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Cinéma

Monia Chokri: “Le cinéma reste un boys club”

Révélée chez Xavier Dolan et vue récemment chez Nicole Garcia ou Katel Quillévéré, Monia Chokri interprète Julia, femme libre et désirante, dans Compte tes blessures de Morgan Simon. 
© Rezo Films
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Au sujet de Monia Chokri, on a trop souvent écrit qu’elle était la “muse” ou “l’égérie” de Xavier Dolan. Certes, son ami réalisateur lui a offert ses premiers rôles dans Les Amours imaginaires ou Laurence Anyways, mais depuis, l’actrice québécoise a tracé sa propre voie.

Que ce soit au Québec, où elle a beaucoup tourné à la télé et au cinéma, ou en France, où on l’a vue dernièrement chez Nicole Garcia (Gare du Nord) et Katel Quillévéré (Réparer les vivants), Monia Chokri est devenue un visage marquant du cinéma indépendant. Dans Compte tes blessures, premier long métrage du jeune réalisateur français Morgan Simon, elle incarne Julia, une  jeune femme désirante qui dessine un triangle amoureux avec un père et son fils (ce dernier étant interprété par le brillant Kevin Azaïs, révélé aux côtés d’Adèle Haenel dans Les Combattants). 

Encore un peu flottante à cause du décalage horaire, mais heureuse de défendre un personnage féminin loin des stéréotypes, Monia Chokri arbore un tee-shirt flanqué du slogan “The Future is Female”, qu’elle a choisi spécialement en vue de ses interviews pour la télé. Cash, engagée, comédienne mais aussi réalisatrice -après un court remarqué, elle prépare son premier long métrage-, Monia Chokri est à la fois le présent et le futur du cinéma d’auteur. Rencontre. 

 

Comment es-tu arrivée sur Compte tes blessures?

La boîte de production m’a approchée avec le scénario, l’un des les plus impeccables que j’avais lu depuis longtemps. Il était très fort, bien construit, et il y avait ce très beau personnage. 

Sais-tu pourquoi Morgan Simon a pensé à toi pour l’incarner?

Quand j’ai rencontré Morgan, il m’a dit avoir eu envie de me confier ce rôle après avoir vu Quelqu’un d’extraordinaire, le court métrage que j’ai réalisé en 2013, et dans lequel je ne joue pas. Bien sûr, il m’avait vue en tant qu’actrice dans différents films, mais il avait eu l’impression de me connaître davantage via le film que j’avais écrit, que par mon jeu d’actrice. C’est vrai qu’il y a énormément de moi dans ce film, et j’ai été touchée qu’un cinéaste face appel à moi pour ce travail-là. 

 

 

Et toi, qu’est-ce qui t’a plu dans le personnage de Julia?

Qu’il y ait plein de choses à inventer. Morgan m’avait dit dès le départ qu’il voulait l’étoffer, en imaginant des choses qui n’étaient pas au scénario. Je lui ai donné mon humour, par exemple. Il y avait une liberté, la possibilité d’y apporter une part créative. C’est ce qui m’intéresse comme actrice; je ne suis pas très docile, je n’aime pas simplement exécuter et je travaille rarement avec des cinéastes qui ne demandent pas à leurs acteurs d’avoir cet apport créatif. J’ai senti qu’avec Morgan, le dialogue était possible.

Le personnage de Julia est celui d’une femme entre deux âges, comment as-tu abordé cette particularité?

C’est vrai, elle est pile à mi-chemin entre le père et le fils, puisqu’elle a 10 ans de moins que l’un, et 10 de plus que l’autre. Je trouvais cela très intéressant de me demander, pour chaque scène, si elle devait à ce moment-là se conduire plutôt comme une gamine, ou plutôt comme une femme plus mûre. Elle navigue sans cesse entre l’un et l’autre. 

En tant qu’actrice trentenaire, as-tu l’impression d’avoir accès à une large variété de rôles? 

