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Cinéma

Les réalisatrices prennent-elles le pouvoir dans la comédie française?

À l’occasion de la sortie en salles de Jour J, on a questionné Reem Kherici, la réalisatrice de cette comédie romantique, sur la place des femmes dans le cinéma comique français. 
© Gianni Giardinelli / Mandarin Production
© Gianni Giardinelli / Mandarin Production

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À première vue, tous les ingrédients de la comédie populaire classique sont réunis. Un homme. Une femme. Une maîtresse. Et pour compléter le tableau vaudevillesque, la femme confie, après un malentendu, l’organisation de son mariage à l’amante de son futur mari. Jusqu’ici, rien de très extraordinaire, à ceci près que l’on doit Jour J à une femme, en l’occurence à Reem Kherici qui, en plus de réaliser, a écrit le scénario et joue également l’un des rôles principaux aux côtés de Nicolas Duvauchelle et Julia Piaton. C’est assez rare pour être signalé, puisqu’en France, la comédie pourrait bien être la chasse gardée des hommes.

Il suffit de parcourir quelques tops des meilleures comédies françaises sur le Net pour s’en rendre compte. Gérard Oury, Francis Veber, Michel Hazanavicius, Jean-Marie Poiré, Cédric Klapish, Patrice Leconte, etc.: la liste des réalisateurs est longue quand celle des réalisatrices est réduite à peau de chagrin. Rien de très surprenant quand on sait que, même si la France compte plus de réalisatrices que d’autres pays, ces dernières sont encore largement minoritaires dans l’industrie du cinéma: selon une récente étude du CNC, seulement 21% des films ont été réalisés par des femmes en 2015.

Cependant, dans la nouvelle génération de réalisatrices, certaines s’attaquent -pour notre plus grand plaisir- à la comédie, à l’instar de Lisa Azuelos, Géraldine Nakache, Noémie Saglio ou encore Mona Achache. Née d’une mère italienne et d’un père tunisien à Neuilly-sur-Seine, Reem Kherici fait partie de celles-là. Après avoir fait ses premiers pas devant la caméra dans OSS 117: Rio ne répond plus, la jeune femme de 34 ans se lance dans la comédie en 2013 avec un premier long-métrage, Paris à tout prix. À travers le cinéma comique, qu’elle n’a pas l’intention d’abandonner, Reem Kherici souhaite “faire passer des messages et rassembler les gens”. Interview.

Dans Jour J, tu réalises, tu as écrit le scénario et tu joues, c’est important pour toi de maîtriser chaque aspect du film?

C’est important pour moi de pouvoir concrétiser une idée abstraite et de suivre le fil conducteur et la direction artistique du début à la fin. Ça passe par le choix des acteurs, des décors et de la musique. Il me serait impossible de donner mon scénario à quelqu’un pour qu’il le réalise. D’autant que ça représente deux ans et demi d’écriture, je n’ai pas envie d’avoir fait tout ça pour rien!(Rires.) Ensuite, jouer le premier rôle, c’est une économie de temps et de pression, je n’ai pas à driver un acteur supplémentaire. Et comme j’ai écrit le rôle, je sais où je vais. 

 

Qu’est-ce qui te plaît dans la comédie?  

D’entendre les gens rire dans la salle quand je me cache dedans. Je trouve qu’on peut faire passer plein de messages à travers l’humour, le sourire. On peut même aborder des sujets profonds comme je le fais dans Jour J avec l’alcoolisme, la différence sociale, etc.. L’humour est un outil que j’utilise beaucoup depuis que je suis toute petite. Je suis contente d’avoir développé cette capacité car c’est une vraie force de pouvoir détourner une conversation avec de l’humour. Et puis, je pense que quelqu’un qui sait faire rire est quelqu’un de très séduisant. 

Dans le cinéma, les réalisatrices sont rares, et dans la comédie, elles le sont encore plus…

Je n’ai pas de réponse à ça. Je peux juste parler de moi: mon sexe n’est pas pris en compte dans mon attitude, je n’attends pas qu’on me donne la parole et c’est peut-être pour ça finalement que j’ai fait ma place. Quand j’arrive sur un plateau ou à un rendez-vous, j’ai des idées très claires, je suis très convaincue, donc très convaincante et on me confie des projets. Je suis une femme seule, qui a la nécessité de devoir bouffer, de devoir travailler et qui se crée son propre emploi. Si j’attends après les rôles, je peux attendre longtemps! La nécessité est la mère de la création: à un moment donné, je me suis retrouvée au pied du mur, soit je me cantonnais à des rôles de bimbo, soit je me créais mes propres rôles. J’ai vite choisi mon camp!

