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Dj et productrice, La Fraîcheur politise le dancefloor

Dans un premier album baptisé Self Fulfilling Prophecy, La Fraîcheur, Dj et productrice française installée Berlin, sample Angela Davis et ancre sa techno dans un discours social et politique. Rencontre avec une jeune femme engagée jusqu’au bout des BPM. 
© Chris Phillips
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Après avoir multiplié les casquettes au sein de la scène musicale et électronique parisienne (Dj, directrice artistique, manageuse, attachée de presse), La Fraîcheur s’est exilée à Montréal puis à Berlin il y a un peu plus de six ans. Dans la capitale allemande, elle a commencé à danser en clubs -jusque-là, on la voyait davantage dans la cabine de Dj que sur le dancefloor-, et a maturé ses propres productions à travers des Ep’s, avant de mettre au jour Self Fulfilling Prophecy, un premier album de techno hautement politique.

Entre les beats et les blips, on y entend notamment la voix d’Angela Davis marteler “Freedom is a constant struggle” (“la liberté est un combat perpétuel”) sur le morceau The Movements. Signée sur le label parisien InFiné, cette artiste engagée, féministe, membre du réseau de musiciennes international Female:Pressure et militante de la scène queer, profite de son statut d’artiste pour lutter contre le racisme ou l’homophobie, promouvoir l’intersectionnalité et appeler à un réveil des consciences. “On n’a jamais été aussi endormis qu’aujourd’hui”, assène-t-elle en interview, de passage à Paris pour parler de ce premier disque important. Et qui promet quelques belles nuits blanches sur les pistes de danse. 

 

 

Ton premier album s’intitule Self Fulfilling Prophecy. À quelle “prophétie autoréalisatrice” fais-tu référence?

Je crois que nous sommes dans une ère où les médias, officiels ou sociaux, jouent un rôle décisif dans les choix politiques des gens et dans les résultats des élections. Je voulais faire référence à cette situation, mais aussi apporter une touche d’espoir. Les morceaux politiques de l’album ne se contentent pas de pointer du doigt, ils proposent toujours quelque chose de positif. L’idée était donc aussi de dire que si on annonce le changement, peut-être que ça va arriver. Enfin, le titre fait aussi écho à quelque chose de purement personnel: j’ai annoncé l’arrivée de cet album bien avant d’être prête à le faire, pour être sure de ne pas pouvoir faire marche arrière. (Sourire.)

Tu es signée sur InFiné, dont le catalogue était majoritairement masculin jusqu’à présent, mais dont les trois dernières signatures sont des femmes (Ndlr: La Fraîcheur, Léonie Pernet et Deena Abdelwahed). Y a-t-il eu une prise de conscience dans les rangs du label?

Ce n’est sans doute pas anodin que les trois dernières signatures soient des femmes et je ne peux que m’en réjouir, mais je ne sais pas s’il s’agit d’une prise de conscience, pour être honnête je n’en ai jamais discuté avec eux. 

Le sexisme dans la scène électronique existe et il est fatiguant, mais ce n’est pas ce qui me préoccupe le plus.

La scène électronique fait souvent parler d’elle pour son absence de femmes et son sexisme. En tant que productrice et Dj, comment le vis-tu?

Le sexisme dans la scène électronique existe et il est fatiguant, mais ce n’est pas ce qui me préoccupe le plus. Je considère comme un luxe énorme de pouvoir être musicienne et de vivre de ça. Être actrice de cette scène fait que j’ai un rôle à jouer et que je peux éventuellement changer des choses à mon niveau. Mais ce n’est pas la seule lutte à laquelle j’ai envie de m’atteler. Il y a des problèmes sociaux et politiques qui m’importent davantage.

Tes comparses Deena Abdelwahed et Léonie Pernet sont aussi des artistes engagées. L’engagement dans la musique électronique viendrait-il des femmes?

Peut-être en effet qu’être des femmes, et des gouines, a conditionné notre engagement. Dans le cas de Deena et Léonie, en plus, il est possible qu’elles subissent des discriminations en tant que femmes racisées. Je ne suis donc pas étonnée que l’élément activiste, militant, vienne de notre côté. 

