cheek_culture_habillage_desktop

culture

Cinéma

On a parlé féminisme et films d'horreur avec Julia Ducournau, la réalisatrice de “Grave”

Pour la sortie de Grave, film événement dopé à l’hémoglobine, on a rencontré sa réalisatrice, Julia Ducournau.   
© Pieter De Ridder
© Pieter De Ridder

© Pieter De Ridder


Grave associe le féminin au genre du film d’horreur. Justine (excellente Garance Marillier) intègre la même école vétérinaire que sa sœur. Son année sera celle d’une défloration sanglante. Un premier film fracassant, signé Julia Ducournau, une cinéaste détonante.    

Logo Le Deuxième Regard

Cet article est publié en partenariat avec Le Deuxième Regard. 

Le genre du film d’horreur est un territoire associé au masculin, à ton avis, pourquoi?

Une des raisons possibles, pour lesquelles on n’a pas laissé la place aux femmes dans la réalisation de films de genre historiquement, serait qu’on n’accepte pas que les femmes puissent receler d’une forme de violence et de colère. Or, le cinéma de genre et d’horreur est associé à l’expression d’une violence qui est détournée, transformée, liée à nos peurs et à une rébellion face à la finitude de notre condition. On voit la femme comme un adoucissant, pour parler avec des termes de lessive. Mais pourquoi est-on censées être douces? On n’est pas du papier toilette! C’est agaçant et c’est une idée très ancrée. On n’accorde pas aux femmes le droit d’exprimer la violence qu’elles ressentent au quotidien, et cette violence enfouie est dès lors trois fois plus frontale.

 

 

T’es tu posé la question de ton propre genre en écrivant ce film?

Je ne me suis jamais posé la question de mon genre sexuel au sein de mon travail. Ma féminité, je ne l’ai jamais questionnée. Je fais les choses et je ne me demande pas si mon point de vue est féminin ou masculin. Mais j’ai remarqué que les femmes qui s’emparent du film de genre, s’attaquent aux sujets comme la dévoration et le cannibalisme. Je pense à Claire Denis, Antonia Bird, Ana Lily Amirpour, Marina de Van.

D’après toi, pourquoi?

Le cannibalisme, c’est l’ouverture du corps. Les femmes ont un truc avec la peau. Les femmes déchirent la peau pour être à vif, ou pour faire peau neuve, face à ce regard qui essaye de faire de nous quelqu’un d’autre. J’aime beaucoup l’idée que dans le cinéma de genre, ce soit l’image qui prime: tu peux éteindre le son et comprendre. On se sent tous des monstres au fond et pour mon héroïne Justine, ses cicatrices intérieures vont se voir sur sa peau, pas besoin de les expliquer. C’est le feu qui sort, le refoulé qui apparaît à travers l’eczéma.

Mon film est totalement féministe. Je voulais que ce personnage échappe à tous les déterminismes possibles, sociaux, familiaux ou sexuels.

Le film de genre permet de toucher à ce qui est tabou dans notre société, de dévoiler nos peurs les plus profondes: en l’occurrence, tu t’attaques à des peurs liées au féminin, comme les règles, la perte de la virginité…

Je ne voulais pas que le sang de mon film soit associé aux menstruations, c’est trop lié à Carrie. Je ne voulais pas que ça soit réducteur, je voulais sortir le corps féminin de sa niche. Je voulais qu’on arrête soit de le sexualiser, pour plaire aux hommes, soit de le glamouriser pour donner des idéaux aux femmes. C’est pour ça que le sang ne peut pas être que le sang des menstruations, sinon on reste dans cette niche. Le corps féminin est porteur de l’humanité, je voulais que, dans la salle, les hommes et les femmes s’identifient à ce corps-là. Le corps féminin reste enfermé dans cette dichotomie de sexualisation ou glamourisation.

 

Grave © Wild Bunch

DR

Pourquoi choisir un personnage féminin comme personnage principal?

Je me suis demandé si mon personnage allait être un garçon, car oui, il faut le rappeler, on peut être une femme et écrire des rôles de garçons. La raison pour laquelle j’ai choisi une fille, c’est parce que dans tout “coming of age” (Ndlr: film d’apprentissage), il y a la découverte de la sexualité. Et j’avais beaucoup plus de choses à défendre dans le portrait d’une femme. Je voulais montrer que tous les êtres désirants tendent vers l’orgasme et que ça n’a rien de honteux.

Ton film est-il féministe?

Mon film est totalement féministe. Je voulais que ce personnage échappe à tous les déterminismes possibles, sociaux, familiaux ou sexuels. Je voulais abolir toutes les barrières et essayer de viser l’universalité. C’est un film transgenre. Autant dans sa forme que dans ses personnages. Mon personnage est transgenre parce que c’est une métamorphose permanente. Le corps est féminin, mais ce n’est pas ce qu’elle est. Elle représente le trajet vers l’humanité.

Propos recueillis par Iris Brey

Cet article a été initialement publié sur le site du Deuxième Regard


1. “Les Proies”: Ce qu'il faut retenir du nouveau Sofia Coppola, présenté à Cannes

Le sixième film de Sofia Coppola, Les Proies, renoue avec le style de son premier opus. La version XIXème siècle de Virgin Suicides détourne les codes du thriller pour se pencher sur trois femmes- Kidman, Dunst, Fanning- toutes troublées par l’arrivée d’un soldat blessé qui va bientôt déchaîner leurs passions.  
© Pieter De Ridder - Cheek Magazine
© Pieter De Ridder

4. Les chanteuses de R&B sont-elles vraiment féministes?

Depuis le début des années 2000, de nombreuses stars du R&B, de TLC à Destiny’s Child en passant par Alicia Keys, sont érigées en icônes féministes sans pour autant qu’elles le revendiquent. Alors comment comprendre cette ambivalence et savoir si elles sont féministes ou pas?
© Pieter De Ridder - Cheek Magazine
© Pieter De Ridder

6. “L'Âge libre”: la pièce de théâtre qui parle des désirs féminins sans tabou

On est allées voir L’Âge Libre, une pièce de théâtre sur les désirs féminins, jouée par les comédiennes de la compagnie Avant l’Aube et mis en scène par Maya Ernest au théâtre de la Reine Blanche à Paris. 3 bonnes raisons d’aller les voir avant le 10 juin. 
© Pieter De Ridder - Cheek Magazine
© Pieter De Ridder

7. Festival de Cannes: “Ava”, la bombe sensuelle de Léa Mysius

En sélection à La Semaine de la Critique, le premier long métrage de Léa Mysius crée une vague de chaleur sur la croisette avec son héroïne de 13 ans qui traverse son dernier été avant de devenir malvoyante.  
© Pieter De Ridder - Cheek Magazine
© Pieter De Ridder