Quand les femmes écrivent, elles font des films dont elles sont les héroïnes.

D’après toi, pourquoi la majorité des comédies françaises sont-elles réalisées par des hommes?

Car la majorité des scénarios sont écrits par des hommes. Les femmes écrivant moins, il y a moins de porte-parole féminins qui prolongent l’écriture par la mise en scène et qui, du coup, créent des héroïnes. Il n’y a pas de rôle féminin qui ne soit pas un passe-plat. Comme les auteurs racontent des histoires qui les touchent, eux, et que ce sont des hommes, ils en deviennent les héros. Du coup, les héros ont des femmes ou des filles, donc les actrices jouent “la femme de”, “la fille de” mais ne sont jamais les héroïnes. Quand les femmes écrivent, elles font des films dont elles sont les héroïnes. Il faut donc que ça commence par des femmes auteures et réalisatrices. 

Pourquoi la majorité des comédies françaises sont-elles réalisées par des hommes?

© Gianni Giardinelli / Mandarin Production

Le cinéma comique français est-il sexiste? 

Oui, si on ne se sert pas soi-même, il l’est. Les rôles qu’on peut me proposer, comme je ne suis pas Marion Cotillard, me saoûlent, ce sont toujours des rôles de bimbo. J’ai donc décidé de ne pas rester à me plaindre et faire mes propres films.

Le cinéma comique féminin a-t-il une singularité?

Je ne pense pas. C’est à nous, en tant qu’auteures, d’être singulières. Quand Florence Foresti intitule son spectacle Mother Fucker, il y a le mot “mother” mais ça ne fait pas fuir les mecs pour autant car son écriture est universelle. Peu importe si les sujets abordés sont dits féminins, si l’écriture est universelle, ça parlera aussi bien aux femmes qu’aux hommes. 

Quelles sont tes sources d’inspiration?

J’ai surtout des sources de non-inspiration! Comme je ne voulais pas tomber dans la comédie romantique cul-cul avec Jour J, j’ai regardé ce qu’il ne fallait pas faire, à l’instar d’Un Mariage trop parfait avec Jennifer Lopez que je trouve hyper fleur bleue. En revanche, j’ai beaucoup aimé Mes Meilleures amies, et l’auteure et actrice Kristen Wiig fait partie des nanas que je respecte énormément, comme Marina Foïs ou Karin Viard. Quand j’ai écrit le scénario de Jour J, je me suis dit que j’allais faire baiser les héros dès les premières minutes du film alors que, souvent, il faut attendre trois quarts d’heure pour qu’ils se fassent un bisou!

Pourquoi la majorité des comédies françaises sont-elles réalisées par des hommes? 

© Gianni Giardinelli / Mandarin Production

Te considères-tu comme féministe?

Non, je ne me définis pas par mon sexe,  je me considère comme un humain et comme un animal. Point. Avec mon instinct, mes peurs, mes moyens de défense. Le sexe n’a aucune intervention dans ma vie.

Et quand tu entends que les femmes sont moins payées que les hommes, qu’elles sont confrontées au harcèlement de rue…

Ça me révolte! Quand j’ai commencé le cinéma, on m’a rapidement mise dans la case de la bimbo qui n’avait pas de cerveau mais je dirais que ça m’a permis de me révolter, de créer davantage et de prouver que j’étais capable. Je sais qu’on n’a pas toutes l’opportunité dans nos métiers de faire ça, de pouvoir gravir des échelons si vite, mais je ne suis pas féministe, je suis pour la femme qui prend la parole, pour la femme qui ne se laisse pas marcher dessus, pour la femme qui emmerde les connards.

C’est quoi le féminisme pour toi, alors? 

C’est revendiquer les droits des femmes. Mais je n’aime pas ce mot, c’est trop réducteur. 

“Il ne faut pas avoir peur de l’échec.”

Que dirais-tu aux femmes qui veulent se lancer dans la comédie?

Tant qu’elles n’ont pas tenté, elles ne peuvent pas savoir si elles sont bonnes ou pas. Et qu’avant d’y arriver, on se prend quand même des casseroles. Il ne faut pas avoir peur de l’échec. Moi, j’ai mis dix ans à y arriver. J’ai commencé à 22 ans, il fallait que je gagne des sous, j’ai fait animatrice sur Fun TV, puis je me suis retrouvée à faire des sketches sur Canal +, et après je me suis dit que ce serait bien que je sois actrice. Quand j’ai poussé les portes du casting d’OSS 117: Rio ne répond plus, je n’avais jamais pris de cours de théâtre, je ne suis pas la meilleure actrice du monde, ni la meilleure réalisatrice, mais j’ai la meilleure conviction. 

Propos recueillis par Julia Tissier 


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