C’est une question compliquée… Moi, j’ai de la chance, car on m’a souvent proposé des rôles variés et intéressants, loin des personnages féminins attendus au cinéma. J’ai l’impression que ça évolue et je suis contente que quelqu’un comme Morgan, en l’occurrence un homme de 30 ans, ait eu envie de créer un personnage féminin désirant, qui ne colle pas forcément aux fantasmes. Un personnage féminin moderne qui affirme son désir, sans être magnifié à outrance. J’espère que les hommes cinéastes vont avoir cette envie et cette capacité d’écrire des rôles féminins qui ne soient pas juste là pour remplir une fonction, mais possèdent un univers et une personnalité complexes. Tu imagines, je crois que le métier le plus interprété par une femme au cinéma est celui de serveuse, suivi par infirmière, puis secrétaire. Et ça, c’est quand elles ont la chance d’avoir un métier! (Rires.)

 

Monia Chokri et Kevin Azaïs Compte des blessures © Rezo Films

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Tu as l’impression que jusqu’ici, ce sont plutôt les femmes réalisatrices qui font avancer les choses?

Pas forcément, regarde Xavier (Ndlr: Dolan), c’est un exemple probant d’écriture de rôles féminins complexes par un homme. Mais le cinéma, ça reste quand même un univers d’hommes, un boys club. Donc oui, plus il y aura de femmes qui écriront, plus ce sera équitable dans la vision du monde et des femmes. Quand j’ai réalisé mon court métrage, dans lequel il n’y a que des femmes, des spectatrices venaient me voir à la fin des projections pour me remercier, et elles dégageaient une énergie particulière qui indiquait clairement qu’elles se reconnaissaient dans mon film. J’ai envie que les femmes soient représentées de manière plus réaliste au cinéma, mais je pense que cela peut se faire avec les hommes. D’ailleurs, c’est aussi à nous, actrices, d’imposer notre point de vue. Nous avons cette responsabilité et cette capacité de nous affirmer auprès des réalisateurs. 

Toutes les actrices n’osent sans doute pas le faire…

Oui, car c’est fragilisant d’être acteur. On ne veut pas être ridiculisés, d’autant plus quand on est une femme. Quand on est filmées pendant une scène d’amour par exemple, on se trouve toujours trop grosse ou trop moche, on est toujours en train de s’évaluer. Moi, je n’ai pas toujours envie d’être magnifiée: c’est un choix, et je l’assume complètement, même si parfois, évidemment, j’aimerais bien qu’on me trouve superbe et qu’on me propose d’être égérie d’un tas de marques! (Rires.) 

Dans ton court métrage, le fait de ne filmer que des personnages féminins était-il intentionnel?

Non, en tout cas pas dans le sens de la revendication. Les actrices, c’était une bande de copines et j’ai eu envie d’écrire pour elles. En revanche, à partir du moment où je n’avais que des femmes, j’ai vraiment eu envie de leur donner un univers plein à chacune, qu’elles existent. 

“Je trouve que ça manque au cinéma, des femmes qui parlent de politique.”

Si tu devais t’écrire un rôle sur mesure pour toi-même, ce serait quoi?

Je ne sais pas. Pour mon long métrage par exemple, que je suis en train de préparer, c’est un rôle que j’ai écrit et que j’aurais pu jouer, mais j’ai choisi de ne pas apparaître à l’écran pour me concentrer sur mon travail de cinéaste. Je n’ai pas vraiment de rêves d’actrice, mais cela dit, je ne détesterais pas jouer dans un biopic. J’aime bien ça, même s’ils sont pourris! (Rires.) Imiter les gens, c’est un véritable hobby. Donc j’aimerais bien incarner une femme politique par exemple, une femme de pouvoir. Je trouve que ça manque au cinéma, des femmes qui parlent de politique. 

Tu parlais de ton long métrage, où en est-il?

J’ai terminé de l’écrire et on commence le montage financier. Il sera tourné à Montréal en coproduction avec la France. Ça s’appelle La Femme de mon frère et mon personnage principal, Sophia, vient de terminer sa thèse de doctorat en philo politique. Elle doit normalement obtenir un poste à l’université mais le jour où elle présente sa thèse, il y a scission au sein du département, les profs s’engueulent sur son sujet de thèse et la moitié d’entre eux bloquent son poste. Donc elle se retrouve sans rien, après des années d’étude, ce qui est assez courant. C’est un film qui parle de la famille, de ce que signifie le bonheur, de migration, car le père est immigrant, mais aussi de la place que l’on réserve aujourd’hui aux intellectuels et aux penseurs. Ils ont de moins en moins d’espace dans la sphère sociale et médiatique. 

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski


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