est dangereuse.”

On dirait quand même que les frères Dardenne placent un espoir particulier chez les femmes, non?

Oui, sans doute. Non pas parce qu’il y aurait une plus grande sensibilité féminine, mais simplement parce que dans la société, on est beaucoup amenées à être réservées, à observer et à comprendre les choses non exprimées. Pas par nature -on s’en fout de la nature-, mais par entraînement. On a un certain entraînement pour comprendre très rapidement une situation si elle est dangereuse. Pour comprendre le langage corporel des gens, aussi. Parce qu’on a moins le droit d’exprimer directement ce qui nous passe par la tête quand on est en public.

Pour toi, les frères Dardenne font un cinéma féministe?

Bah oui, à partir du moment où leur cinéma n’est pas con, il est féministe.

Vous avez parlé concrètement de ces questions-là ensemble?

Non… Mais bon, ils viennent me chercher moi, et ils savent quand même un peu comment je me positionne.

Le personnage de Jenny est un personnage de jeune médecin. Elle est très sérieuse, très engagée dans son travail. C’est une représentation positive, qui va totalement à l’encontre des clichés sur la jeunesse…

Oui. Le rôle de Jenny a d’ailleurs été rajeuni, car il devait s’agir d’un personnage plus âgé au départ et qu’ils n’arrivaient pas à le trouver lors de l’écriture. Ils m’ont rencontrée fortuitement et ont réécrit le rôle à la suite de ça. Je trouve ça beau, ce regard sur la jeunesse. Ce grand sérieux, qui mène à un point de grande solitude. Se dédier complètement à une cause, s’oublier là-dedans, non par sacrifice mais juste par sérieux. Et par le fait de porter beaucoup d’attention aux autres. Ça va complètement à l’encontre du cliché qui veut que les jeunes n’en aient rien à foutre, vivent pour eux-mêmes et personne d’autre.

 

Adèle Haenel La Fille Inconnue © Christine Plenus

© Christine Plenus

C’est aussi l’idée que les jeunes peuvent changer les choses…

La jeunesse, c’est le moment où tu te rends compte que tu dépasses le cadre de ton éducation. Tu as été élevée avec des idéaux, comme Liberté-Égalité-Fraternité, et quand tu te mets à vouloir les appliquer, tu vois la contradiction évidente du monde. La jeunesse, c’est le moment où tu te dis que tout ça doit quand même être possible -et la jeunesse peut durer jusqu’à très tard, du coup. Je ne veux pas me résoudre au cynisme. Pour moi, la méchanceté et la violence, quelque part, c’est relié au sommeil. Il suffit de réveiller les gens à eux-mêmes. Je crois vraiment fort à ça, c’est ma foi à moi. 

Le moteur de Jenny, c’est la culpabilité. C’est un levier intéressant pour réveiller les gens?

Je ne pense pas que la culpabilité soit son moteur, justement. Car pour moi, la culpabilité, c’est quelque chose de trop grand. On est tout le temps coupables: dès qu’on prend une douche un peu trop chaude, on pense à l’Antarctique. Il n’y a pas de rapport d’échelle. Alors que là, c’est très concret: c’est quelqu’un qui est devant ta porte, et c’est à cette personne-là que tu n’as pas ouvert. On ne te dit pas de sauver trois milliards de personnes, mais juste celle-là. On ne peut pas sans cesse repousser ses responsabilités sur les autres: comme si le système était suffisamment moral pour te permettre, en tant qu’individu, de te reposer dessus.

“Je commence à avoir une petite réputation de meuf énervée.”

Le fait de laisser sa porte fermée résonne très fort en ce moment avec la crise des migrants. Tu as eu conscience de cette métaphore politique dès le départ?

Bien sûr… Mais c’est tellement énorme que je vais avoir du mal à me lancer dans une réponse. Car je pense qu’on ne peut pas réduire le drame actuel de l’immigration à un film. C’est trop complexe.

Dans le dossier de presse, tu dis que les frères Dardenne ont perçu quelque chose de toi au-delà de ton côté enragé et de tes colères. Tu as peur de te faire enfermer dans un personnage de rebelle?

Je commence à avoir une petite réputation de meuf énervée. Je sens bien que c’est bizarre d’être en colère, alors que tout va bien dans ce milieu. (Elle pointe du doigt les colonnes dorées au milieu du restaurant) Regarde, là, les colonnes sont en or, tout va bien. Je ne suis pas d’accord avec le fonctionnement du monde. Je ne suis pas dans un rapport cool avec les choses, genre “on va kiffer, on va se mettre au bord de la piscine, lunettes de soleil et Martini”, tu vois ce que je veux dire? C’est pas mon truc. Mais cette colère me vient d’un espoir, de la foi dont on parlait tout à l’heure. La foi dans l’humain, dans la chance de faire partie de l’humanité. Du coup, c’est quand même un truc d’amour à la base. Et La Fille inconnue, c’est exactement ça.

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski


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