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“Kings”, le nouveau long-métrage ambitieux de Deniz Gamze Ergüven

Après le triomphe de Mustang, la réalisatrice Deniz Gamze Ergüven revient avec un deuxième long-métrage, Kings. Rencontre. 
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Dans son deuxième long-métrage, Deniz Gamze Ergüven quitte l’ambiance intimiste de la maison turque pleine des jeunes filles aux cheveux longs de Mustangpour plonger sa caméra dans les émeutes qui ont secoué Los Angeles en 1992, après le passage à tabac de Rodney King. Lors de la circulation d’une vidéo montrant cet homme noir brutalisé par des policiers blancs, le quartier de South Central se soulève. C’est là que vit l’héroïne de Kings, Millie (Halle Berry), une sorte de Mère Theresa qui recueille les enfants du quartier dans sa maison et déverse son amour sur eux. La cinéaste capte comment la transformation d’une ville impacte aussi la vie intime et familiale d’une femme. Un projet ambitieux. Interview.

 

Tu as eu l’idée de ce film avant Mustang, pourquoi a-t-il fallu autant de temps pour qu’il aboutisse?

J’ai passé plus de cinq ans à essayer de monter Kings. Parce que j’étais une jeune fille, j’avais l’impression lorsque j’allais voir des producteurs qu’ils ne m’entendaient pas. Je n’ai pas réussi à convaincre. Alors que j’attendais une réponse d’un guichet de financement pour Kings, j’ai écrit un traitement pour Mustang. Et quand Kings s’est planté, c’est la cinéaste Alice Winocour qui m’a poussée à reprendre le traitement de Mustang.

Pourquoi est-ce que ces émeutes américaines t’ont tant touchée?

Je suis arrivée à l’âge de 6 mois en France. En 2005, je me battais pour avoir la nationalité française, je passais beaucoup de temps à la préfecture et cette même année, il y a eu les émeutes en banlieue. Ces émeutes, je les ai vues de loin, ce n’était pas mon histoire, pas plus que les émeutes de Los Angeles en 1992. Mais il y avait une cristallisation autour d’un malaise sociétal, et je me suis sentie moins seule. Cependant à Los Angeles, ça avait une autre ampleur. Paris n’a pas brûlé en 2005, Los Angeles si. La ville a passé cinq jours dans le noir. Il devait y avoir une impression de fin du monde, d’apocalypse. La télévision est aussi devenue un personnage, les vidéos de Rodney King et de Latasha Harlins ont imprégné l’inconscient des téléspectateurs. Des vidéos peuvent changer l’ambiance d’un lieu, ça se sent dans l’air. Les émeutes ont touché l’intimité de chacun et de la ville. Une émeute, c’est une histoire collective à chaque fois. C’est ce que j’ai voulu filmer.

“À vie, moi je ne serai pas légitime. J’aurai toujours quelqu’un pour dire: ‘d’où elle sort?’

Pourquoi avoir choisi Halle Berry pour le personnage de Millie?

La rencontre avec elle a été l’évènement fondateur pour que Kings puisse exister. On s’est rencontrées quelques jours après les Oscars où Mustang représentait la France. C’est quelqu’un qui a beaucoup d’humour et elle est aussi très maternelle; dans sa voix, dans ses gestes comme lorsqu’elle nous tapote dans les dos, comme si elle tapotait les fesses d’un bébé. Je voyais sa part maternelle, ça me faisait penser au personnage de Millie. Je voulais que son rapport aux enfants soit presque comme une addiction. Halle Berry avait besoin de trouver des choses très concrètes physiquement pour son personnage, penser à la manucure, le costume, comme des strates de son histoire. Halle était très active, elle avait une idée très forte et venait avec des propositions, la coiffure, c’est elle qui l’a proposée. Je l’ai aussi choisie pour sa couleur de peau qui est particulièrement métissée. Cela me donnait la liberté de dire qu’elle serait aveugle face à la question de la couleur des enfants qu’elle recueille. Sous son toit, les questions raciales sont transcendées.

 

La plupart de tes personnages dans le film sont noirs, est-ce que tu te poses la question de ta couleur de peau, est-ce que tu te positionnes en tant que cinéaste racisée?

Non. Mon identité est trop complexe. Mon regard sur le monde est français mais pour moi, la norme c’est le métissage culturel. Je refuse de me libeller, moi ou mon fils. Quand j’ai inscrit mon fils à l’école aux États-Unis, sur le formulaire d’inscription, je devais choisir entre caucasien, noir ou hispanique. Caucasien, ça ne veut rien dire. J’ai refusé de cocher une case. Je ne me définis pas selon une grille. Je refuse en 2018 de rentrer là-dedans. Toutes ces séparations sont établies par des gens à des fins funestes ou d’exploitation.

Quand Céline Sciamma filme des filles noires dans Bande de filles, on la renvoie à sa couleur de peau. Qu’en penses-tu?

Mais au secours! Se positionne comme un gendarme de l’art, c’est de la folie furieuse pour moi. Ça arrive de manière toujours arbitraire. À chaque fois, on parle d’une femme, Sciamma, Bigelow, ma pomme. À vie, moi, je ne serai pas légitime, j’aurai toujours quelqu’un pour dire: “d’où elle sort?”. Mon histoire familiale est turque. Quand Mustang est sorti, on m’a dit que je parlais de ce que je ne connaissais pas, alors que tout est quasiment autobiographique. C’est le plus intime des films. Jean-Michel Frodon disait dans son papier sur les Oscars que, selon lui, je n’étais pas française. Il y aura toujours quelqu’un pour dire: “elle n’est pas de chez nous”.

En France, dans cette nouvelle génération de femmes cinéastes qui émergent de la Fémis (Sciamma, Zlotowski, Winocour) dont tu fais partie, on ressent un besoin dès le deuxième long-métrage de sortir de l’intime ou de l’autobiographie et de se tourner vers le monde, l’ailleurs, l’autre. Comment l’expliques-tu?

À l’époque de Mustang, quand je pouvais catégoriser le projet comme étant autobiographique, les gens étaient contents. Alors que pour Kings, on me disait toujours: “pourquoi tu t’intéresses à une histoire qui n’est pas la tienne?”. C’est une manière de dire “retourne aux fourneaux”. C’est assez systématique, c’est comme si en tant que réalisatrice, on ne pouvait que parler de l’intime. Les femmes continuent d’être reléguées au domestique. Le lieu de l’épopée n’est pas considéré comme féminin. On n’a pas le droit à l’aventure.

Propos recueillis par Iris Brey


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