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Kiyémis traduit ses colères afroféministes en poèmes

La blogueuse afroféministe Kiyémis sort à 25 ans son premier recueil de poèmes, À nos humanités révoltées. Une preuve que ce genre littéraire peut donner voix aux colères contemporaines.
© Lily Hooks
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“Tu auras compris que mon blog ne s’appelle pas Les Bavardages de Kiyémis pour rien”, nous explique dans un éclat de rire l’autrice afroféministe au terme de plus d’une heure de conversation. Elle a retracé avec un enthousiasme communicatif et beaucoup de passion les 25 années qui l’ont menée à la publication de son premier recueil de poèmes, À nos humanités révoltées. Une vingtaine de textes qui racontent la migration, la mémoire, le racisme, les langages inconnus, la sororité, le militantisme, l’afroféminisme. La détermination. La mélancolie qui ne trouve pas son origine, le manque qui ne peut pas être assouvi. Peut-être résume-t-elle le mieux son recueil dans son poème Donner son temps, plus jamais, quand d’une traite elle déclame comme une injonction qui semble l’encourager elle-même et les autres: “Ne plus réclamer. Créer.”

Je me suis rendu compte que je n’avais pas la même expérience qu’une femme blanche mince.”

Depuis ses 8 ans, l’écriture a été le vaisseau de toutes ses idées. “J’écris quand j’ai quelque chose dans la tête qui file et que je sens que je dois l’attraper”. La conversation avec Kiyémis est pleine de ces images qui se matérialisent dans l’esprit de son interlocutrice. Elle tourne les pensées, reformule, met les métaphores les unes derrière les autres et les coupe parfois d’un rire. Quand on lui demande depuis quand elle écrit, il lui est impossible de séparer cette passion des souvenirs d’une enfance passée entre son père, sa mère, sa grand-mère -son “idole”– et son frère jumeau dans le 93. Une enfance “tranquille, heureuse”. Ses deux parents, originaires du Cameroun, la poussent au meilleur et la préviennent: en tant que femme noire, elle devra faire ses preuves et travailler quatre fois plus que les autres. “J’ai grandi autour de plusieurs personnalités très fortes, se souvient-elle. Mon père me poussait à m’éduquer, à m’intéresser à la politique, à sourcer mes propos, à avoir un esprit critique. Ma mère était elle aussi très politisée et elle s’intéressait beaucoup à la valorisation des femmes noires. Quand je regardais une série, elle passait derrière moi en me demandant ‘Où sont les femmes noires dans ta série?’ Le dimanche, il n’est pas rare de voir la famille avoir des débats argumentés autour des actualités.

 

Prise de conscience 

Kiyémis se sent protégée dans ce cocon de “classe moyenne”, entre son père comptable et sa mère intendante. Déjà sensibilisée aux injustices, son éveil politique connaît une accélération en 2005 lors des émeutes de banlieue. Elle a 13 ans et sa famille a récemment quitté la Seine-Saint-Denis pour la Seine-et-Marne. “À l’époque, ce qui est dépeint par les médias ne me parle pas du tout”, explique-t-elle. “Je ne reconnais pas l’endroit où j’ai grandi”. Quatre ans plus tard, des discussions avec son frère jumeau lui font définitivement “péter un câble”. “Un jour, il m’explique qu’il se fait contrôler jusqu’à 7 fois par jour, raconte-t-elle. J’ai beaucoup d’amis blancs et je me rends compte qu’aucun n’a cette expérience. Cette déception, qui a commencé à poindre à mes 13 ans, s’accélère alors vraiment. En tant que bonne élève, dans une famille de classe moyenne, j’aurais pu être le symbole de l’intégration et y croire longtemps”, constate Kiyémis. “Mais je me suis rendu compte que je n’avais pas la même expérience qu’une femme blanche mince. Je suis une femme noire, j’ai la peau foncée, j’ai une grande gueule, je suis grande et grosse.” Sa sensibilité afroféministe s’est éveillée.

“On reproche beaucoup trop leurs émotions aux femmes.”

