culture

Cinéma

Avec “Jericó”, Catalina Mesa célèbre le lien intergénérationnel des femmes colombiennes

Après deux ans de festivals, le documentaire Jericó, l’envol infini des jours sort dans les salles françaises le 20 juin. L’occasion de rencontrer sa réalisatrice colombienne Catalina Mesa, qui s’engage pour soutenir les femmes dans le cinéma latino-américain.
© Arizona Distribution
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À côté d’une bibliothèque débordante de livres, la réalisatrice colombienne Catalina Mesa, 40 ans, nous accueille dans son salon parisien avec un sourire chaleureux et une boîte de chocolats. “Moi aussi j’en veux bien un”, s’amuse la réalisatrice, qui maîtrise parfaitement la langue française. Jericó est son premier long métrage et depuis deux ans, elle suit son documentaire dans la trentaine de festivals où il a été sélectionné avant de s’arrêter maintenant en France pour sa sortie en salles le 20 juin.

Jericó, c’est avant tout un petit village situé dans les terres colombiennes, où se côtoient l’ancien et le nouveau monde. C’est sa grande tante, “le centre de la famille, la raconteuse d’histoires” qui a, d’une certaine façon, ramené Catalina Mesa vers ses racines. À sa mort, la jeune réalisatrice décide de dresser le portrait d’une génération en voie de disparition, dont elle comprend que les traditions et les valeurs n’existeront bientôt plus. Le documentaire est à l’image de son autrice: lumineux, joyeux, courageux. Son patchwork de visages de femmes âgées révèle la force, la fragilité et surtout les ambivalences de ces personnalités qui racontent lors de dialogues entre elles leurs rapports à leurs enfants, aux hommes, à la religion tandis qu’elles traient leurs vaches, fabriquent leur propre fromage ou font les comptes de leur magasin.

Les femmes peuvent apporter une nouvelle approche et un point de vue qu’on ne voit pas dans le cinéma colombien.

Leurs modes de vie contrastent totalement avec celui de la réalisatrice, qui se considère elle-même comme une Occidentale. Née en Colombie, elle fuit à 17 ans la ville de Medellín qui “n’était pas l’endroit le plus calme du monde”. Elle étudie la communication à Boston, puis travaille deux ans à New York dans une boîte de production, à deux pas des Twin Towers. Traumatisée par le 11 septembre où ses “intentions, projections et rêves sont tombés avec les tours”, elle s’envole pour la France, pays où l’“on trouve à la Fnac du coin une richesse culturelle qui ouvre les portes de l’horizon. Et si son pied-à-terre reste à Paris, réaliser un film sur les terres de son enfance l’a reconnectée avec la Colombie qu’elle ne visitait plus que pour voir sa famille. Consciente d’être l’une des rares réalisatrices colombiennes, elle souhaite continuer à filmer son pays et aider les femmes à s’imposer dans le monde du cinéma latino-américain, notamment via le mouvement Mujeres de Macondo fraîchement créé. Rencontre.

Pourquoi avoir choisi de mettre les femmes au centre de ton film?

Ce sont les récits de femmes assez âgées comme ma grande-tante, qui m’ont fait découvrir Jericó. Je voulais leur rendre hommage et perpétuer par leurs histoires une tradition orale qui se perd. D’autre part, on voit beaucoup les hommes  dans ce genre de village mais les femmes sont plus casanières, cachées derrière les murs de leurs maisons. Je voulais voir ce qu’il se passe derrière les portes colorées de Jericó et montrer que l’esprit féminin est bien présent dans ces régions-là. À la fin du film, un garçon dit à une petite fille avec un cerf-volant: “Lâche, profite du vent.” Cette image est une promesse pour les générations futures, où l’équilibre féminin-masculin sera davantage respecté. 

 

 

Où en sont les droits des femmes aujourd’hui en Colombie?

La Colombie, c’est une multitude de petits mondes sur un même territoire donc je n’ai pas une seule réponse à cette question. Par exemple, l’Amazonie est un monde indigène traditionnel où la position hommes-femmes est très codée, où chacun a des tâches différentes. De façon intuitive, je dirais qu’il y a un peu de tout. Une partie de la classe moyenne, où les femmes travaillent, prend la parole et trouve sa place. Mais il y a d’autres secteurs plus populaires, où les hommes s’imposent encore beaucoup trop. Et même dans les classes plus privilégiées, la situation reste assez figée et la position hommes-femmes n’évolue pas beaucoup

Une révolte féministe comme celle que connaît actuellement le Chili est-elle envisageable?

Elle n’est pas à l’ordre du jour car on est en période d’élection présidentielle et tout le monde est focalisé sur ce sujet en ce moment. Les droits des femmes ne font pas partie des débats mais, pour la première fois, les deux candidats qui s’opposaient avaient des vice-présidentes, c’est déjà un petit pas. 

Dans Jericó, une femme parle de son enfant enlevé par une organisation terroriste colombienne, une autre évoque son père qui lui interdisait d’aller à l’école. Voudrais-tu réaliser des films plus engagés politiquement dans le futur?

Pour moi, la politique n’est pas séparée de la vie, mais je ne ferai pas un film uniquement engagé. Je préfère utiliser mon énergie pour créer et aider. Par exemple, je travaille avec un collectif à Jericó où des femmes qui ont peu de ressources réalisent des objets du quotidien pour aider leur économie. Comme le dit l’auteur Pierre Rabhi dans La Légende du colibri, je ne peux pas éteindre l’incendie avec quelques gouttes d’eau, ni changer le monde seule, mais je fais ma part. J’essaie toujours de voir ce que je peux apporter à mon niveau.

Tu es l’une des rares femmes réalisatrices de ton pays. Comment t’es-tu imposée dans le monde du cinéma?

En toute sincérité, je n’ai pas ressenti de difficultés en tant que femme dans le cinéma. Jericó est une production très indépendante où j’ai pu trouver des financements pour être libre. Même si certains producteurs étaient un peu trop envahissants pour moi, ça ne m’a pas empêchée d’y faire face. Et honnêtement, pour le film que je voulais faire, être une femme m’a aidée, notamment pour entrer dans l’intimité d’autres femmes. Il y a une semaine, j’ai lu une étude sur la place des femmes dans le cinéma latino-américain et les résultats sont encore à pleurer: par exemple, il y avait seulement 14% de réalisatrices de fictions en 2017. Le mouvement Mujeres de Macondo a justement été créé pour encourager les réalisatrices et les femmes en général dans le cinéma. Il en est à ses débuts donc je ne peux pas en dire beaucoup, à part que Jericó en fera partie et que je ferai mon maximum pour les aider.

Selon toi, que peuvent apporter les femmes au cinéma colombien?

Il y a déjà quelques réalisatrices en Colombie et je salue l’émergence de ce regard féminin. Dans mon pays, on est obsédé par la politique et la violence. C’est important de parler de ces choses-là pour les transformer, mais l’humain, c’est aussi l’imaginaire et la poésie. Je crois que les femmes pourront apporter une nouvelle approche et un point de vue qu’on ne voit pas dans le cinéma colombien.

Propos recueillis par Alexandra Vépierre


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