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Cinéma

“La Marcheuse”: Les dessous de la prostitution à Belleville dans l'œil d'un jeune réalisateur

Le réalisateur Naël Marandin inscrit son premier long-métrage, une fiction maîtrisée et haletante digne des meilleurs films noirs, dans la réalité de la prostitution à Belleville. Rencontre avec l’auteur sinophile de La Marcheuse
© Folamour - Vito Films
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Entre sinophilie et cinéphilie, Naël Marandin n’a pas choisi. Et a réuni ses deux amours dans La Marcheuse, un premier long-métrage haletant, plongée tourbillonnante dans un épisode tourmenté de la vie d’une prostituée chinoise de Belleville. Le quartier parisien où l’on croise ces “marcheuses”, ce réalisateur trentenaire le connaît bien: depuis sept ans, il le sillonne dans le cadre d’une mission de Médecins du Monde au sein de laquelle il est volontaire. Passionné par la Chine, qu’il a explorée dès ses 19 ans au cours d’une année d’échange universitaire, Naël Marandin, dont le patronyme semble prédestiné -un anagramme parfait de “mandarin”-, restitue avec une précision d’expert les petits détails de la vie quotidienne et de l’histoire de son personnage principal, la combative Lin Aiyu.

“Ce film noir savamment ficelé mélange avec succès réalisme et romanesque.” 

Cette Chinoise sans papiers d’une quarantaine d’années, qui se prostitue et travaille comme aide à domicile d’un papy impotent chez lequel elle réside avec sa fille adolescente, se retrouve prise au piège lorsqu’un inconnu s’incruste dans leur appartement. Ce film noir savamment ficelé, qui fait preuve d’une belle habileté scénaristique et stylistique, mélange avec succès réalisme et romanesque. Si le personnage principal est incarné par une danseuse de formation, Qiu Lan, certains seconds rôles ont par exemple été confiés à des femmes aujourd’hui régularisées, mais qui ont autrefois foulé les trottoirs parisiens. De même que quelques “vrais” policiers ont été réquisitionnés pour jouer certaines scènes de descente. En compagnie du réalisateur, on a tenté de démêler le romanesque de la réalité. 

Combien de prostituées originaires de Chine sont établies à Paris?

Dans le cadre de la mission avec Médecins du Monde, la file active des femmes qui viennent nous voir est passée de 500 personnes environ en 2008 à 1450 cette année.

C’est une augmentation importante, à quoi est-elle due?

Peut-être à une hausse de l’immigration, mais surtout à la crise économique et au durcissement des contrôles sur le travail. En fait, à une incapacité de ces femmes à trouver un autre emploi. 

“La plupart d’entre elles ne savent pas du tout ce qui les attend en arrivant ici.” 

Cette dégradation de l’accès au travail pousse-t-elle sur le trottoir des femmes qui ne se prostituaient pas forcément au moment de leur arrivée en France?

Pour beaucoup, la prostitution n’est pas une première activité. Elles viennent en France pour trouver du boulot, avoir une vie meilleure et envoyer de l’argent au pays, mais la plupart d’entre elles ne savent pas du tout ce qui les attend en arrivant ici. C’est une fois sur place qu’elles découvrent la difficulté du marché de l’emploi. L’option de la prostitution arrive souvent quand elles se font virer d’un premier job et qu’elles n’en trouvent pas de nouveau.

C’est le cas de ton héroïne, Lin Aiyu?

Pour elle, ce serait plutôt l’autre cas, très fréquent lui aussi, et souvent difficile à accepter: celui du choix. Quand les Chinoises travaillent dans un atelier à des horaires pas possibles et pour des salaires très mauvais, ou quand elles sont nounous dans des familles wenzhoues (Ndlr: voir plus bas le paragraphe sur les différentes communautés chinoises), corvéables à merci 24 heures sur 24, la prostitution devient une possibilité de gagner plus d’argent et d’être plus autonomes, libres d’organiser leur vie comme elles le veulent. Comme, pour certaines d’entre elles, le projet est de rester en France et donc, pour cela, de trouver un mari, rester enfermée dans un appartement ou un atelier toute la journée rend la tâche plus difficile. C’est parfois dur à entendre mais, dans leur situation, la prostitution devient un choix.

 

La Marcheuse photo © Folamour - Vito Films

© Folamour – Vito Films 

La situation est-elle connue en Chine? Comment y est-elle perçue?