L’écriture, son arme depuis l’enfance, l’aide à articuler ses idées. Sa mère, qui lit beaucoup, lui donne le goût des mots. “La télé était dans la chambre de mes parents, il fallait bien s’occuper!”, explique-t-elle dans un éclat de rire. En 2012, en parallèle de ses études d’histoire, elle s’inscrit sur Twitter où d’autres filles de son âge réfléchissent à l’afroféminisme. Deux ans plus tard, toujours poussée par sa mère, elle ouvre son blog Les Bavardages de Kiyémis où elle mêle récits personnels et recherches politiques sur les femmes noires au travail, la grossophobie, la non-mixité. “Je lisais beaucoup de livres en anglais sur l’afroféminisme et l’intersectionnalité à l’époque et j’avais des habitudes de recherche qui me donnaient accès à certaines choses. J’ai eu envie de les partager.” Rapidement, Amandine Gay lui propose de participer à son documentaire Ouvrir la voix, sorti l’année dernière, qui met en avant des parcours de femmes noires en France par le biais de témoignages face caméra. Elle y retrouve son amie Laura Nsafou (Mrs Roots) et fait des rencontres. “Au même moment, il y a eu plein d’initiatives, se souvient-elle. Le film d’Amandine, le festival Nyansapo, des fanfares, des publications… La galaxie afroféministe est devenue très productive. Quand j’ai vu mes copines faire de belles choses, j’ai trouvé ça motivant.”

 

De Twitter aux librairies 

Tout le monde attend alors que cette passionnée de sciences politiques sorte un essai sur l’afroféminisme. “Ce n’était pas le moment, explique-t-elle. Ce qui m’est venu le plus naturellement, c’est la poésie”. Elle lit Audre Lorde, Maya Angelou, Leonora Miano et son recueil Habiter la frontière. La beauté de ce titre lui donne envie de coucher sur papier ses propres fulgurances. Elle envoie quelques-uns de ses poèmes à la toute jeune maison d’édition Métagraphes, qui a un coup de cœur immédiat. Ses éditrices lui conseillent de laisser voler en éclat le poids de l’héritage poétique français. “La poésie en France est attachée à des choses très conventionnelles, elle semble presque passée de mode, explique Kiyémis. Les classiques ne m’ont pas forcément inspirée. La poésie, je la vois plutôt dans le rap. L’usage des mots et des rimes que peuvent avoir des artistes comme Youssoupha me touchent beaucoup. C’est dur à revendiquer ici.” Sa poésie, elle la veut politique, elle veut qu’elle puisse tracer les contours de sa colère. “On reproche beaucoup trop leurs émotions aux femmes”, constate-t-elle. La catharsis par les mots a pourtant de grandes vertus.

“La migration laisse un sentiment de flou.”

Le genre lui permet aussi de raconter ce qui est du domaine de l’indicible, ce qu’elle ne “peut pas attraper”. C’est le cas de la migration de ses parents et de l’influence que les récits qu’elle a entendus toute sa vie ont eu sur sa propre expérience. Pour en parler, elle laisse des silences et enchaîne les images. “La migration laisse un sentiment de flou, explique-t-elle. Comme un crayon qui bouge tout le temps. Comme un reflet sur l’eau. Tu ne sais pas où te fixer, où te placer.” Ce sont ces vents, ces tempêtes et ces marées violentes qui ballotent le lecteur dans la première partie du recueil. Elle y raconte ces côtes “auxquelles [elle ne peut] s’arrimer”, la “nostalgie amère”, le “souvenir [de ses] aïeules” et invente de nouveaux territoires. “La poésie, c’est un champ des possibles”, explique-t-elle.

Pour la suite, Kiyémis ne pense qu’à continuer d’écrire. “L’écriture, c’est moi”, résume-t-elle. On ne décèle aucun orgueil dans le constat, mais un simple état de fait. Alors Kiyémis continuera à écrire ses poèmes pour dire sa colère et celle des autres, pour éveiller les consciences et expliquer l’afroféminisme. “J’ai encore plein d’idées”, conclut-elle. Pour cet essai politique notamment, qu’elle rêve de pouvoir écrire quand elle se sentira suffisamment prête et informée. Il faut aujourd’hui compter sur cette sphère afroféministe ultra-créative qui s’est trouvé une place sur Twitter et qui réussit aujourd’hui la transition vers les étagères des librairies.

Pauline Le Gall 

À nos humanités récoltées, Éditions Métagraphes 


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