culture

Portrait / Kee-Yoon

Kee-Yoon ne rigole pas avec l'humour

Nouvelle venue chez les humoristes, Kee-Yoon est emblématique d’une génération qui change de job comme de chemise. En quittant la robe d’avocat pour endosser le costume de clown, elle a fait le grand saut et nous a tout raconté à la terrasse d’un café.  
A 32 ans, Kee-Yoon entame sa deuxième vie  © Capucine Granier-Deferre/Cheek Magazine
A 32 ans, Kee-Yoon entame sa deuxième vie © Capucine Granier-Deferre/Cheek Magazine

A 32 ans, Kee-Yoon entame sa deuxième vie © Capucine Granier-Deferre/Cheek Magazine


Kee-Yoon ne fait jamais les choses à moitié. Ainsi, quand elle a décidé de quitter son cabinet d’avocats pour devenir humoriste, elle s’est donné une année pour démissionner. Et encore une année pour percer. Pas question de traîner en route, quitte à être pushy quand il s’agit de trouver une salle où jouer ou de faire savoir à la presse qu’elle existe. Le jour où nous la rencontrons, au printemps 2013, cela fait quatre mois qu’elle a troqué la plaidoirie contre le standup et délaissé le corporate 8ème arrondissement de Paris au profit des scènes ouvertes de Belleville. Elle a déjà écrit une bonne partie de son spectacle Jaune Bonbon et prend le temps de savourer. “Depuis que j’ai changé de vie, je prends un bain tous les matins. Je me dis que même si je me plante, j’aurais eu une période pour faire ça.” L’échec, on est obligé de l’envisager quand on fait le pari de tout recommencer à 32 ans. Mais au fond, Kee-Yoon y croit dur comme fer, et bosse énormément pour y arriver. “Depuis toute petite, j’ai toujours fait plein de choses, l’hyperactivité est autant le résultat de mon éducation que de mon tempérament.” Enfant, elle ne se contentait pas de faire ses devoirs et de ramener les meilleures notes. Elle faisait beaucoup de violon (“une heure tous les matins avant d’aller en classe, mais en fait je n’ai jamais trop aimé ça, moi je voulais jouer du piano!”) et passait une bonne partie de son temps libre à lire tous les livres qui lui tombaient sous la main. “Quand je voyais une bibliothèque, j’étais fascinée de penser que, même en y consacrant toute ma vie, je ne pourrais jamais lire tous les bouquins que je voyais. Et puis, soyons honnête, je lisais surtout parce que je n’avais pas d’amis”, plaisante-t-elle. Pas d’amis la rigolote et ravissante Kee-Yoon? Difficile à imaginer.

Rire jaune bonbon

En fait, la fille unique est très couvée par sa mère, une chanteuse d’opéra coréenne à ranger dans la catégorie “Tiger Mom”. Mieux vaut filer droit. Le papa est aussi coréen et à la maison, on parle uniquement coréen. Tous les étés, Kee-Yoon s’envole d’ailleurs vers Séoul. Mais enrage qu’on la prenne toujours pour une Chinoise: “J’ai passé les dix premières années de ma vie à expliquer dans la cour de récré que je n’étais pas chinoise. En plus, avant les JO de 1988, personne n’avait jamais entendu parler de la Corée du Sud. Maintenant, les gens veulent me montrer qu’ils s’y connaissent en me parlant géopolitique: c’est ce qui m’a inspiré mon sketch sur les chauffeurs de taxi.” Lasse de devoir toujours faire face aux mêmes préjugés, la jeune femme a préféré en rire, ce qui lui a valu de gagner avec ce sketch le Montreux Comedy Casting de 2012. Avec ces blagues sur ses origines, elle annonce la couleur: jaune bonbon. Ce sketch, elle le rejoue régulièrement dans les scènes ouvertes, sous-sols mis à disposition par des patrons de café pour tester les blagues face à un public bienveillant, à savoir des amis et amis d’amis. En short preppy et chaussures à talons, Kee-Yoon tranche avec les autres clowns en devenir, qui sont tous des mecs. Mais s’en contrefout. “J’ai fait du droit pénal, alors des univers de mecs, j’en ai côtoyés… Et globalement, je suis hyper bien accueillie à chaque fois, être une fille dans ce milieu n’est plus du tout un truc rare.”

“Florence Foresti, qu’est-ce qu’elle doit kiffer!”

Prendre la parole en public n’a jamais été un problème pour elle, on ne devient pas avocat par hasard. C’est justement dans le cadre de ses ex-fonctions qu’elle a pris conscience de son potentiel comique. Alors qu’elle participe à un concours d’éloquence, elle fait blague sur blague et l’assistance se marre. “Je suis sortie de là en me disant “Florence Foresti, qu’est-ce qu’elle doit kiffer!” Mais à cette époque, c’était inenvisageable pour moi de me projeter sur une scène”.