La plupart des femmes ne disent pas ce qu’elles font, elles sont très prudentes. Par exemple, elles se politisent de plus en plus en France mais, dans les manifestations où elles vont, elles sont masquées. Ce n’est pas par crainte des policiers français, mais parce qu’elles ne veulent pas qu’une photo d’elles soit vue par leur famille en Chine. 

En France, existe-t-il une solidarité entre immigrés chinois?

À Paris, on a coutume de dire pour simplifier qu’il y a trois communautés chinoises. Et elles n’ont pas du tout la même histoire. La Chine, c’est immense, ça fait 17 fois la taille de la France. Si tu la déplaces sur l’Europe, ça va de la Bretagne à l’Oural et du Danemark à la Mauritanie. “Manger chinois”, ça ne veut rien dire. C’est comme si on disait qu’on mangeait occidental. Les Wenzhous sont les premiers arrivés en 1916, dans le cadre d’une coopération entre la Chine et la France pendant la guerre; certains d’entre eux sont donc français depuis quatre ou cinq générations. C’est la communauté la plus installée, elle provient du sud de Shanghai et parle un dialecte très particulier, qui n’est pas du tout compris par les autres.

“Quand l’industrie chinoise s’est privatisée, les grands complexes sidérurgiques ou pétrochimiques du communisme ont fermé et laissé plein de gens sur le carreau.”

Les Huaquiao sont quant à eux arrivés d’Indochine dès la fin des années 70. C’est un peu comme les pieds-noirs, ils avaient gardé leur identité chinoise tout en étant installés au Vietnam, au Laos ou au Cambodge. Enfin, les Dongbei arrivent les derniers, depuis les années 90, en provenance du nord-est de la Chine. Quand l’industrie chinoise s’est privatisée, les grands complexes sidérurgiques ou pétrochimiques du communisme ont fermé et laissé plein de gens sur le carreau. C’est l’histoire que je raconte dans le film. Comme souvent, les derniers arrivés sont les plus fragiles, et se retrouvent à travailler pour ceux qui sont les plus installés. Ces derniers, parfois, les exploitent. 

Quid de la solidarité entre prostituées? Dans ton film, tu montres des femmes très soudées: qu’en est-il dans la réalité?

Cette solidarité existe, elle est très forte. Sur le boulevard, on veille les unes sur les autres. Ces femmes sont sans-papiers, souvent seules, quand il leur arrive quelque chose, si les copines ne sont pas là pour le voir, pour le noter, qui va le remarquer? Depuis un an et demi, il existe d’ailleurs une association des femmes chinoises qui se prostituent à Belleville, les Roses d’acier. Au mois de mai 2015, lors d’une opération de police très musclée qui visait à faire disparaître la prostitution à Belleville, elles ont pris la parole et ont interpellé les médias. Elles sont allées défendre leur position au Sénat au moment de l’examen de la loi sur la pénalisation du client. Elles ont aussi organisé un nettoyage de Belleville pour montrer qu’elles prenaient soin de leur quartier: toutes ces initiatives sont les leurs, il n’y a personne aux manettes qui les manipule.

“Quand quelqu’un loue un appartement à une prostituée, il peut tomber pour proxénétisme.”

Les prostituées chinoises n’ont-elles pas de macs?

La réponse est complexe. Le mythe du mac coercitif qui relève les compteurs et les tabasse si elles ne vont pas travailler, ça n’existe pas. Mais la définition du proxénétisme en France, c’est “profiter des revenus de la prostitution et inciter, faciliter, organiser la prostitution”. Du coup, si un groupe de femmes décide de louer un appartement ensemble pour être autonomes et que l’une d’entre elles, qui possède des papiers, se met sur le bail, elle peut tomber pour proxénétisme. Quand quelqu’un loue un appartement à une prostituée, il peut tomber pour proxénétisme car il profite des revenus de la prostitution. Quand on arrête des gens comme ça, les journaux titrent “grand réseau de proxénétisme démantelé à Belleville”. Mais en fait, on entretient un flou entre différentes formes de proxénétisme. N’oublions pas que ces femmes ont du mal à trouver des appartements, elles acceptent parfois de payer un peu plus cher, elles subissent parfois du racket, mais si quelqu’un pousse le bouchon trop loin, elles iront chercher ailleurs. Elles ne vont pas se faire couper un doigt parce qu’elles décident de partir.

 

La Marcheuse © Folamour - Vito Films

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Il n’y a donc pas vraiment de réseaux de prostitution? 

