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Cinéma

Jeanne Moreau, l'insoumise du cinéma français

Jeanne Moreau est morte à 89 ans ce 31 juillet. Une voix, et une voie, hors du commun. Une riche biographie fait défiler soixante ans d’une vie consacrée au cinéma et au théâtre, toujours au plus près des grandes aventures esthétiques du XXème siècle.
Jeanne Moreau dans “Jules et Jim” de François Truffaut, DR
Jeanne Moreau dans “Jules et Jim” de François Truffaut, DR

Jeanne Moreau dans “Jules et Jim” de François Truffaut, DR


Jeanne Moreau, l’insoumise n’est pas le premier livre consacré à l’actrice de Jules et Jim. L’auteur, Jean-Claude Moireau, lui avait même déjà consacré un ouvrage il y a une dizaine d’années, essentiellement constitué de photographies. Mais cette somme biographique impressionne par sa documentation et le soin apporté à rattacher les différentes étapes de la carrière de la comédienne avec l’état général du cinéma et celui de la société de son époque.

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Elle n’a d’abord eu accès au cinéma que par des voix

Le récit nous ramène d’abord dans la France des années 30. Sa mère est une danseuse anglaise, se produisant aux Folies Bergère et dont la troupe accompagnait Joséphine Baker. À Paris, elle rencontre un restaurateur. Ils se marient et ont en 1928 une fille, Jeanne. Après un détour par Vichy, où la famille tient un hôtel, ils s’installent à nouveau à Paris à la fin des années 30, à Pigalle. L’appartement jouxte une salle de cinéma et Jean-Claude Moireau raconte que de sa chambre la petite fille entend toutes les bandes sonores des films diffusés (qu’elle n’a pas encore le droit d’aller voir). Il y a quelque chose de troublant à découvrir que celle qui allait devenir la voix la plus singulière, à la fois chaude et rauque, et la plus identifiable du cinéma français n’a d’abord eu accès au cinéma que par ses voix.

Suivent l’adolescence dans la France occupée, puis les premières virées clandestines au théâtre. La découverte d’Antigone d’Anouilh est un éblouissement, qui détermine sa vocation. Entrée au Conservatoire, elle intègre rapidement la Comédie-Française, institution contraignante et fastidieuse pour la jeune comédienne, qui très vite préfère l’engagement du plus novateur homme de théâtre de son temps, Jean Vilar. À ses côtés, elle participe à la création du Festival d’Avignon, puis des représentations mythiques du Prince de Hombourg et du Cid aux côtés de Gérard Philipe.

 

La Nouvelle Vague l’arrache à des emplois de convention

Le livre raconte comment, dans les années 50, le théâtre est un lieu d’accomplissement. Elle enchaîne les succès personnels, passe de Jean Vilar à Jean Cocteau (elle est le sphinx dans La Machine infernale aux côtés de Jean Marais). Au cinéma, l’actrice est cantonnée en revanche pendant presque toute la décennie aux seconds rôles. Son physique atypique, à revers d’un certain glamour d’époque, déconcerte. Julien Duvivier, un des cinéastes les plus installés du moment, dit d’elle, aimable, que c’est une bonne comédienne mais qu’elle est “trop difficile à photographier”.

Après un rôle malgré tout marquant où Gabin la gifle dans Touchez pas au grisbi de Jean Becker, puis une tentative peu réussie d’en faire une vedette sexy de fantaisies historiques légères dans la foulée de Martine Carol (La Reine Margot, 1954), elle retourne aux séries B, dans des emplois stéréotypés de briseuses de couple, d’aventurières déclassées. Il faudra une révolution de cinéma pour l’arracher à ces emplois de convention: la Nouvelle Vague.

Elle a 30 ans lorsque Louis Malle fait d’elle une star, dans Ascenseur pour l’échafaud puis Les Amants, fixant à jamais l’image sulfureuse d’une grande bourgeoise vénéneuse et adultérine.

 

La partition très physique de Jules et Jim

La modernité de son jeu, son atonie travaillée, son hiératisme brûlant fascinent, et sa voix devient désormais le noyau autour duquel se développe toute la mise en scène. Le livre fourmille ensuite d’anecdotes sur ses rencontres avec les plus grands cinéastes: son amitié avec Orson Welles (Le ProcèsFalstaffUne histoire immortelle), ses relations tendues avec Antonioni (La Nuit), sa complicité avec Buñuel (Le Journal d’une femme de chambre), mais l’actrice sera ensuite déçue qu’il lui préfère au dernier moment Catherine Deneuve pour Tristana, écrit pour elle).

François Truffaut déclare vouloir la libérer de ses rôles d’intellectuelles froides et lui écrit la partition toute en fougue, très physique, de Jules et Jim. Puis il y a Losey, Demy… Lorsqu’à la fin des années 60 de nombreux revers au box-office menacent son statut de star, la comédienne a l’intelligence et la curiosité de se connecter à différentes avant-gardes.

Au théâtre, elle rencontre de nouvelles générations de metteurs en scène: Claude Régy, Klaus Michael Grüber, Antoine Vitez… Au cinéma, elle tourne avec Marguerite Duras (l’inoubliable Nathalie Granger), anticipe son vieillissement chez Bertrand Blier (dans Les Valseuses, où elle apostrophe Depardieu et Dewaere par un cinglant: “Ça vous dirait de coucher avec une vieille?”), enchaîne les tournages à l’étranger (Fassbinder, Wenders, Angelopoulos…).

Dans ce périple à travers six décennies de théâtre et de cinéma, Moreau ne néglige pas les projets avortés. Comme celui, pourtant au bord de se faire, avec Jacques Rivette en 1975, intitulé Phénix, où elle aurait interprété une comédienne de théâtre. Phénix, c’est assurément le terme le plus adéquat pour qualifier celle qui, après avoir accompagné plusieurs des aventures esthétiques majeures du XXème siècle, n’a jamais cessé, malgré des éclipses, de renaître de ses cendres.

Jean-Marc Lalanne

Cet article a été initialement publié sur le site des Inrocks.

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