Kee Yoon jaune bonbon théâtre du gymnase

@Capucine Granier-Deferre/Cheek Magazine

A cette époque donc, Kee-Yoon est avocat d’affaires dans un grand cabinet parisien. Elle sort de dix ans d’études prestigieuses, qu’elle ne veut pas dévoiler, de peur de passer pour une horrible prétentieuse. “Aujourd’hui, on m’attend sur un spectacle, pas sur ce que j’ai fait avant. J’en parlerai peut-être plus tard mais pour l’instant, je veux qu’on me considère avant tout comme une humoriste.” Deal. Des “deals” justement, elle en a conclu plus d’un dans sa première vie professionnelle, un monde où personne ne compte ses heures et où les nuits sont courtes. “Il y a un côté galvanisant à travailler autant et à repousser ses limites. C’est comme dans le sport de haut niveau: ton corps suit. Mais depuis que j’ai arrêté, je me rends compte à quel point je bossais.” Cette capacité de travail qu’elle possède depuis toujours devrait l’aider à ne pas se laisser griser par le nouvel océan de temps qui s’offre à elle. “Quand j’ai démissionné, je pensais que j’écrirais mon spectacle en un mois. En fait, le premier mois, je l’ai passé à dormir, je crois que j’avais du sommeil à rattraper.”

La révélation Gaspard Proust

Depuis, elle écrit, répète, fait des premières parties et pas des moindres: Olivier de Benoist et Claudia Tagbo l’ont déjà repérée. Mais surtout, depuis le 2 octobre, elle est à l’affiche du théâtre du Gymnase pour trois mois. Si, avec ça, Kee-Yoon ne réussit pas son changement de vie… Sûre d’elle mais pas présomptueuse, elle a économisé suffisamment pour tenir financièrement un an et après, elle avisera. En attendant, elle s’accommode assez bien de son nouveau standing. “À la minute où j’ai pris ma décision, j’ai arrêté de m’acheter des fringues et plus généralement toutes les dépenses non nécessaires. Il fallait que je sois cohérente quand même. Et puis, en quatre ou cinq ans comme avocat, j’avais pas mal eu le temps de profiter”, sourit l’amatrice de sapes, qui s’enorgueillit d’avoir une sacrée collection de chaussures.  Son sac griffé est lui aussi un vestige de sa vie d’avant. A-t-elle du mal à y renoncer? “Choisir, c’est renoncer, non?”, rit-elle. Avant de confesser qu’elle a souvent eu du mal à trouver le sommeil après avoir pris sa décision. “Je flippais, et puis, tout à coup, je m’imaginais à 40 ans, frustrée de n’avoir jamais essayé, et je me remotivais.”

kee yoon jaune bonbon theatre du gymnase

@Capucine Granier-Deferre/Cheek Magazine

Entre la révélation du concours d’éloquence et le passage à l’acte, se sont écoulés plusieurs mois et même plusieurs années. Une période d’incubation pendant laquelle Kee-Yoon va voir tous les spectacles estampillés humour et enquille les sketches sur YouTube. Le vrai déclic viendra de Gaspard Proust. “Pour la première fois, j’ai vu quelqu’un qui n’avait pas de jeu de scène particulier, qui ne dansait pas, qui ne bougeait pas et qui était drôle. Je m’étais toujours dit qu’il fallait faire un show pour faire rire, et que j’en étais incapable n’ayant jamais fait de théâtre ou quoi que ce soit de ce genre.” Petit à petit, l’idée fait son chemin et l’avocate découvre qu’elle ne serait pas la première à faire ce grand saut. Paolo Conte fut avocat dans une première vie, tout comme François-Xavier Demaison ou Sylvie Joly, eux aussi devenus humoristes. En pur produit de la génération Y, elle n’a de toute façon pas de problème à bifurquer en cours de route, à condition de ne pas perdre de temps. À sa grande surprise, son environnement amical et familial la soutient à fond. Et son amoureux? Là-dessus, elle ne dit pas un mot.

“Ma mère adorait dire qu’elle avait une fille avocate, désormais elle adore dire que sa fille est heureuse.”

Bien ancrée dans son époque, Kee-Yoon Kim a compris la puissance de l’outil Facebook, sur lequel elle mise pour faire sa promo tout autant que sur les journalistes. Twitter, elle s’y est mise plus tard, tout comme Instagram et Tumblr, qu’elle alimente désormais très souvent. Et le trac dans tout ça? “Je ne l’ai pas pour le moment. Il paraît que, plus on a du talent, plus on a le trac. Alors j’espère que ça va venir!” s’amuse-t-elle. Avec la jeune femme, la blague surgit parfois sans crier gare, au détour d’une analyse très sérieuse. Mais elle précise qu’elle a l’humour gentil. “Ça doit venir de mon côté socialiste”, ironise celle qui a pris sa carte à Solférino. Étonnant quand on sait d’où elle vient? Pas tant que ça. “C’est sûr que dans mon cabinet, on n’était pas nombreux à voter à gauche. Mais je n’ai pas de problème à le dire, après tout je suis une vraie enfant de la République: mes parents sont immigrés et j’ai pu faire des études grâce au système républicain. Les valeurs de la gauche sont clairement les miennes.” Parfait exemple de la méritocratie à la française, Kee-Yoon a toujours fait la fierté de sa mère, “qui adorait dire qu’elle avait une fille avocate, mais qui désormais adore dire que sa fille est heureuse”. On parie qu’elle adorera bientôt dire que l’humoriste Kee-Yoon, c’est sa fille.

Myriam Levain

Jaune Bonbon, tous les mercredis à 20h au théâtre du Gymnase. Jusqu’au 8 janvier 2014.


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