En tout cas, l’idée qu’on a mis 20 femmes dans un container en Chine, qu’on leur a pris leur passeport et qu’on les tabasse si elles n’obéissent pas, c’est un fantasme. Les femmes maintenant, arrivent quasiment toutes en France avec un billet d’avion, un vrai passeport et un vrai visa de touriste. En Chine, le passeport n’est pas un droit. Il faut parfois graisser la patte à un fonctionnaire pour l’obtenir. Pour délivrer un visa, la France a des conditions très strictes, il faut avoir un contrat de travail en Chine, une assurance qui te couvre quand tu es en France, et une certaine somme sur ton compte en banque. Les femmes qui n’ont pas de travail vont graisser la patte à quelqu’un dans une boîte qui va leur faire un contrat de travail. Elles ont donc presque toutes une dette quand elles arrivent, sauf qu’elles ne la doivent pas à des méchants mafieux, mais à leur famille, amis, voisins… C’est plutôt une multitude de petits arrangements avec la légalité, qu’un gros réseau mafieux qui serait en train de tirer les ficelles.

Entre interventions spectaculaires et drague des prostituées, tu ne dresses pas un portrait très reluisant de la police dans ton film. Qu’en est-il dans la réalité?

L’opération qu’on voit dans le film est purement cosmétique. C’est de la com’, et il y en a très souvent à Belleville. Comme des riverains se plaignent, la police vient de temps en temps, fait une opération bien visible, arrête quelques femmes, les emmène au poste, les garde quelques heures et les relâche. Quand les policiers figurants sont arrivés sur le tournage, j’étais un peu embarrassé d’avoir à leur expliquer quel genre de scène ils devaient jouer. Mais en fait, ils ont tout de suite compris et m’ont dit que faire de la présence, ils avaient l’habitude! Mais bon, je ne veux pas véhiculer un discours simpliste sur la police, car elle est à l’image de la société: il y a des racistes, des cons et des fainéants, et d’autres qui font super bien leur boulot. Il y a déjà eu des violences policières, tout comme il y a déjà eu des relations sentimentales fortes entre les flics et ces femmes.

“Parmi celles que je connais et qui ont épousé des hommes pour rester, certaines ont de vraies belles relations et ne sont pas du tout dans la manipulation.”

Ton film est extrêmement bien documenté, mais reste de la pure fiction. Pourquoi avoir choisi ce mode d’expression?

Je crois beaucoup à la capacité d’empathie et d’émotion que porte en elle la fiction. C’est pour moi la meilleure manière de changer son regard sur quelqu’un. Et puis, il s’avère que je travaille beaucoup sur les questions du corps, du sexe, du désir et ça, c’est plus facile à aborder en fiction qu’en documentaire. Par ailleurs, j’avais cette envie de romanesque. Mes personnages sont souvent mus par la nécessité sociale, mais comme tout le monde, ils le sont aussi par leurs goûts et leurs désirs. Quand j’ai écrit, je voulais que le personnage principal ne soit absolument pas une figure de prostituée, mais une femme qui a eu une vie avant, qui se retrouve à se prostituer et qui un jour arrêtera, et aura une vie après. Elle a des liens familiaux, affectifs, des rêves, des aspirations. Son activité l’occupe une partie de son temps, mais ne la définit pas. Pour moi, c’était très important.

Dans la vraie vie, combien d’histoires comme celle de Lin Aiyu se soldent par un happy end?

Les situations sont complexes. Parmi celles que je connais et qui ont épousé des hommes pour rester, certaines ont de vraies belles relations et ne sont pas du tout dans la manipulation. D’autres viennent en France avec le projet de gagner de l’argent pendant une période délimitée -comme pour payer par exemple les études supérieures d’un enfant qui entre à la fac-, puis, au bout de trois ou quatre ans, rentrent en Chine et referment cette parenthèse. Et puis, il y a aussi des femmes qui ne veulent pas arrêter. Elles trouvent leur compte dans cette activité et sont bien dans leur vie. Toutes ne sont pas du tout comme ça bien sûr, il y en a pour qui c’est insupportable, terrible. Mais le malheur n’est absolument pas la fatalité des travailleuses du sexe. Tout comme la violence, dont elles sont très souvent victimes, n’est pas la fatalité de la prostitution, mais celle de l’illégalité et du mépris. 

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski

En salles le 3 février 2016.


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