De ton côté, qu’est-ce qui a forgé ta conscience politique et ton engagement à part ça?

Ma conscience vient en grande partie du hip hop que j’écoutais quand j’étais gamine, et de I Am en particulier. Il y a aussi eu Nina Simone, que mon beau-père écoutait tout le temps. Vu que ma grand-mère était anglaise, j’ai appris cette langue très tôt et je comprenais toutes les paroles. En musique, Le Tigre a aussi été un groupe important pour moi, surtout le morceau New Kicks. Il débute avec l’enregistrement d’une personne qui milite contre la guerre en Irak dans une manifestation à New York. J’ai aussi bénéficié du fait que ma mère bossait à Air France, j’ai donc beaucoup voyagé quand j’étais petite. Quand tu vois des vies complètement différentes de la tienne, ça t’oblige à te sortir de toi-même, à t’ouvrir. 

 

La Fraicheur Chris Phillips

© Chris Phillips 

 

Tu vis à Berlin depuis plus de six ans maintenant. La conscience politique y est-elle plus développée qu’à Paris?

Berlin est une ville historiquement très à gauche, qui s’est reconstruite seule après la chute du mur, par la force de sa population.  Il y a une conscience anti-fasciste très forte chez les gens, et une vraie culture de clubs et de festivals anticapitalistes, antisexistes et antiracistes, comme le Mensch Meier, créé par l’équipe du Fusion Festival, qui organisent des conférences et des récoltes de fonds pour différentes causes, ou des congrès internationaux de hackers. L’organisation Reclaim Club Culture a organisé récemment une énorme manifestation anti AfD, par exemple. Ce sont des gens politiquement engagés pour qui le club n’est pas un business, mais un lieu culturel, un refuge pour les populations discriminées. À côté de ça, une énorme partie de la scène artistique berlinoise est complètement hédoniste et ne vit que par le club et les drogues. Quand tu entres en club un mercredi soir et que tu en ressors un lundi, tu n’as pas le temps d’être politiquement engagé. Si tu t’extrais volontairement de la réalité, c’est que tu n’as pas envie de l’affronter.  

Pour travailler sur cet album, tu as bénéficié d’une résidence à Detroit dans les locaux du légendaire label Underground Resistance. Qu’as-tu appris à leur contact?

J’ai eu beaucoup de conversations importantes avec Mike Banks, le boss du label. Au départ, j’avais peur de faire un album politique, car je ne voulais pas me fermer de portes. Mais parler avec lui m’a convaincue de poursuivre dans cette direction. Nos discussions m’ont rappelé l’urgence de réveiller les consciences sur les multitudes de problèmes sociaux de notre ère. Et que c’était mon devoir de le faire en tant qu’artiste. Puisque c’est un luxe de vivre de sa musique, le minimum des contreparties, c’est de redonner un peu. 

Quand je danse, c’est le moment où j’ai le cerveau le plus disponible.

En France, dans l’imaginaire collectif, la musique électronique est sans doute moins associée à la politique que le rock ou le hip hop. Comment l’expliques-tu? 

Culturellement et historiquement, c’est vrai qu’on est moins habitués en France à la musique électronique politique. L’histoire de la musique électronique en France a plus ou moins commencé avec la French touch: ça ne pouvait pas être plus éloigné de la politique. Des Versaillais qui font de la musique sur des synthés qui coûtent une fortune… Aucun jugement de ma part, mais on est dans l’antipolitique le plus complet! (Rires.

Le dancefloor est-il un bon endroit pour faire passer des messages politiques?

Moi, quand je danse, c’est le moment où j’ai le cerveau le plus disponible. C’est de l’ordre de la méditation. Quels que soient mes problèmes, à la seconde où je me mets à danser, tout s’envole. Ce que je veux, c’est instiller un peu de réveil politique. Mon but n’est pas d’éduquer, mais si 1% du public ressort en se posant des questions, c’est gagné. 

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski 


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